Quand avez-vous entendu parler de Jacques Mesrine pour la première fois ?
Mon souvenir le plus ancien remonte à l’époque où j’étais scolarisé dans le 18ème arrondissement non loin de la Porte de Clignancourt. Un soir, mon frère est rentré et m’a dit qu’il était passé là-bas avec sa classe et qu’il avait entendu des coups de feu, qu’on lui avait demandé de se mettre à terre. Jacques Mesrine venait d’être abattu. C’est la première fois que j’en ai entendu parler. Plus tard, j’ai bien vu l’influence qu’il avait eu sur l’inconscient collectif et sur pas mal de gens de mon âge. En 2001, à la sortie de
Sur Mes Lèvres de Jacques Audiard,
Thomas Langmann m’a appelé pour me dire qu’il voulait faire un film sur Mesrine et qu’il aimerait que ce soit moi qui l’interprète.
Quelle a été votre réaction ?
Comme bien souvent,
« Oui pourquoi pas, voyons ce qui se passe ». Mais le scénario de la première équipe avait une vision trop manichéenne à mon goût. Faire un film sur un héros qui n’en est pas un était intéressant, mais à condition de le traiter comme il se doit. J’ai dû alors me désengager du projet. Plus tard, j’ai pourtant rappelé Thomas en lui disant que s’il repartait sur de nouvelles bases j’étais toujours là. Tout ça s’est passé sur plusieurs années. Après pas mal de noms qui ont circulé, il m’a finalement parlé de
Jean-françois Richet au moment de la sortie d’
Assaut Sur Le Central 13. Puis il a eu l’idée d’
Abdel Raouf Dafri pour le scénario. Ace moment-làje pensais encore qu’il ne fallait faire qu’un seul film. C’est Abdel qui m’a convaincu d’un scénario en deux parties. Il avait réussi à trouverle ton qui dévoilait toute la noirceur et les paradoxes du personnage. C’est là que j’ai donné mon accord pour deux films.
Ce sont des films très différents...
Même si les deux opus respectent la chronologie de la vie de Mesrine, on sentait bien, déjà pendant le tournage, qu’ils seraient différents l’un de l’autre. D’abord on change d’époque : les années 50 et 60 ne ressemblent en rien aux années 70 : ce ne sont pas les mêmes voitures, les mêmes looks, les mêmes musiques, et surtout pas les mêmes mentalités. Les deux films développent deux thèmes qui se complètent l’un l’autre. Si
Mesrine : L'Instinct De Mort raconte l’histoire d’un jeune qui se cherche puis se trouve,
Mesrine : L'Ennemi Public N°1 raconte celle d’un homme qui sait où ses choix de vie l’emmènent et qui y va malgré tout. Le premier est un film noir. Le second en revanche serait plus un thriller psychologique, la paranoïa d’un type qui sait intuitivement comment tout cela va finir.
Qu’est-ce Qui Vous A Attiré Dans Ce Projet ?
J’étais troublé de découvrir à la lecture de
L’Instinct de mort que le livre commence par la guerre d’Algérie et l’exécution d’un algérien par Mesrine, puis que son premier meurtre dans la vie civile fut commis sur un proxénète arabe. Sachant la fascination que le personnage exerce aujourd’hui sur les banlieues en majeure partie issues de l’immigration, je me suis demandé comment cette population allait réagir face à ces épisodes. Les paradoxes m’excitent, je trouve intéressant d’arriver à un dysfonctionnement que personne ne veut voir.
Et puis il y avait tout le côté « film camembert », c'est-à-dire à forte identité française assumée. Je sentais qu’en ce sens il y avait un potentiel international, bien que le personnage soit inconnu à l’étranger. Je sentais surtout qu’il y avait quelque chose à ne pas rater. Quand j’ai risqué le coup de bluff d’abandonner le film, c’était pour lui donner une direction plus pointue. J’ai toujours secrètement espéré que le film se plante et que je puisse réintégrer les rangs sur de meilleures bases.
Comment avez-vous vécu le tournage ?
C’est le tournage le plus long que j’aie connu : neuf mois d’affilée. Un vrai marathon ! Ma première crainte était de m’essouffler, de ne pas arriver à tenir jusqu’au bout avec la même intensité. Mais le film a mis si longtemps à se faire que ça m’a permis d’« infuser », d’avoir le temps de m’approprier cette histoire... En fin de compte, à ma grande surprise, je crois avoir réussi à vivre cette aventure avec une énergie assez constante. La vie de Mesrine est telle, il lui arrive tant de choses en finalement peu d’années, que je n’ai pas eu le temps de souffler une seconde.
Vous avez pris 20 kilos...
