Mes Séances de Lutte
Genre : Comedie Dramatique - Durée : 1H39 mn
Sortie en salles le 06 Novembre 2013 - en VOD/DVD le 01 Septembre 2014
Presse
Spectateurs

Entretien avec Jacques Doillon

Mes séances de lutte... Le titre de votre dernier film évoque l’amour à la fois comme une séance de psychanalyse et un match de boxe ! Etait-ce votre point de départ ?

J’en sais trop rien... Je me suis vu découper la reproduction d’une «lutte d’amour» de Cézanne, quatre couples qui bataillent, nus, en plein air, et la scotcher devant mon bureau. Et me voici à l’interroger... Me revient alors en mémoire l’étudiant, voisin du héros de Kafka, qui vient lutter avec lui chaque soir et qui repart sans un mot. Et aussi le journal d’Etty Hillesum qui décrit son curieux rapport avec un drôle d’analyste... J’ai commencé à écrire en aveugle, avec le tableau de Cézanne en ligne de mire...

A partir de là, comment le scénario s’est–il écrit ?

J’ai pas de plan : une scène arrive, elle s’écrit. Et puis ça peut en rester là ou ça pousse une deuxième scène. Quand je dis qu’une scène s’écrit, ce sont les dialogues qui s’écrivent. Je vois rien, j’entends seulement des fragments de dialogues. Je me bagarre gentiment avec les mots pour savoir d’où ils viennent et ce qu’ils semblent dire. En sachant que ça doit être plus intime qu’un machin autobiographique ; ça doit avoir un sens qui m’échappe... Après, si ça commence à bien tricoter, ça peut me conduire au film.

Peu de scènes et peu de personnages... Mis à part quelques discussions avec la sœur ou une amie, tout est centré sur le cœur des scènes entre «elle» et «lui»...

Quand je vois ces films qui contiennent tellement de scènes qu’elles fonctionnent comme des petits bouts de bande annonce, avec des dialogues d’une grande pauvreté, juste nécessaires et suffisants pour passer à la scène suivante... Un film, c’est très court, on est plus proche de la nouvelle que du roman, alors si on multiplie les scènes, les personnages deviennent fantomatiques et ne sont plus là que pour faire avancer l’intrigue. Y’a pas besoin de personnages parasites, alors oui, ça se joue au cœur.

Mes séances de lutte est centré sur un couple mais au départ, il y a la mort de son père à elle...

Le fantôme du père lance la première séquence. Sans lui, les scènes de lutte ne pourraient pas démarrer. Ces deux-là ont longtemps besoin d’être sous son regard pour réussir à se rencontrer. Il est le prétexte à tous les premiers rendez-vous... Il va disparaître petit à petit, et peut-être qu’à la dernière séquence il s’est définitivement éclipsé.

Le terme de «séances», l’obsession de revenir à un moment originel de ce couple au début du film, ses injonctions à lui qu’elle règle ses problèmes avec son père... Vous jouez beaucoup avec les outils de la psychanalyse…

Je ne suis pas du côté «des idées» mais du côté des sentiments... «Il n’y a pas de chair dans les idées», écrivait Cézanne... Mon cinéma est bien plus animal que ça, moins réfléchi. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de renifler au mieux chaque personnage. Bizarre cette image de cinéaste intellectuel qu’on me refourgue sans cesse. Je filme des sentiments, des sensations, des émotions... Je ne suis pas passionné plus que ça par la psychanalyse, j’ai fait des études médiocres et j’ai jamais lu plus de trois lignes de Lacan, je suis un plouc ! J’ai grandi avec Gary Cooper, ça doit s’entendre...

Comment est arrivée l’idée des luttes ?

Cézanne m’avait à l’œil : il fallait que ça devienne des luttes d’amour. Ces deux-là se cherchent, ces joutes verbales sont un moyen d’essayer de se trouver, elles les amusent aussi parfois... Ils ont longtemps besoin de se parler pour ne pas s’entendre très bien et c’est lorsqu’ils commencent à se taire que leurs corps vont exprimer davantage leurs sentiments. La lutte des corps en route, ça devient un passage obligatoire pour se trouver, pour dire que l’affectif, ça passe par là aussi. J’ai toujours aimé les parties de billard. Savoir si ça va se frôler, se cogner... et comment... Les films d’évitements un peu chic, à la mode depuis si longtemps, ça m’ennuie pas mal.

