Quand Jean-pierre Jeunet vous a fait lire le scénario de Micmacs à Tire-Larigot, vous avez commencé par lui dire que vous ne vouliez pas faire le film...
Oui, on a beau savoir, surtout quand on met soi-même en scène, à quel point c’est difficile de faire un casting, de choisir des acteurs, de monter un film - avant que Kad Merad ne fasse
Bienvenue Chez Les Ch'Tis, il y a quand même eu quatre ou cinq acteurs qui n’étaient pas libres ou qui ont refusé ! - malgré ça, je ne suis pas arrivé à m’enlever de la tête à la première lecture que le film avait été écrit pour Jamel et que ça ne pouvait pas être pour moi. Dans les descriptions, dans les didascalies du scénario, je voyais Jamel et pas moi. J’avais du mal à m’imaginer dans le personnage de Bazil. Et pourtant, j’étais ravi que Jean-Pierre m’appelle et pense à moi. J’adore son cinéma depuis toujours et lui, je sais qu’il m’aime bien car il vient voir mes spectacles depuis quinze ans.
Et puis, donc - je me demande si ce n’est pas une idée de son agent, Bertrand de Labbey – il m’a proposé de faire des essais, comme ça, pour rien, juste pour voir. Malin ! On s’est vu dans un studio avec une petite caméra vidéo, j’ai fait des essais avec lui et ça s’est merveilleusement bien passé. J’ai aimé tout de suite la manière dont il m’a habillé avec ce qu’il avait sous la main, la façon dont il m’a dirigé, le plaisir que j’avais à dire son texte et à me laisser guider par lui. La complicité a été immédiate entre nous. sur son ordinateur, il a fait un petit montage de ce qu’on avait tourné, il me l’a montré et j’ai vu que c’était là ! Alors qu’on avait fait ça avec rien, juste avec une petite caméra sur fond blanc, c’était déjà un film de
Jean-pierre Jeunet et le personnage de Bazil était là ! J’ai donc dit oui. D’autant que Jean-Pierre m’a dit qu’il allait revoir le scénario afi n que le personnage me corresponde mieux. Et voilà.
Avant que vous ne travailliez avec lui, qu’est-ce qui vous touchait dans le cinéma de Jean-pierre Jeunet ?Son invention, sa créativité, son œil, son exigence. Il a une patte très personnelle, avec un univers très singulier, comme peuvent en avoir, à leur manière, des gens comme Terry Gilliam, Tim Burton, Tati... C’est un cinéaste de génie qui a un univers très fort et qui, en même temps, a gardé sa fragilité - il y a toujours dans ce qu’il fait quelque chose de l’enfance. Il a une manière de filmer, de diriger qui est très personnelle, avec un sens du cadre impressionnant... Toutes choses que j’ai retrouvées sur le plateau dès que je suis arrivé. Il suffisait, alors que j’arrivais dans ce décor incroyable, que je mette l’œil à la caméra pour être dans un film de Jeunet ! En plus, il a beau être très exigeant, très précis, sachant exactement ce qu’il veut, il n’a pour autant pas d’idée arrêtée, il est toujours d’accord pour la recherche, pour l’invention...
Lorsque vous l’avez relu, qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario de Micmacs... ?
La complexité de l’histoire, l’aspect aventure de groupe, le fait que ça ne ressemble à rien de ce qu’on a l’habitude de voir, le côté un peu poétique et barré de Jean- Pierre qu’on retrouve dans tous ces personnages qui ont chacun un don particulier. Ils sont hors la vie et ont en même temps une force et une poésie incroyables...
Comment définiriez-vous Bazil ?
C’est un adulte qui n’a pas quitté l’enfance. Une sorte d’enfant-adulte perdu dans un monde agressif, violent, dangereux et très... contemporain ! J’étais touché aussi par le fait qu’il se retrouve à la rue et qu’il tombe sur cette famille de marginaux qui l’adoptent. Il est très touchant, il y a un côté «chaplinesque» chez lui... il y a d’ailleurs dans le film un véritable hommage à chaplin au pied de l’Eglise Saint-Eustache... Oui. Ce n’était pas vraiment prévu, mais ça s’est fait comme ça. Dès que j’ai commencé à le jouer comme ça, Jean-Pierre l’a tout de suite vu, senti et m’a encouragé.
En quoi diriez-vous que Bazil est le plus proche de vous ?
Heu... En tout cas, je n’ai pas, moi, de balle dans la tête ! J’aime bien ce fantasme d’enfance à l’âge adulte. Même si on sait bien qu’on n’est plus innocent, j’aime cette idée. J’aime quand Bazil plaisante dans le film ou quand il charrie le personnage de la Môme Caoutchouc que joue
Julie Ferrier.
Quel était pour vous le plus grand défi avec ce personnage de Bazil ?
