Matrix Revolutions : Le Chapitre Final
En 1999, les frères Wachowski et le producteur
Joel Silver dévoilèrent un film visionnaire dont la puissance d'impact égalait la richesse et la densité narrative. Les réalisateurs ne se contentèrent pas d'éblouir le public avec d'audacieuses innovations visuelles, imitées depuis dans d'innombrables spots, vidéos musicales et longs métrages. Ils créèrent un film d'action provocateur, chargé d'interrogations sur l'essence de la réalité et de l'identité, sur les choix que nous faisons et les forces ou les faiblesses qui nous y contraignent. Les Wachowski ont depuis le début envisagé la saga initiée par Matrix comme une trilogie et ont conçu les chapitres II et III de cette saga : Matrix Reloaded et Matrix Revolutions, comme un seul film, destiné à être présenté en deux parties.
Matrix Reloaded, le chapitre deux de la trilogie sorti en salles en mai 2003, permit aux réalisateurs d'explorer plus avant la mythologie grandissante de cette saga et d'expérimenter de nouveaux effets visuels qui repoussèrent encore les limites du possible. Grâce à des scènes d'action à couper le souffle, Reloaded poursuivit la réflexion du premier film sur le thème de l'aliénation philosophique et technologique : en s'engageant dans un périple semé d'embûches, Neo se rapprochait de la vérité et prenait conscience qu'il avait un rôle crucial à jouer pour préserver l'avenir de l'humanité.
A ce jour, les recettes mondiales de Matrix Reloaded dépassent les 735 millions de dollars, ce qui place le film au premier rang du box-office américain en 2003. En outre, Reloaded a atteint le chiffre inédit de 158,2 millions de dollars de recettes en une seule semaine et celui de 150 millions de dollars en un temps record de six jours, sur le seul territoire américain. A l'échelle mondiale, le deuxième volet de la trilogie se hisse au dixième rang des films les plus populaires de tous les temps et devient le premier film de l'histoire du cinéma à remporter plus de 100 millions de dollars de recettes en un seul week-end.
Les recettes spectaculaires engrangées par les deux premiers épisodes de la trilogie, comme les très nombreux commentaires qu'a suscités l'œuvre des Wachowski, montrent à quel point ce cinéma, si provocant, a touché et stimulé la conscience collective.
"Ils ont conçu une histoire épique, l'ont racontée sur un mode visionnaire qui a révolutionné l'art du divertissement et créé à lui seul un nouveau genre : le cinéma d'action intelligent," souligne Joel Silver, producteur de la trilogie. "On peut savourer leurs films à un niveau viscéral, mais on peut aller plus loin si l'on veut, et y trouver quelques idées très profondes."
Des combats et des cascades défiant l'imagination
Pour Matrix, les acteurs s'étaient initiés à l'art du kung-fu et au travail au filin pour accomplir eux-mêmes leurs cascades. Après cette expérience inédite,
Keanu Reeves,
Carrie-anne Moss,
Laurence Fishburne et
Hugo Weaving retrouvèrent le maître
Yuen Wo Ping, chorégraphe des combats, et son équipe de kung-fu hong-kongaise dirigée par Dion Lam pour cinq mois d'entraînement intensif et de répétitions avant le tournage de Reloaded et de Revolutions. Les séances d'entraînement se déroulèrent à un rythme quotidien, dans un hangar de Santa Monica pouvant accueillir le vaste plateau de "motion capture" (prises de vues pilotées par ordinateur), ainsi que l'équipe des cascadeurs dont le nombre avait triplé depuis Matrix.
Après avoir enduré quatre mois d'entraînement harassant pour le premier volet de la trilogie, les acteurs étaient, selon Wo Ping,
"en grande forme et prêts à répondre à nos demandes."
"J'ai trouvé l'entraînement trois fois plus dur que sur Matrix," avoue Reeves, qui consacra au moins sept heures par jour à s'entraîner au kung-fu.
"Les éléments kung-fu et le travail au filin du personnage de Neo sont nettement plus sophistiqués."
A l'époque de Matrix, l'acteur sortait d'une opération au cou qui réduisait quelque peu sa mobilité et nécessitait moult précautions. La chorégraphie de Wo Ping en tint compte, privilégiant les combats à main nue aux dépens des coups. Cette fois, l'acteur se sentait prêt à tout.
"Mais plus j'en faisais, plus on m'en demandait !," explique le comédien.
Quand je réussissais un truc, ils en exigeaient trois, quatre, six !
On s'éclatait tous, mais cela représentait quand même un boulot astreignant et douloureux. J'ai souvent fini mes journées dans une baignoire remplie de glaçons."