Ces luttes sont parfois très violentes…

Il ne s’agit pas tant de la violence proprement dite, des coups qu’ils se donnent que de la tension qui les anime. A l’évidence, on peut pas dire qu’ils bataillent pour se détruire, la lutte est trop disproportionnée. Sara, au corps apparemment fragile face à James, avec son corps puissant à la Rodin... Malgré sa formidable énergie, elle n’a aucune chance de l’emporter, et l’enjeu n’est pas celui d’un combat de boxe. Si on aime ou déteste parfois si fort mes films, c’est qu’il n’y a aucun effet de distanciation, et aussi, idéalement, une forte identification possible avec mes joueurs de billard... Les mouvements intérieurs des personnages, c’est ce qui m’a toujours intéressé le plus. La blancheur d’un cinéma avec plus trop de vrais personnages et rien que des petits dialogues utiles, c’est pas mon truc !

Cet homme et cette femme sont à vif mais ils ont aussi beaucoup de dérision et de recul sur leurs difficultés à s’aimer.

A part deux ou trois films de pure tension, il me semble que j’ai fait des films qui ne manquent pas de fantaisie, ni d’humour... Tension et fantaisie, c’est ce que j’ai toujours mêlé, et souvent dans la même scène... On a tellement relevé la tension, et uniquement la tension, que je suis content que vous me parliez de «dérision» et de «recul».

Pourquoi ?

Dès la fin de l’écriture, j’ai pensé à elle. Je l’avais vue dans L'Esquive, puis on s’était rencontré pour se dire qu’il faudrait faire un film ensemble. Elle avait insisté pour passer un essai au moment du Premier Venu, même si je ne la voyais pas du tout dans ce rôle. C’était une occasion de travailler quelques heures ensemble et de confirmer que ça nous plaisait. Elle était l’une des rares comédiennes – pour ne pas dire l’unique ! – à me rappeler régulièrement son désir de faire un film avec moi, on ne se perdait donc pas de vue. Sara est une très belle comédienne, avec beaucoup de fantaisie. Ce qui m’intéressait avec elle, c’est que ce scénario qui pouvait virer «drama» allait devenir plus léger.

Et le choix de ?

Sara et James se connaissaient, elle insistait pour que je le choisisse et elle avait raison. Quand je tourne, je ne pense qu’à trouver la bonne musique de la scène. Je dois croire à ce qui se passe, je bidouille pour arriver à y croire, et j’ai besoin de comédiens inventifs et audacieux pour ça. Je crois qu’on a vraiment bien travaillé ensemble tous les trois. Techniquement, la connaissance et la maîtrise du corps de James m’ont été précieuses. Il me mettait en garde contre le danger de tel geste que l’on pouvait remplacer par un autre. Je pouvais du coup risquer d’aller un peu plus loin dans la violence puisqu’elle restait sous son contrôle.

De séance en séance, on sent la volonté d’épuiser entre eux la violence, alimentée par les névroses familiales, les fantômes du passé ou l’amour propre, pour arriver à une forme de douceur...

J’ai envie de vous répondre que c’est le même travail sur tous mes films, on n’a pas la violence en première partie et la «douceur» amoureuse en seconde. C’est tout un cheminement pas si simple... ça avance parfois en crabe... L’homme est un sujet «divers et ondoyant», pour reprendre les mots de Montaigne... Chaque scène est plus énigmatique qu’il n’y paraît, il faut trouver la vraie logique des mouvements des personnages, et le travail du tournage précise ces avancées et ces dérobades. Quand on met la main sur cette logique, alors la scène existe.

Vous aviez d’emblée l’idée que la violence des luttes puissent virer à la chorégraphie ?

