Notes de Prod. : Mala noche

    en DVD le 02 Mai 2007

Walt Curtis

"Il y a vingt-cinq ans, je travaillais dans une épicerie tenant du repaire d'ivrognes, où mon trop de culture, joint aux rasades rapides derrière le comptoir, me permettait de me sentir solidaire de mes clients. [...] Une poignée d'adolescents vibrants et fougueux, pareils à des rayons de soleil, se hasardaient parfois dans l'épicerie grecque. Leur esprit de jeunesse et leur indifférence au morne décor de ghetto qui les environnait captivèrent mon coeur... "
Walt Curtis, Mala Noche, Hachette Littérature

Né en 1941, Walt Curtis est une figure mythique de Portland. Il est l'auteur de plusieurs recueils de poèmes, et a traduit Pablo Neruda et Federico Garcia Lorca. Écrit en 1977,
« Mala Noche » est son unique roman, récit cru des amours et des chagrins glanés au hasard des rues. La vie est décevante, les gamins tragiques, il y a des moments de joie et de jouissance dans des sacs de couchage souillés, et des moments d'amertume quand les flics de l'Immigration interrompent les relations intimes nouées sur la route. Ceux qui n'ont pas un amour pour la vie y reconnaîtront leurs espoirs et leurs déchirements...