"Personne n'est aussi exigent avec Keanu que lui-même !," remarque Moss. "Parfois, j'étais tellement inquiète qu'il en fasse vraiment trop que je me bouchais les yeux et les oreilles. Mais je l'admire beaucoup pour avoir osé relever ce défi. Je crois qu'il est le premier acteur américain à avoir tourné des scènes de combat aussi physiques."
"Keanu est un perfectionniste maniaque, jamais satisfait, même quand je lui disais qu'il était bon !," se souvient Wo Ping, admiratif.
"J'ai fait de mon mieux pour répondre à ses exigences."
Reeves considère que cet entraînement intensif était la seule façon d'atteindre le degré de technicité visé par les frères Wachowski.
"Wo Ping, Larry et Andy veulent des combats aussi palpitants que possible," dit-il.
"Ils aiment le spectacle, le divertissement, ils exploitent le contact physique, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects négatifs. Le feu vous réchauffe, mais il peut aussi vous détruire – c'est le genre de dualité que mettent en évidence leurs scènes d'action."
Au-delà du "Bullte Time" et du "Burly Brawl" : La création du cinéma virtuel
La réalisation des effets visuels de Matrix Reloaded et Matrix Revolutions débuta en mars 2000 dans le département maison ESC, où
John Gaeta, superviseur des effets visuels de la trilogie et lauréat de l'Oscar pour Matrix, dirigea la création de plus de 1000 effets visuels (contre "seulement" 412 pour Matrix).La principale innovation, proprement révolutionnaire de Gaeta sur Matrix, est connue aujourd'hui sous l'appellation de "Bullet Time". Inspirée de l'animation japonaise, cette technique de prise de "vues virtuelles" fut développée par Gaeta et les réalisateurs de Matrix pour décrire l'expérience de Neo dans la Matrice et sa capacité à dominer temporairement cette dernière. La séquence d'image résultante, scannée puis combinée à un arrière-plan numérique, pouvait alors être manipulée à n'importe quelle vitesse sans perdre de sa netteté.
Mais cette technique ne pouvait déjà plus satisfaire aux exigences croissantes et toujours plus ambitieuses des Wachowski pour les deux derniers volets de la trilogie. Pour Reloaded, Gaeta dut orchestrer une infernale poursuite automobile de 14 minutes et montrer Neo affrontant simultanément 100 Agents Smith et voler à 3000 kilomètres/heure au-dessus d'une mégalopole dix fois grande comme New York. Loin de se contenter de ces séquences spectaculaires, les Wachowski souhaitaient voir débouler dans Revolutions des créatures prédatrices et des robots gigantesques contrôlés par des humains et mettre en scène la bataille apocalyptique du "Siège" où les rebelles défendent vaillamment Zion contre l'armée infatigable des Sentinelles. Gaeta devait aussi donner vie à la sinistre Ville des Machines et à ses habitants "bio-mécaniques," et régler l'affrontement final entre Neo et l'Agent Smith, baptisé "Super Burly Brawl".
"Il était évident que la technologie Bullet Time originale était dépassée," confie Gaeta, lauréat de l'Oscar pour Matrix.
"Il fallait faire évoluer le concept."
Autrement dit, inventer pour les séquences d'action visionnaires des deux derniers volets une technologie inédite. L'expérience était familière à Gaeta et aux frères Wachowski, mais elle prendrait ici une dimension particulière et représenterait un pas de géant pour la photographie virtuelle.
"Ils ont décidé de créer des images que personne ne pourrait copier," explique le producteur
Joel Silver.
"Cela demande beaucoup de temps, beaucoup d'argent et un sacré talent. Les résultats sont stupéfiants. Ces gars ne se sont pas contentés de monter la barre, d'introduire une nouvelle référence en matière d'action ou de narration. Ils ont redéfini les limites du "visuellement possible," ils ont explosé nos références."
Pour Gaeta & Compagnie, il s'agissait en priorité de créer des répliques virtuelles, tridimensionnelles, des protagonistes, capables d'accomplir des exploits surhumains à un niveau de réalisme inédit. Pour créer des humains virtuels, le département des Effets Visuels utilisa la technique du "motion capture," qui consista à employer des caméras de haute technologie enregistrant les mouvements précis des acteurs et des cascadeurs en train d'exécuter leurs acrobaties.
Outre l'énorme matériau visuel, sous forme de "motion capture," accumulé pendant des mois pour Reloaded, plus d'images "motion capture" furent tournées encore pour la séquence paroxystique du "Super Burly Brawl" de Revolutions. Un plateau spécial (le plus grand de cette catégorie à l'époque du tournage) fut ainsi, pendant plus de quatre mois, le théâtre d'une activité intense, complémentaire de celle de l'équipe principale. On y tourna, pour Reloaded, Matrix Revolutions et le jeu vidéo "Enter the Matrix" le plus important métrage en "motion capture" réalisé à ce jour sur un film et même sur les plus sophistiqués des jeux.
