Jonze et Eggers s’inspirèrent des illustrations de Sendak pour créer l’étonnante ménagerie de monstres du film et donner une personnalité distincte à chacune de ses créatures géantes cornues, poilues, griffues. Les acteurs chargés de prêteur leur voix aux
Maximonstres eurent un rôle décisif à cet égard, ainsi que dans l’élaboration collective de leurs échanges tour à tour âpres, tendres et comiques.
James Gandolfini interprète Carol, le chef puissant mais hypersensible du groupe.
Lauren Ambrose est la dynamique KW, qui apprécie une certaine solitude et cède parfois à des accès de mélancolie.
Chris Cooper est l’entreprenant Douglas, au rutilant plumage de coq. Catherine O’Hara est l’envahissante Judith qui se répand en propos sarcastiques et négatifs.
Forest Whitaker est son modeste de patient compagnon, Ira, à la force herculéenne (Il adore faire des trous un peu partout !)
Paul Dano est le petit Alexander, affublé de cornes de chèvre, qui craint parfois de n’être pas pris au sérieux.
Dave Eggers : «
«Ces monstres, qui entretiennent des relations changeantes avec Max, représentent tous un certain type de caractère ou de comportement, jamais clairement explicité. Nous ne les avons pas pensés comme des monstres, mais perçus de bout en bout comme des personnes réelles.»
Rompant avec les techniques traditionnelles qui consistent à enregistrer séparément la voix de chaque acteur, Jonze rassembla tous les comédiens sur le plateau afin qu’ils interprètent ensemble la totalité du film. Il put ainsi capter à la fois leurs voix et leurs comportements et se constituer une très utile «prémaquette» sonore et visuelle du film.
Spike Jonze :
»Max ferait appel aux marionnettes et à l’animation, deux techniques qui sont tout sauf spontanées. Nous avons donc commencé par tourner le film de A à Z sur un plateau, en deux semaines. Nous avions besoin de l’apport spontané de ces merveilleux acteurs.»
Sur un plateau aux allures de terrain de jeux minimaliste, les comédiens, équipés chacun d’un microémetteur, improvisaient durant toute la journée à partir du scénario. «Spike est un réalisateur prodigieusement inventif, ennemi de la demi-mesure, qui vous mène où il veut et finit par vous avoir à l’usure», déclare Catherine O’Hara. «Résultat : je n’arrive toujours pas à me détacher de Judith !
«Les maximonstres sont adultes par leur taille, mais très enfantins par leurs comportements», souligne Paul Dano. «Nous nous sommes livrés sans restrictions à nos instincts gamins, nous nous sommes provoqués les uns les autres, nous avons hurlé comme des sauvages, en essayant de préserver le niveau d’énergie nécessaire.» Sur le plateau, les arbres, grottes et éboulis étaient représentés par des cubes de mousse synthétique. Les acteurs se bombardaient de petits pains rassis pour simuler les explosions que Jonze filmerait ultérieurement en extérieurs avec les Maximonstres. «C’était une expérience physique intense», observe Whitaker. «On se bagarrait, on courait, on riait, on se tapait dessus avec des bûches de polystyrène, et Spike était toujours présent au coeur de la mêlée, débordant d’enthousiasme et d’énergie.»
James Gandolfini prête sa voix à Carol, leader des
Maximonstres, qui nouera la relation la plus solide et la plus complexe avec
Max.
Spike Jonze :
«Carol est un meneur, mais c’est aussi un hypersensible. Il m’a semblé que James jouerait à la perfection cet être aux émotions volcaniques. Je l’ai mis à la torture en multipliant les prises, en rajoutant du dialogue, etc.»
James Gandolfini :
«Spike est un perfectionniste. Il cherche à obtenir la meilleure interprétation possible, et est à ce titre aussi exigeant que moi et prêt à passer tout le temps qu’il faudra pour parvenir à ses fins. «Les Maximonstres incarnent nos peurs et certains sentiments que Max commence tout juste à comprendre. Carol est en état d’insécurité chronique. Il n’est à l’aise nulle part, ce qui l’amène à bâtir constamment de nouvelles maisons, qu’il ne tarde pas à raser. Il détruit les choses de l’intérieur.»
Max noue aussi une relation privilégiée avec la mystérieuse KW, décrite avec humour par son interprète,
Lauren Ambrose, comme «une nana qui me ressemble comme deux gouttes d’eau, avec ses longs cheveux roux réparés par une raide médiane. KW se tient à l’écart du groupe par timidité, pour mieux se protéger. La présence de
Max va l’amener à s’ouvrir davantage aux autres.
Le filmage des séances d’enregistrement aida considérablement les acteurs australiens costumés, chargés dans un second temps de donner une réalité physique aux
Maximonstres. «Ils ont visionné ce matériau, l’ont assimilé et se sont calés sur l’interprétation vocale du premier groupe», explique Jonze. «Ils en ont saisi l’essence et l’ont transposée en termes gestuels, dans les limites qu’autorisaient ces costumes géants. Tout est parti du travail vocal du premier groupe, mais le résultat final est une combinaison de trois éléments distincts : les voix, les costumes et l’animation numérique des expressions des
Maximonstres.»