Lorsqu’on demande à Walt quelle est la part d’authenticité dans ce livre, « Mala Noche », il rit doucement et lâche sur un ton de résignation : « Tout était vrai, mec, chaque foutu mot.
Tout ce qui est dans le livre est vrai » Comme si le contraire lui eût mieux convenu.
« Mala Noche » conte l’histoire intime d’un homme qui mène une vie séparée de ses amis.
L’amour non partagé est une chose que chacun de nous est amené un jour ou l’autre à connaître. C’est une histoire qui se déroule de façon autonome entre deux protagonistes, bien souvent à leur défendant, tandis que leurs amis et voisins sont réduits à les entourer de loin, à livrer des observations anodines, à prodiguer des conseils et des appuis nécessairement négligeables. La fin se profile lorsque les deux personnages engagés dans le jeu de la passion haussent les épaules et échangent un regard en se demandant : « Est-ce que tu te rappelles tout ce qu’il y a eu entre nous ? » Arrivés à ce stade, eux aussi se sont mués en observateurs. Il semble que la demande soit plus grande d’un côté que de l’autre. Quand tout est consommé, apparaît la douloureuse évidence : celui qui semble le plus en demande est en fait l’autre. Les rôles s’inversent.
Pourquoi cela ?
J’ai rencontré Walt Curtis au moment où il tenait la vedette dans Property, le film de
Penny Allen, jouant le rôle d’un homme qui lui ressemblait bien, un poète reclus. Je m’occupais de la sonorisation. Dans le souvenir que je garde de la première scène nous ayant occupés, Walt voulait peindre une aquarelle mais il était constamment interrompu par un téléphone posé près de lui sur la table de la cuisine. Les personnes au bout du fil voulaient savoir : « Où se tient la réunion des locataires ? – Non, répétait Walt prise après prise, c’est
Lola que vous devez contacter. C’est elle qui organise la réunion. Adressez vous donc à Lola, pas à moi ! »
De fait, Walt se trouva arraché à sa vraie vie en jouant dans le film de Penny. Celle-ci l’avait
sans doute persuadé de tenir le rôle principal, mais vint le jour où il se rendit compte du caractère trop prenant de ce travail. Son intimité était constamment troublée par les mes- sages que Penny, Eric Edwards ou moi-même laissions sur la porte de son appartement.
Crayonnés sur un bloc-notes qui pendillait à une ficelle. La porte même où le vrai Johnny avait gravé Puto, c’est-à-dire « tapette » en espagnol. Ces messages lui indiquaient quand il était censé intervenir, dans telle scène ou dans telle autre. Un exemple en est le moment, dans la séquence inaugurale, où Walt avance la caméra vers Lola.
Au fil du tournage de Property, Walt quitta graduellement sa place de personnage central, pivot de l’action, pour venir occuper celle d’un acteur parmi les autres. De covedette,
Lola passa au rang d’unique vedette. L’art imitait la vie dans ce « documentaire dramatique ».
Telle était la philosophie sous-tendant le film indépendant de Penny Allen, où était montré
un groupe d’artistes qui tentent de prendre en charge le site où ils vivent au lieu de rester soumis au bon vouloir des propriétaires. Property montrait avec un beau dynamisme la contre-culture du Portland des années soixante-dix. Et Walt y campait un excellent personnage principal, un genre de Woody Allen du Nord-Est décalé à souhait.
« Qui est Walt ? » ai-je demandé par curiosité.
C’était après une journée de tournage. « Eh bien, m’a répondu Penny, Walt est... Tiens, lis ça. » Et elle m’a tendu « Mala Noche ». Je l’ai lu, puis l’ai gardé caché sous mon lit au cas
où un membre de la famille de mon colocataire aurait l’idée de venir faire un tour dans la maison et, prenant le petit livre, d’en lire un passage « inconvenant »
Ce fut seulement quatre ans plus tard que me vint l’idée du livre comme source d’un film.
Si je me suis attaché à ce projet, c’est parce que « Mala Noche » prodiguait une connaissance d’initié, précise et néanmoins divagante, de la vie dans les rues d’un quartier défavorisé de Portland, qui chaque été se transformait en ce que Walt appelait Little Mexico.
L’écriture de Walt était complètement dépouillée, jusqu’à ne livrer que les éléments visuels les plus nus. Des observations en noir et blanc sur la place peu enviable du Mexicain aux Etats-Unis, sa situation de hors-la-loi ou ses tentatives de gagner sa vie tant bien que mal, en travaillant dans les fermes comme cueilleur de fruits et légumes.
« Mala Noche » contient de rigoureuses observations sur la relation des Etats-Unis avec leur voisin du Sud. L’exploitation constituant le thème central, il en résulte une perspective qui découvre aussi bien le mode d’existence de l’immigré en situation irrégulière dans la ville de Portland que les rapports de fascination de Walt avec Pepper et Johnny. Américain privilégié, Walt se trouve dans une position de pouvoir parce qu’il tient une épicerie. Il est à la caisse et compte l’argent. Il peut donner des sandwichs ou faire payer le prix fort.
Privilégiés de par leur jeunesse, les deux Mexicains jouent à cache-cache dans les rues avec la police, ils rient à l’idée de se faire prendre, ils risquent leur vie. Ils peuvent donner leur
amitié ou rester dans le vague.
Le jeu de l’offre et la demande qui relie Walt à Pepper et Johnny, et les interactions qui en découlent, tout cela est révélé à de nombreux niveaux, du microcosme au macrocosme. Le fait d’entrer en tant que réalisateur dans ce jeu de la passion a fait de moi un nouveau relais de la chaîne alimentaire. Bienvenu et suspecté, simultanément. Les trocs et les échanges sont passés des pages du livre aux plans du film. L’unique et singulière vision offerte par
Walt des rues et des Mexicains qui y vivent fut transposée sur l’écran presque en osmose.
Walt Curtis est l’une de nos très rares et très nobles autorités en matière de poésie, et je suis fasciné par les extrêmes auxquels touche son récit chaque fois que je le lis. Le film qui en fut tiré n’en est qu’un miroir, un miroir embué. Quand vous lisez « Mala Noche », vous buvez à la source. Comme si vous éprouviez la chose au moment où elle vous arrive.
Gus Van Sant, préface à « Mala Noche », Hachette Littérature
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 8 241 entrées
  • Cumul IDF : 16 264 entrées

  • 1ère semaine France : 11 015 entrées
  • Cumul France : 21 861 entrées