Mes décors de Matrix Revolutions
Matrix Reloaded et Matrix Revolutions ont été conçus par les frères Wachowski comme une épopée cinématographique d'un seul tenant, présentée en deux parties. Conclusion de la trilogie Matrix, ces deux chapitres furent réalisés en 70 jours. La première phase se déroula à Oakland (Californie), de mars à juin 2001, la seconde, de septembre 2001 à août 2002, aux Studios Fox de Sydney, où avait été réalisé le premier Matrix en 1998.
Sur le seul continent australien, ces deux films ont généré plus de 3500 emplois, mobilisé 80 acteurs à temps plein et plusieurs centaines de figurants. Comme le rappelle le producteur
Joel Silver :
"Ce fut une opération de très grande envergure. Nous employions en permanence un millier de personnes. Nous avons vraiment eu beaucoup de chance d'avoir pu embaucher des gens compétents, sur les trois film de la trilogie."
L'un des premiers artistes recrutés pour la trilogie fut le graphiste Geof Darrow, dont le délirant comic-book "Hard Boiled" inspira les deux frères dans la création de leur univers post-apocalyptique. Pour Matrix, Darrow livra des dessins à la main, extraordinairement fouillés, des décors et personnages mécaniques. Il reprit du service pour les deux autres volets de la trilogie, imaginant le graphisme conceptuel de Zion, de l'inquiétante Ville des Machines et de ses habitants au corps d'insectes, des Sentinelles aux redoutables tentacules, des aéroglisseurs et autres armements individuels "APU" utilisés par les citoyens de Zion contre les Machines.
Pour matérialiser ces concepts, le service décoration disposait à tout moment de plus de 400 collaborateurs, placés sous la tutelle du chef décorateur
Owen Paterson. Alors que celui-ci n'avait créé "que" trente décors sur MATRIX, les deux chapitres suivants en totaliseraient cent cinquante.
"Cela représenta un énorme travail de fabrication, d'autant que nous ne disposions que d'un petit nombre de plateaux et que certains de ces décors ne servaient pas plus de deux jours d'affilée," explique Paterson.
"D'où un gros effort d'organisation pour Hugh Bateup, les directeurs artistiques et les constructeurs : sitôt un décor assemblé et filmé, il fallait le démanteler pour mettre en place le suivant."
L'un des plus importants défis à relever pour l'équipe de Paterson consista à créer la cité souterraine de Zion :
"La ville de Zion est l'exact opposé de l'univers high-tech de la Matrice," poursuit Paterson. "Située près du centre de la Terre, elle évoque par son look industriel les débuts du vingtième siècle. Bien que décrépite et mal entretenue, elle continue de fonctionner."
Zion est une structure à plusieurs niveaux, dont le plus élevé abrite un bassin pour aéroglisseurs. L'armée de Zion, secondée par de courageux civils qui se sont portés volontaires comme Zee, Charra et le Kid combattent vaillamment pour empêcher les Sentinelles de pénétrer à l'intérieur de Zion.
"Cette zone ressemble à une immense citerne surmontée d'un dôme et traversée de longues plates-formes reliées par des passerelles," explique Paterson. "On y distingue aussi des dépôts de munitions aux allures de bunker et une série d'ascenseurs, le tout passablement archaïque et rouillé – il nous a donc fallu donner à l'ensemble cet aspect vétuste."
L'équipe de Paterson élabora également des modèles informatiques en 3D des différents secteurs de la ville de Zion, ainsi que de la cabine de pilotage et du pont des aéroglisseurs. Visibles sous n'importe quel angle, ces modèles furent utilisés par le département des Effets visuels pour donner vie à Zion et à la séquence cataclysmique du Siège.
Plusieurs départements collaborèrent pendant près d'un an pour mettre au point les armements individuels APU, machines de guerre géantes employées par l'armée de Zion pour se défendre contre la redoutable Armée des Machines. A partir d'un graphisme de Darrow et de plans informatiques, les accessoiristes finirent par construire un prototype physique APU aux dimensions réelles, mais qui n'était pas destiné à être utilisé tel quel. Il s'agissait en réalité d'un squelette d'acier d'environ quatre mètres de hauteur et de deux tonnes et demi, limité dans ses mouvements, et surtout utilisé par le service des effets virtuels pour concevoir d'autres armements.