Avec un personnage pareil, le plus grand défi , c’est de le tenir du début à la fin, de ne pas le trahir. Sinon, physiquement, c’était... de rentrer dans le fût de canon ! Parce que je suis très claustrophobe à un point tel que je ne peux pas m’asseoir à l’arrière d’une voiture s’il n’y a pas de portière ou au moins une vitre qui s’ouvre ! si je prends l’ascenseur et que les portes mettent un petit temps à s’ouvrir, j’ai l’impression de mourir !
Et lorsque je vais au spectacle, je m’assois toujours en bout de rangée pour ne pas être coincé. C’est vous dire... Alors là, lorsqu’il a fallu enfiler le casque de soudeur et la combinaison de pompier et entrer dans le fût du canon, j’ai cru défaillir. J’avais pourtant prévenu Jean-Pierre qui m’avait dit qu’on allait s’arranger et qui, en fait, le jour du tournage, n’a rien arrangé du tout ! Et m’a même dit qu’il était impossible que je sois doublé puisqu’on voyait mes yeux... Mais bon, je l’ai fait. Jean-Pierre a ce talent de tout obtenir de vous. C’est un directeur d’acteurs qui a vraiment énormément de personnalité, qui sait très précisément ce qu’il veut mais, comme je le disais, qui est très ouvert aux propositions. Du coup, c’est très intéressant car, de cette manière, on peut bien enrichir le personnage. Jean-Pierre joue parfaitement son rôle de chef d’orchestre. Moi, quand je ne suis qu’acteur sur un film, je peux douter beaucoup, je peux avoir envie sans cesse de faire une autre prise, de donner autre chose. Et lui, il sait très précisément quand il a ce qu’il veut, ce qu’il lui plaît. Et il m’arrête. C’est très rassurant. Et ce qui est formidable, c’est de sentir qu’on est en train d’entrer dans l’univers de
Jean-pierre Jeunet. Et même d’interpréter ses souvenirs, non ?
La scène où vous mangez La Vache qui rit, on a le sentiment que c’est du vécu... Ou est-ce de l’improvisation ?
Non, ce n’est pas de l’improvisation. Elle était écrite comme ça, il voulait que je la joue comme ça. C’est sûr, il faisait ça quand il était gosse ! C’en est que plus touchant. D’autant que c’est une satisfaction extrême au niveau du jeu que de retrouver ce plaisir d’enfance... C’est un peu pareil avec la scène de doublage du film
Le Grand Sommeil, même si, techniquement, c’est beaucoup plus compliqué ! Je l’ai tellement bossée qu’à la fin, je connaissais tout par cœur, les dialogues, le rythme...
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans sa manière d’aborder votre personnage ?
quand il m’a rasé le crâne ! En même temps, j’aime bien changer de tête. quand il tournait certains plans au grand angle, parce qu’il utilise toujours beaucoup de courtes focales, il lui arrivait de me dire : « C’est génial, tu as vraiment une sale gueule, tu vas vraiment être moche mais le plan est magnifique ». Je me disais : « Ce n’est pas grave, tu es dans l’univers de
Jean-pierre Jeunet, tout va bien ! » Et il a raison. Être beau, être moche, dans un fi lm pareil, ça n’a pas d’importance. Ce qui est plus compliqué avec lui, c’est lorsqu’il y a une scène d’émotion et qu’il est aussi exigeant sur la composition du plan que pour une cascade ! La première fois, par exemple, où je vais dans les locaux d’un des marchands d’armes, La Vigilante, en me faisant passer pour un serveur et que j’assiste à un discours terrible de
Nicolas Marié et que je pleure, il me disait : « Il faut que tu aies une larme de ce côté-là et il faut qu’elle coule comme ça ». Et le plus fort, c’est qu’il obtient ce qu’il veut. On y arrive et on n’en est pas moins sincère ! Je sais d’où vient cette certitude, cette exigence. Moi aussi, quand j’étais adolescent, j’adorais faire des petits films en pâte à modeler, des trucs en super 8, j’avais aussi un vieux magnétophone à bande 4 pistes où je faisais des voix, des bruitages... Je me rappelle le plaisir que je pouvais avoir lorsque tout d’un coup je chiffonnais un papier et que ça faisait le bruit d’un feu qui crépite. J’étais fou de joie ! Jean-Pierre a gardé ce côté bricolo d’enfant. C’est un bricolo mais un bricolo devenu grand professionnel. Est-ce que le fait d’être passé à la mise en scène a changé votre position sur le plateau et votre travail avec les metteurs en scène ? Je suis peut-être plus patient, je l’étais déjà mais je comprends mieux la technique maintenant. Il n’y a plus besoin de me dire où donner le regard. En plus, comme j’ai été storyboarder dans le dessin animé, j’avais déjà une notion du découpage. Et maintenant, je sais d’expérience que lorsqu’on écrit et réalise un fi lm, on passe un an et demi, deux ans à y penser, à travailler dessus avant de commencer à tourner, on connaît tous les personnages, tous les dialogues par cœur. On les a bossés, travaillés, remis en question, on est passé par tous les stades, de l’émotion et de la joie la plus extrême à la dépression la plus absolue. Donc, quand on arrive sur le plateau, on connaît tout, alors qu’en tant qu’acteur, on a juste pensé à son personnage - et c’est justement cette spontanéité-là qui est importante. Voilà pourquoi on a tout intérêt à se laisser guider par le metteur en scène, qui lui, a ce vécu de deux ans de boulot derrière lui...