Plus on avançait, plus elle s’est imposée pour que les luttes ne se ressemblent pas. Et puis des scènes de huit-dix minutes, il faut bien que ça danse un peu. Il s’agissait ensuite de casser ce travail, de le rendre moins visible ou apparemment plus imprévisible. Ce n’était pas seulement des batailles à mettre en scène, avec une petite danse satisfaisante à trouver, il fallait d’abord découvrir la dynamique des personnages et de la scène, travailler les changements de tempos, les silences, se demander si telle phrase ne fonctionne pas mieux chuchotée que dite à voix haute... L’indispensable pour moi, c’est de tourner en plan séquence pour voir – et entendre surtout – la totalité de la scène. Ce qui me facilite la vie et arrange rudement le travail des acteurs. Sans parler de la petite danse entre les acteurs et les deux caméras...

Les scènes de lutte ont modifié votre façon de tourner ?

Non, il y a toujours la vie de l’écriture et la vie du tournage. Il n’y a rien d’arrêté une fois le scénario écrit, ça bouge, ça doit bouger ensuite. Et la vie du tournage est indispensable. Trop de films aujourd’hui ne sont souvent qu’une exécution préméditée et machouillée du scénario. Pour moi, sur le tournage, on a le motif (le scénario et ses dialogues), mais la scène est loin d’être jouée, tout reste à faire. Là, pour une fois, il y a eu des répétitions puisque je ne pouvais pas faire autant de prises que d’habitude, à cause de la fatigue des acteurs dans des scènes aussi longues où ça lutte, ça tombe, ça chute, ça se cogne. Même si tout est très répété, on peut se faire mal. Dire que j’ai eu peur pendant tout le tournage est un euphémisme, même si je les ai toujours poussés à aller plus loin...

Vous avez tourné dans la chronologie ?

Oui, car si tout à coup quelque chose arrive dans une scène, une humeur, une tristesse ou au contraire une lueur de joie qui n’était pas forcément envisagée à la lecture des dialogues, alors je peux tourner la scène suivante en intégrant ce sur quoi on a mis la main. C’est pas parce que j’ai tous les mots de la scène, les notes de la partition que j’en sais beaucoup plus que ça. J’ai la conviction, toujours, que la scène est à découvrir et qu’on n’en connaît pas toutes les couleurs, ce qui fait l’excitation, le plaisir, et les enchantements du tournage.

Il n’y a jamais un mot de changé ?

Il faut gommer quelques répliques parce que ça fait parfois pléonasme lorsque les acteurs les disent. Mais à part ça, mes dialogues tiennent jusqu’au bout. J’ai travaillé assez sérieusement sur le scénario... Sur le tournage, on est dans la phase musicale, pas dans le détricotage ! On a peu de temps pour tourner alors pas question de se perdre dans des discussions inutiles, il s’agit d’interpréter joliment, et pour les acteurs de se concentrer uniquement sur cette recherche-là.

La sœur, la copine, l’homme qui vient estimer le piano... Vous avez pensé ces moments «extra conjugaux» comme des mi-temps au milieu du combat ?

C’était d’abord pour bien préciser le mauvais rapport entre cette fille et son père qui vient de mourir, et avec sa famille en général, représentée par la sœur. Quant au personnage de la copine, elle est une confidente qui permet au personnage de Sara d’exprimer des choses qu’elle ne peut ou ne veut pas dire au personnage de James.

Il se dégage une fraicheur et une liberté dans le dispositif de Mes séances de lutte qui pourraient être celle d’un premier film...

J’avais une petite angoisse de vieillir comme cinéaste, mais je ne me sens pas essoufflé. Au contraire, ça m’excite toujours autant de faire des films, et vaniteusement, j’ai pas l’impression de faire «moins bien». Crever un jour prochain m’ennuie assez parce que ça m’aurait bien amusé d’en faire encore quelques dizaines d’autres ! J’ai peur de tout dans la vie mais arriver au premier jour de tournage sans rien savoir de la scène à tourner... pas la moindre angoisse... ça m’est très facile. J’espère continuer à m’amuser à chercher, à fouiller du côté des scènes et des personnages à venir...