Pour leur première apparition à l’écran, les
maximonstres devaient satisfaire, par leur look, à des exigences précises : pouvoir afficher des sentiments divers, profonds et authentiques, faire preuve d’humour, de tendresse et de férocité. En un mot, ils devaient être vrais.
Sendak se vit offrir «le dernier mot sur le look et la gestuelle des
Maximonstres». Mais, ajoute aussitôt leur «père» : «Je ne tenais pas à enfermer les créateurs du film dans une préconception rigide, je voulais qu’ils soient libres d’exercer pleinement leur imagination. Lorsque j’écrivais ce livre, personne ne venait me dire à quoi les
Maximonstres devaient ressembler, car nul n’en avait la moindre idée.»
Jonze et Landay commencèrent par se plonger dans l’univers des films de monstres pour comparer les deux approches traditionnelles du genre : l’interprétation «costumée» et l’animatronique, pour voir ce qu’ils pouvaient en utiliser. Mais il était difficile de trouver une application immédiate au projet
Max. Les premiers contacts avec des designers et studios d’effets spéciaux furent décevants : «On nous proposait des créatures qui ressemblaient trop à des trolls ou à des monstres, ou étaient bien trop mignonnes», explique le réalisateur. On conseillait souvent à Jonze et Landay de s’appuyer à 100 % sur l’imagerie numérique, on les prévenait qu’il serait quasi impossible de recréer les proportions des illustrations originales dans un espace réel.
Mais les deux hommes n’étaient pas disposés à renoncer. Un ami les orienta vers l’artiste
Sonny Gerasimowicz dont les premiers dessins exprimaient bien le mélange recherché d’humour, de malice et de pathos. Ils expérimentèrent avec lui sur les couleurs, textures et pelages, puis passèrent à la fabrication.
La Jim Henson Company et son légendaire Atelier Créatures de Los Angeles fabriquèrent et peaufinèrent ces costumes géants durant un semestre avant de les expédier en Australie. À Sydney,
Dave Elsey et une équipe d’habilleurs prirent le relais pour adapter les costumes aux astreintes physiques du tournage (un
Maximonstre harnaché devait, par exemple, être capable d’en projeter un autre dans les airs au moyen de câbles et poulies adéquats.)
Le directeur de création,
Peter Brooke, décrit le processus mis en oeuvre dans la fabrication de chaque
Maximonstre : «Nous avons d’abord scanné la maquette, puis élargi la tête à ses dimensions finales. Nous avons moulé celle-ci en mousse synthétique enduite de terre glaire, puis avons refait le corps de la maquette sans son pelage, en travaillant uniquement sur l’infrastructure. Nous l’avons ensuite agrandi à ses vraies dimensions et découpé dans de la mousse synthétique. En l’espace d’une semaine, nous avions ainsi défini la forme générale et les dimensions du personnage. «Il nous a fallu ensuite le rendre maniable, en allégeant la partie supérieure et en faisant porter l’essentiel du poids du costume sur les hanches de l’interprète.»
Dave Elsey :
«Ce sont les muscles du costume, supportés par le squelette, qui déterminent la forme de la créature. Ces muscles réagissent aux contractions des muscles de l’acteur costumé. Lorsque celui-ci plie un bras, la créature suit le mouvement, lorsqu’il respire, la cage thoracique du Maximonstre se gonfle. Tout cela s’effectue sans effort apparent grâce à un étonnant mélange d’art et d’ingénierie.»
Restait à doter ces créatures d’émotions et d’expressions riches et variées. Leurs lèvres surdimensionnées posant d’insurmontables problèmes de postsynchronisation, Jonze renonça à l’animatronique et fit appel à l’animation informatique en cours de postproduction.
Daniel Jeannette (Superviseur animation et effets visuels) :
«On pressentait déjà sur les images fixes l’impact qu’auraient ces créatures. Le film était tellement beau que nous avons fait un effort particulier pour ne pas dénaturer les visages en y plaquant des versions totalement numériques. L’infographie se limite du coup aux seuls mouvements faciaux.»
Le costume de loup du jeune
Max fut par contre réalisé (en 56 exemplaires) par
Casey Storm à parti d’un dessin Gerasimowicz adapté d’une illustration du livre. Storm ajouta à celui-ci des moustaches, des oreilles souples, des boutons cassés et des boutons-pression sous le menton pour maintenir en place la tête durant les scènes d’action les plus débridées.
Max étant constamment affublé de cette tenue, Records eut besoin d’une multitude de répliques, plus ou moins propres et de teintes plus ou moins chaudes ou froides en fonction de la tonalité des scènes et des filtres utilisés sur la caméra.
Et c’est alors qu’il découvrit le domaine des Maximonstres…
«Le livre évoque chez son lecteur l’image d’une île, d’une plage, d’une forêt», explique le chef décorateur K. K. Barrett, dont c’est la troisième collaboration avec Spike Jonze. «Nous voulions un environnement réaliste et naturel, censé n’avoir été visité par aucun être humain avant Max.»
