Dans quelles circonstances le cinéma a t-il constitué une vocation à réaliser ?
Dès l’école primaire, j’allais au cinéma, avec mes soeurs ou en famille. Jeune, j’étais rebelle sans raison, et vivais en plein mélodrame. Il n’y avait pas la télé et j’ai trouvé dans les films égyptiens une réponse à ma quête d’un monde différent. Au lycée, j’ai fréquenté le cinéclub des jeunes, et plus tard le ciné club Louis Lumière. Le cinéma était une drogue. Je séchais les cours pour ne pas rater les films. J’en voyais au moins 10 par semaine. Certains ont été marquants et ont affiné mon goût : Spartacus - Rocco et ses frères - Gare centrale. Je suis devenu membre actif des cinéclubs, et j’ai découvert «la lecture de l’image», néologisme qui me fascinait, et donnait des lettres de noblesse à ce qui était un pur plaisir pour moi. Après le bac, je me suis acharné et obstiné à ne faire que du cinéma. Je me souviens encore de la phrase de mon père, résigné «Tout ça pour venir vendre des billets derrière un guichet ! ». Il faut dire qu’il n’y avait aucun espoir de débouché quelconque, en Tunisie, au début des années 60.
Quel bilan fais-tu de 23 ans de carrière et de tes 8 longs-métrages ?
Nos films sont le fruit des conditions matérielles. Mon producteur, débutant aussi, m’était indispensable. Mais il y avait chez lui quelque chose de mégalomane et il a réussi à être la star, éclipsant ses réalisateurs et les écartant de la lumière. J’aurai du partir plus tôt comme Férid et Moufida, mais mon passé politique m’obligeait à avoir un producteur qui comblait mes déficits. Quand je revois l’ensemble de mes films, je constate une continuité et une cohérence, une fidélité à ma vision du monde. J’ai toujours traqué le féodal qui sommeille en nous. Je l’ai débusqué là où il se cache. Dans la vie sociale. Mes protagonistes ont une «tare» dont ils n’arrivent pas à se débarrasser, ils sont défaits, perdants, blessés, atteints, dévalorisés, n’ont rien de héros classiques. Ce sont des héros d’un type nouveau, sans reconnaissance. Et je mets tout en oeuvre pour qu’ils vivent un sursaut. Leur seul acte positif, c’est la prise de conscience, qu’ils se heurtent au système. De sorte que le public les adopte. J’ai toujours accompagné les tentatives d’émergence de l’individu broyé par les structures sociales, la famille, le pouvoir politique... Mes protagonistes portent en eux le conflit principal, originel dont ils ne pourront jamais se dépêtrer. Leurs conflits touchent aux racines, s’avèrent inévitables, et relèvent de l’irréparable. J’ai tenté de dévoiler le jeu social qui se base sur l’homme fort, en déjouant les mécanismes qui l’organisent. Mes personnages masculins sont fragiles, immatures. Ils ne trouvent le salut que dans la rébellion. Ils tirent leur force de leur faiblesse. J’ai placé le vice là où on a l’habitude de rencontrer la vertu, et on trouve la vertu là où on s’attendait au vice. L’inversion des valeurs morales est une constante de mes films. Pour moi, la douleur demeure l’émotion qui fonctionne le mieux et j’en ai fait le meilleur compagnon de mes protagonistes. Je crois que j’ai ainsi, inconsciemment, pu refléter nos sociétés arabes, jamais autant problématiques, jamais aussi conflictuelles, dans leur difficulté à gérer les multiples défaites. Je me sens incapable de vendre du faux rêve. Ce ne sont pas les tabous qui peuvent faire scandale, mais le regard sincère qu’on pose sur tout cet imbroglio.

Dès L’homme De Cendres, tu décris «la société tunisienne» à travers ses tabous et ses non-dits. Éminemment politique, Les Sabots En Or prolonge cette démarche.
Ce n’était pas un choix réfléchi. C’était comme une urgence personnelle. Les deux premiers films étaient écrits à la première personne. J’ai épousé le point de vue de mes personnages. Je voulais commencer par une sorte de règlement de compte avec la mémoire. J’ai senti le besoin de les rendre autobiographiques, même s’ils ne l’étaient pas. Ces deux films représentent la double cassure : celle de l’enfance, et celle de l’âge adulte. J’ai voulu dire qu’on ne nous a pas préparé à gagner, mais plutôt à perdre. C’est une forme d’analyse personnelle des multiples défaites et humiliations arabes.