L'habillage du monde réel et de la matrice
La chef costumière
Kym Barrett dessina, littéralement, des milliers de costumes pour Matrix Reloaded et Matrix Revolutions, adaptant leur style à l'évolution des personnages, tout en assurant la continuité esthétique de la trilogie.
"Neo et Trinity ont accompli un long voyage depuis le premier film et continuent d'évoluer au fil de l'histoire," remarque-t-elle.
"Neo ne s'inquiète plus de savoir s'il est ou non l'Élu, Trinity est certaine de son amour pour Neo et sait pouvoir compter sur lui. C'est cette foi nouvelle que traduisent leurs tenues."
Les vêtements de Morpheus reflètent son rôle de plus en plus éminent dans la rébellion contre les Machines :
"Dans le monde réel, les gens s'habillent de façon plus relâchée que dans la Matrice, mais Morpheus reste, en toutes circonstances, un modèle de distinction," lâche Kym Barrett. "Persuadé que Neo est l'Élu et qu'il mettra fin à la guerre, il exprime cette confiance par son port altier, que ce soit dans l'aéroglisseur, à Zion ou dans la Matrice."
"Kym est géniale," confirme
Laurence Fishburne.
"Le moindre petit détail témoigne de sa créativité. Voyez les souliers si cool qu'elle donne à Morpheus ! Ils font à eux seuls le personnage."
Tous les souliers des protagonistes, dont les boots pourpres, imitation croco, de Morpheus, furent en effet dessinés par
Kym Barrett et exécutés à la main par Andre n°1. Plusieurs paires furent fabriquées pour chaque personnage, destinées à l'usage des comédiens et de leurs doublures.
Comme sur Matrix,
Kym Barrett créa de multiples versions des tenues, adaptées aux besoins des scènes, certaines en matières extensibles pour les combats et les séquences d'action, d'autres spécifiquement adaptées aux voltiges.
Hugo Weaving et les diverses répliques de l'Agent Smith nécessitèrent des centaines de vêtements.
Pour le terrible affrontement du "Super Burly Brawl" entre Smith et Neo, Weaving, Reeves et plusieurs doublures de Smith tournèrent près de deux mois sous une pluie diluvienne.
"Notre service a dû mettre au point un système élaboré pour que l'ensemble des parties prenantes à la scène se sentent au chaud, et au sec, dans leurs vêtements," explique Barrett.
"On avait prévu que les comédiens seraient épuisés en tournant dans ces conditions douze heures par jour, pendant deux mois. Il a donc fallu que mon équipe se plie en quatre pour s'assurer que les costumes trempés de chacun soit aussi confortables que possible. On travaillait en rotation, ce qui nous a permis d'avoir du personnel qui travaillait quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour s'assurer que chacun disposerait de vêtements secs le lendemain matin."
Sous la direction de Judy Cory, le Département Coiffure de Matrix créa 182 "perruques Hugo" à l'usage des doublures de Smith qui pouvaient ainsi en changer lorsqu'elles étaient trempées. "Toutes mes doublures étaient là avec leurs cheveux impeccablement mis malgré la pluie. Mais moi, même avec des quantités industrielles de laque, j'avais les cheveux dans le visage. Je me suis donc résolu à porter moi aussi une perruque !," raconte Weaving.
Cette expérience de "démultiplication" inspira à Weaving quelques réflexions amusées sur sa propre personne :
"Eh bien, je me rends compte maintenant à quel point je me suis dégarni," reconnaît-il. "En règle générale, quand je me regarde dans la glace, je me dis que ça peut aller. Mais quand je regardais tous mes doubles sur les côtés, quelle angoisse !"
Mais le principal défi pour Barrett et son équipe fut d'habiller les citoyens de Zion, notamment pour la séquence délicate du Siège.
"C'était un travail d'une envergure inouïe," avoue Barrett.
"Nous devions habiller des centaines d'acteurs, de cascadeurs et de figurants et tous leurs vêtements devaient avoir l'air usagés, à la fois simple et raffinés, comme Zion."
Un détail compliquait encore cette délicate entreprise : l'impossibilité d'acheter en boutique ou d'utiliser des matériaux synthétiques.
"Zion se situe près du centre de la Terre. Sa survie est assurée en grande partie par des machines à vapeur qui dégagent une humidité et une chaleur intenses," explique Barrett.
"Cette atmosphère est idéale pour cultiver chanvre et fibres naturelles… Nous avons donc orienté nos recherches du côté de la Chine ancienne et de la Mongolie et avons étudié quantité de momies habillées de robes magnifiques tissées dans ces fibres naturelles qui précédèrent l'introduction de la soie. Nous avons trouvé là des formes et des textures superbes, d'une grande simplicité, dont nous avons cherché à nous inspirer pour Zion."