Dans Micmacs à Tire-Larigot, vous avez beaucoup de partenaires venant d’horizons très différents...
Ça fait vraiment partie du plaisir de cette aventure ! On était très soudés. J’aime bien ces familles qui se créent comme ça. A chaque fois, c’est une vie. On passe par toutes les étapes, par tous les stades, par toutes les humeurs, tous les états de fatigue, tous les bonheurs... J’étais enchanté de rencontrer
Jean-pierre Marielle, de retrouver Julie Ferrierque je connais depuis longtemps, je l’avais même prise en première partie à l’Olympia, de voir cette contorsionniste qui la doublait – pour moi qui ait du mal à plier le genou, de la voir s’échauffer en mettant la tête en arrière entre ses jambes, c’était terrifiant ! C’était génial aussi de travailler avec
André Dussollier. Je n’arrêtais pas de le chambrer à cause de sa perruque, en disant qu’il était Jean-Claude Dussollier le frère méconnu d’André, un garagiste qui essayait de prendre sa place ! Et puis tous les autres...
Yolande Moreau,
Dominique Pinon,
Omar Sy... Moi qui, sur scène, suis tout seul, c’est ce qui me plaît dans le cinéma, c’est cette idée de troupe...
On connaît votre engagement contre la discrimination, l’injustice, l’extrême droite. Est-ce que cette manière, par le biais de la comédie, de s’en prendre aux marchands d’armes vous touchait également ?
Bien sûr. Oui c’est une comédie, mais l’arrière-plan n’est pas anodin. Il y a quelque chose de politique dans cette histoire d’affrontement de petits marginaux contre de gros businessmen qui en plus sont des marchands de mort... Le discours du personnage de
Nicolas Marié dont je parlais tout à l’heure sonne si vrai que c’en est terrifiant. Ils parlent comme ça et occultent totalement le fait que ce « marché porteur», comme ils disent, permet à la moitié de l’humanité de s’entretuer. Ils sont prêts à l’aider et à faire du profit là-dessus sans état d’âme ! J’aime bien dans ce film ce mélange de loufoquerie et d’arrière-plan un peu politique... avez-vous le sentiment d’avoir réussi à faire passer un peu de votre univers dans l’univers de Jean- Pierre Jeunet ? Je pense oui, dans mon personnage. En tout cas, c’est ce que dit Jean-Pierre.
D’avoir travaillé avec lui, de l’avoir vu travailler, est-ce que cela va changer un peu votre manière de travailler comme metteur en scène ?
Désormais, je ne vais tourner qu’avec de courtes focales ! Même les vidéos d’anniversaire de mes enfants !
Si vous ne deviez garder qu’une image de toute l’aventure ?
Le tournage du dernier plan du film quand on est au Maroc. Il y avait un mouvement de grue très complexe, on courait après le temps, il y avait je ne sais pas combien de figurants, on a mis la journée à régler la scène et on a eu le plan au dernier moment, pile à l’instant où le soleil se couchait ! C’était parfait, mais ça avait été limite. C’était un moment magnifique et si représentatif de l’exigence, de la passion de Jean-Pierre, de sa capacité à aller jusqu’au bout des choses, de se dépasser et de nous faire nous dépasser... C’est fatigant mais génial !
En même temps que la promotion de Micmacs..., vous allez préparer l’Olympia, finir d’écrire le scénario de votre prochain film et suivre le remake américain de Bienvenue chez les Ch'tis par Will smith... n’est-ce pas beaucoup pour un seul homme ?
C’est ça qui est bien, qui est excitant. J’ai fini au milieu de l’été la première version du script et les premiers retours sont très bons, je vais encore travailler dessus mais donc, de ce côté-là, ça va. Je me suis enlevé une énorme épine du pied qui était d’écrire mon troisième film et maintenant, je suis sur le spectacle - ça impressionne beaucoup Jean-Pierre, il a même peur pour moi quand je lui dis que je n’ai pas encore terminé l’écriture ! son inquiétude finit même par me faire flipper certains jours, en même temps, ça fait quinze ans que je fais ça, ça devrait aller... Et sur le remake, les équipes de Will smith sont tellement bien que ça ne devrait pas poser de problèmes. J’aime ce foisonnement d’activités. C’est très enrichissant de faire tout ça et en plus de rencontrer des auteurs et des réalisateurs qui ont un univers très fort. On n’avance qu’en se nourrissant des autres. C’est ce qui nous protège de la répétition.