Oui, pour jouer ce rôle, j’ai décidé de grossir. Je ne me rendais pas compte à quel point cela changerait la donne. On ne joue pas pareil avec 20 kilos de plus. Ce n’est plus la même manière de bouger, de se déplacer, de respirer et même de parler. Tout est différent. Ces 20 kilos ne se voient pas seulement à l’image, ils s’entendent au son. J’ai pris ce poids en quatre mois et l’ai perdu en neuf durant le tournage. Nous avons tourné à l’envers car je savais que je ne pourrais pas grossir en travaillant. Le stress du plateau a tendance à me faire maigrir. C’est la dernière fois que je fais subir un tel ascenseur pondéral à mon organisme !
Comment interpréter « l’homme aux mille visages » ?
En cavale, Mesrine devait changer de tête tout le temps pour ne pas être reconnu, d’où ce surnom clinquant donné par la presse de l’époque. Pour un acteur qui, par nature, aime se transformer, cela peut paraître une situation idéale. C’est aussi le piège : il ne faut pas qu’à force de déguisements on perde le personnage. J’ai travaillé très sérieusement sur ce point avec les équipes coiffure/maquillage/costume pour garder subtilité et cohérence entre le temps qui passe et les grimages de fortune.
Vous cherchiez à coller le plus possible à la réalité ?
On a souvent tourné sur les vrais lieux où Mesrine a vécu. A chaque fois, on tombait sur des gens qui avaient plein de choses à nous raconter. Dans l’immeuble où se situe sa dernière planque, rue Belliard, par exemple, des voisins, des commerçants, parfois mêmes d’anciens truands, sont venus nous voir pour nous parler de lui. Entre ses anciens complices, ses ex-femmes, et les flics qui l’ont traqué, une quinzaine de livres ont été écrits sur Mesrine. On s’est rendu compte que chacun réécrivait un peu l’histoire à sa façon. Où est la vérité? Où est l’affabulation?... Le fantasme? Difficile à dire. Mais c’est justement ce qui est passionnant. C’est le propre des personnages populaires et c’est ainsi que naissent leurs légendes.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur Jacques Mesrine ? Un homme qui s’affirme aussi fort est souvent une source d’inspiration pour les gens
«normaux», ceux qui n’osent pas. Il est un produit de son époque avec une lucidité incroyable sur ce qu’il est et sur ce qu’il génère autour de lui. En cela, il est assez fascinant. Il y a des moments où Mesrine commet des actes impardonnables, sauvages, d’autres où il a fait preuve d’une bravoure et d’une invention exceptionnelles. Ce sont justement ces contradictions qui font sa richesse. Certains vont le trouver antipathique et abject, d’autres vont apprécier qu’il aille au bout de lui-même en assumant tout et vont s’identifier. Aujourd’hui, après neuf mois de tournage, j’ai toujours du mal à le juger.
Vous avez eu des compagnons de jeu incroyables...
Sur les 150 jours qu’a comptés le tournage, il n’y en a eu que deux ou trois où je ne tournais pas. Heureusement, de nouveaux partenaires apparaissaient régulièrement sur le plateau:
Cécile De France,
Gérard Depardieu, Ludivine Sagnier,
Elena Anaya, Mathieu Amalric,
Gérard Lanvin,
Michel Duchaussoy,
Gilles Lellouche,
Roy Dupuis,
Myriam Boyer, Samuel Le Bihan,
Olivier Gourmet, Georges Wilson,
Florence Thomassin... Cela a été une aide fantastique car ils me remettaient à chaque fois dans une énergie radicalement différente. On dit qu’un acteur ne joue pas de la même manière selon qui il a en face de lui. Et cela tombait bien car Mesrine, lui non plus, n’était pas exactement le même en fonction de la personne avec qui il était.
Parlez-nous de votre collaboration avec Jean-françois Richet.
Comme chez la plupart des bons, la force de Jean-François est de savoir ce qu’il veut tout en restant ouvert à ce qui se passe autour de lui. Si quelqu’un lui fait une proposition, il prend toujours le temps de voir ce qu’il peut en faire. Sur neuf mois de tournage, il n’y a pas eu la moindre tension entre nous. Il a de l’expérience, une vraie culture cinéma, il est curieux de tout, il est sûr de sa technique et, étant également monteur, il conserve toujours le recul nécessaire pour voir l’ensemble. Je l’ai vu évoluer pendant le film, se densifier, en tant que réalisateur et en tant qu’homme. C’est un vrai plaisir dans le travail.
Et Thomas Langmann ?
Thomas est d’après moi un producteur rare, quelqu’un d’obstiné, de pugnace même, avec une vraie folie, avec de la démesure. Un producteur
« à l’ancienne ». Mesrine est, je crois, sa première
« vision » de producteur. Il en a eu l’idée très jeune. Pour lui, c’est donc un projet qui remonte à loin et avec lequel il entretient un lien très important, presque affectif. Ce projet est d’abord et avant tout le sien.
Quel est votre meilleur souvenir de ce tournage ?
Il y a un plan qu’on a fait tout en se disant qu’il ne servirait pas parce qu’il ne semblait pas raccord, mais qui est aujourd’hui le dernier plan de
Mesrine : L'Ennemi Public N°1. Pour moi, il résume toute l’histoire et c’est le plus beau plan du film.