L’intensité des dialogues dans votre cinéma fait parfois oublier qu’il a aussi toujours été très physique – qu’on se souvienne par exemple de Ponette déambulant dans le paysage pour retrouver sa mère... Mais ici, cette part physique est pleinement assumée jusque dans les scènes d’amour…

J’aime entendre que Mes séances de lutte est peut-être un peu plus singulier que certains de mes autres films mais qu’en même temps, il est dans la continuité de mon travail... On m’a souvent reproché la prise de tête, si on peut maintenant me reprocher «la prise de corps», le côté cul, ça m’enchante à l’avance ! A l’écriture, il y avait peut-être encore plus de sensualité, d’érotisme, de sexualité. Un rapport amoureux et érotique, c’est rudement moins compliqué à écrire qu’à jouer. Sara n’avait pas de difficultés de ce côté-là, James, lui, avait des pudeurs d’homme très classiques. On s’est un peu frotté là-dessus mais on a trouvé un compromis très satisfaisant. Je ne voulais pas faire un film hard mais je voulais que ce soit plus hardi que d’habitude. A la longue, ça devenait quasi mensonger de ne pas montrer que cette part-là peut avoir la vie belle... Il s’agissait de faire un film tête et cœur, et cul aussi. Un film moins froussard. Sans oublier que L'Empire Des Sens, c’est de 1976 ! Près de quarante ans après, je reste bien sage !

On ne peut pas dire que ce sont des dialogues de tous les jours... ?

Je suis pas mécontent d’écrire moins pauvrement et d’essayer de mettre des mots au plus juste sur des sentiments, des sensations. Ce que j’entends dans de nombreux films ou dans le métro, c’est pas des dialogues pour moi, en tous cas pas pour les personnages que j’écris. Les dialogues de nombreux romans anglo-saxons, de Saul Bellow à Richard Ford, et de beaucoup d’autres, sont impeccables, drôles et vraiment singuliers... C’est pas littéraire parce qu’ils écrivent des romans ? Et chez moi ça l’est parce que je suis qu’un cinéaste ? Un rythme aussi vif avec des répliques si choisies, ça pourrait se jouer comme ça dans notre vie ? La réponse est non, on le sait bien... Je ne prétends pas faire des films aussi réalistes que ça, et les dialogues des docu-fictions n’ont jamais excité mon imagination. La vraie question est peut-être ailleurs : s’agit-il de conversation ou ces mots sont-ils les meilleurs outils pour que les luttes amoureuses prennent corps ?

Entretien avec Sara Forestier

Comment s’est passée la rencontre avec ?

J’avais envie ! Je l’avais rencontré sur le casting du Premier Venu et j’avais vraiment eu un flash avec lui. Il faisait tellement de prises, je m’étais dit : «Ah, c’est un fou, comme Kechiche. C’est trop bien !» En réalité, ils sont très différents mais j’ai retrouvé une même intensité de travail. Avant de tourner avec lui, je ne me rendais pas compte à quel point son cinéma est chorégraphié, jusque dans les scènes de dialogues. Et à quel point c’est agréable de travailler ainsi.

Entretien avec James Thierrée

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de Mes séances de lutte ?

Je trouvais que c’était une proposition radicale forte, à la fois très littéraire et très crue, allant droit au but sans jamais être vulgaire. Et puis il y avait ce rituel des combats, dont le côté surréaliste ne pouvait que m’intéresser !

Comment vous êtes-vous approprié votre personnage ?

Je me rends compte au fur et à mesure de mes expériences cinématographiques que j’ai besoin de construire un personnage éloigné de moi pour pouvoir m’élancer. Ce personnage enfermé dans sa bulle, je l’ai abordé par le costume, avec ces habits un peu informes qu’il porte. On sent quelqu’un qui ne fait pas très attention à lui, qui a démissionné de la vie sociale, peut-être par confort ou par arrogance. Cet homme est un ours un peu immature mais il n’est jamais dans la pose. Parfois, c’est aussi très intéressant de regarder le réalisateur pour s’inspirer. Doillon a un style inimitable, mais je lui ai pris quelques atours ! Déjà qu’on tournait dans sa maison...
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