La condition féminine est le coeur de plusieurs de tes films et c’est aussi un thème central du cinéma maghrébin...
Dans
Poupées D’argile, Rebeh et Fedha ont mis Omrane dos au mur. Cela lui a permis de prendre conscience de son sale boulot. La faillite inéluctable de l’homme macho, confère à la femme la tâche de le changer. Ma collaboration avec Moufida Tlatli, m’a permis d’aller vers une plus grande égalité de mes personnages. Plus j’avance, plus la femme prend une place décisive : Tunisiennes, Shéhérazade. Les filles, chez nous, ont progressé beaucoup plus que les garçons, et peuvent apporter de nouvelles solutions. Mais elles se heurtent à une crise de croissance par la résistance de ces garçons. Ca va éclater et c’est le sujet de Nouvelle pudeur et de Mille feuilles, mes deux projets actuels.
Le phénomène islamiste n’a guère été traité cinématographiquement au Maroc et en Tunisie. Making of rompt avec cet état de faits.
Dans
Sabots En Or, j’ai montré de la montée de l’intégrisme par la destruction de la gauche. Le final entre les deux frères, l’un de gauche, l’autre intégriste, m’a valu une condamnation à mort par les étudiants islamistes. On m’a reproché des excès de violence. Ce qui m’intéresse, c’est d’anticiper et on a vu pire se passer en Algérie après le film. L’idée de
Making of est née le 11 septembre 2001, pendant le tournage de Poupées d’argile. Après chaque attentat, on voyait aux JT, des citoyens européens qui posaient la question récurrente : «Pourquoi ont-ils fait ça ?». Il y avait la réponse américaine, l’axe du mal, et tout le cortège de provocation qui venait cultiver le terrorisme. J’ai voulu contribuer au débat, par une des multiples réponses qui peut venir de l’intérieur. En essayant de comprendre, sans caricaturer, la manipulation que vit un jeune rebelle, candidat au terrorisme. Je voulais parler du lavage de cerveau. Je ne pouvais pas en parler sérieusement sans revenir à la source : Le Coran. Et à partir de là, se pose une nouvelle question. A-t-on le droit de travailler sur le Sacré, aujourd’hui en pleine expansion? Il faut y aller! Seul un musulman peut en parler, pour être efficace, et de l’intérieur, sans être taxé d’islamophobie. La critique de l’idée que le Coran est valable partout et tout le temps, était essentielle pour expliquer le terrorisme. Dans la deuxième partie du Coran, le Djihad est une thèse récurrente, omniprésente. Il fallait prendre le risque d’en parler, en se basant sur le principe de la laïcité. Parler de ça était pour moi une urgence, avant d’arrêter de faire des films. D’ailleurs le titre original de
Making of est Le dernier film. Pour le scénario, j’ai étudié des thèses de doctorat de pays arabes, qui déve- loppaient la démarche à suivre, les techniques de recrutement et de fidélisation. La prise en charge humaine et sociale, la purification du corps, la pratique de la religion, l’accès au statut de martyr... accepter la mort, et enfin tuer. Il me fallait dévoiler tout cela, en m’opposant à la culture de la mort.
Des ruptures documentaires brisent la narration de Making of. Est-ce ton choix ou une réponse à l’attitude du comédien?
Pour moi, le discours cinématographique est essentiel. C’est une raison essentielle. Mais qui doit contribuer à la dramaturgie. Deux raisons dans le scénario m’ont poussé à faire des coupures documentaires. D’abord, l’idée que la lutte contre le terrorisme doit aller de paire avec la lutte pour la liberté d’expression. L’acteur,
Lotfi Abdelli, a eu réellement peur, car il ne connaissait pas ces coupures. Le film était tourné dans l’ordre chronologique, donc il les a vécues directement. La deuxième raison, c’est de ne pas limiter la conception de l’Islam à celle de l’intégriste. Bahta ne fait pas le poids. Alors il y a recours au comédien et au réalisateur qui eux peuvent défendre une vision claire. Du fait de la peur réelle de l’acteur, le tournage était l’enjeu majeur du film. Finalement
Making of porte quatre visions différentes de l’Islam, et ouvre le débat.