Après avoir étudié divers sites (Argentine, Hawaii, Nouvelle-Zélande, Californie, Sud des États- Unis), la production sélectionna la région côtière de Melbourne. «Du haut de cette falaise, on avait l’impression d’être au bout du monde», dit Jonze. L’aride forêt locale, les collines et les carrières constituaient un arrière-plan de rêve, parfaitement accordé à la palette du film.
Pour donner au spectateur l’impression de découvrir cet habitat naturel en même temps que
Max, Jonze et son directeur de la photographie
Lance Acord donnèrent aux scènes de l’île un look légèrement désaturé, renforçant les ombres, et tournèrent le plus souvent caméra à l’épaule pour restituer le point de vue subjectif de l’enfant. La notion de «point de vue» s’étend aussi au décor du Fort Suprême dont
Max trace les plans et ordonne la construction aux
maximonstres afin d’y être entouré de ses fidèles sujets. Barrett reçut une double mission : construire un fort résistant, mais susceptible d’avoir été conçu par un enfant et bâti par des monstres indisciplinés et aussi peu qualifiés que possible.
Après avoir envisagé diverses formes, qui leur parurent trop sophistiquées, Barrett et Jonze optèrent pour… le cercle. «Il nous a fallu du temps pour arriver à cette idée toute simple», reconnaît Jonze. «La hutte circulaire, la porte toute ronde, le sol en forme de cercle… quoi de plus simple ?» Et Barrett d’observer : «L’oiseau donne à son nid une forme circulaire, et si un simple volatile parvient à ce résultat,
Max et ses
Maximonstres pouvaient eux aussi y parvenir.»
Haut d’une quinzaine de mètres le fort représenta un énorme chantier – et même DEUX énormes chantiers. «Nous en avons construit deux en Australie : le premier pour les extérieurs, le second en studio pour les intérieurs», indique Jonze. Pour compenser l’énormité de l’édifice, le fort fut construit en mousse synthétique et peint d’un revêtement en trompe-l’oeil imitant des brindilles. (De vraies brindilles furent utilisées pour les plans rapprochés.)
La production employa jusqu’à 400 personnes occupant trois plateaux et un décor extérieur, le plan de travail se répartissant entre première équipe, deuxième équipe, équipe réduite et équipe marionnettes.
De nouveaux challenges ne cessaient de surgir, comme on pouvait s’y attendre avec des acteurs à têtes géantes évoluant sur un terrain accidenté. Il fallait environ 45 minutes de préparation avant chaque plan pour tracer une manière de sentier, que le comédien emprunterait à l’aveuglette. «Mais, précise Jonze, ce sentier ne devait pas apparaître en tant que tel à la caméra. Nous nous limitions donc à enlever les racines et les pierres et à remplir les trous qui auraient pu faire trébucher les comédiens.» Le directeur artistique permanent
Tim Disney cite d’autres défis techniques : «éliminer en quelques heures les traces de pas laissées par 250 personnes sur une dune… dégager une centaine de tonnes de varech empêchant le départ en mer de
Max, etc.» Pour accompagner l’aventure de
Max dans ses aspects tour à tour grandioses et intimistes, Jonze fit appel à deux musiciens qu’il compte parmi ses collaborateurs les plus doués :
Carter Burwell (
Dans La Peau De John Malkovich,
Adaptation) et Karen O, du groupe Yeah Yeah Yeah’s. «La musique du film est davantage une suite de thème qu’une partition classique», observe le réalisateur.
«J’ai essayé d’être aux côtés de Max dans cette aventure émotionnelle, et non de l’y guider», explique Burwell. «Cela pouvait consister, par exemple, à illustrer en une ou deux minutes de film son passage de la curiosité à la fanfaronnade, à la peur, à l’émerveillement et enfin à la glorieuse affirmation de son pouvoir. Toutes émotions que j’avais bien sûr perçues chez mes enfants.»

«Mon travail consista à écrire des mélodies simples, très enfantines, rappelant les accroches de ces grandes chansons pop que vous n’arrivez pas à vous sortir de la tête», explique Karen O, qui rassembla pour ce projet des musiciens de divers groupes qu’elle affectionne. «Il s’agissait de faire directement appel à l’émotion, de devenir la voix intérieure de Max. Nous avons écrit ces musiques en cinq séances, étalées sur deux ans. C’était extrêmement stimulant de travailler sur des rushes sans avoir à se soumettre aux contraintes du montage. Cela a permis de se focaliser vraiment sur le feeling des scènes. Sur le coeur.»
Et tout le film tient finalement dans ce simple mot.
«J’adore ce livre depuis toujours», conclut Spike Jonze. «Je voulais surtout ne pas trahir Maurice. Son oeuvre est tellement importante ! Il m’a dit : «Fais un film qui t’appartienne, qui te soit personnel» Mais nous avons que ce livre est SA création, qu’il l’accompagne depuis 40 ans. Je me devais de respecter cela en faisant un film fidèle à ses valeurs. Et c’est ce que nous avons fait.»