Penser en images
En fait, j’ai commencé à penser en terme d’images qui n’avaient vraiment aucun lien avec rien. De simples images, rien de plus. Je me suis mis à rêver à des religieuses qui volaient, des religieuses qui tombaient d’avion, priant tout au long de leur chute et indemnes à l’arrivée.
Puis j’ai commencé à être obsédé par d’autres images et d’autres personnages bien particuliers. Parmi eux, l’idée d’un sosie de Michael Jackson arpentant les rues de Paris. J’avais donc ces diverses images en tête et elles n’avaient vraiment aucun rapport entre elles. Mais je savais qu’il y avait dans tout ça quelque chose que j’essayais de faire surgir, une idée cohérente, même si je ne savais pas trop comment l’exprimer.
Écrire avec mon frère Avi
Je n‘avais jamais écrit avec quelqu’un d’autre. Je vis à Nashville depuis plusieurs années. Je n’avais pas revu mon frère Avi depuis un certain temps, car il était toujours sur les routes pour aller voir des combats de boxe. Je n’étais pas sûr que nous serions réellement capables de nous raccorder, il a une telle passion pour la boxe. Mais j’ai décroché mon téléphone et je l’ai appelé et il était vraiment enthousiaste.
J’ai rusé pour le persuader de me rejoindre : je l’ai invité à venir suivre un combat de boxe à la télévision. Avi a donc pris l’avion pour Nashville et a dormi sur mon futon. Nous avons «fermé la porte» et n’avions rien d’autre à faire que d’écrire. On ne s’arrêtait que pour jouer au basket et manger du poulet frit. Il ne se passait pas grand-chose d’autre à l’époque. En somme, on traînait à la maison et on écrivait.
Mister Lonely
Je déteste les titres qui comportent l’abréviation MR., je redoutais donc un peu d’utiliser un titre où ce MR. figurerait, donc je me suis dit qu’il valait mieux étirer la chose et la citer en toutes lettres, M I S T E R. Plus sérieusement, j’adore cette chanson de Bobby Vinton, «Mister Lonely ». Elle a certes quelque chose d’excessif et de mélodramatique, mais j’aime bien l’histoire et le registre émotionnel de la voix de Bobby Vinton dans cette chanson. J’ai donc intégré cette chanson au film. Le choix de ce titre s’est imposé car le personnage est seul et isolé au début comme à la fin de l’histoire.
Vivre en communauté
Ayant passé une partie de mon enfance dans une communauté, j’ai toujours pensé que ce serait super de faire un film sur la vie communautaire. Je ne pensais Mais si toute la communauté était habitée par une bande de sosies désireux de bâtir leur propre société, un espace où personne ne jugerait personne ?
Un peu comme une expérience de travail et de vie communautaires, dans la pure tradition hippie des années 70, à cela près que j’en ferais un lieu réservé aux sosies. J’avais envie de créer une atmosphère où voir un sosie de Buckwheat chevaucher un gros cochon semblerait tout à fait normal et quotidien.
Marilyn, Michael et Madonna
Mon intention n’était pas de réaliser un film sur Madonna, Marilyn Monroe ou Michael Jackson. Je voulais réaliser un film sur la nature obsessionnelle des gens qui en imitent d’autres, et qui vivraient comme leurs icônes dans un cadre communautaire. Je n’étais pas plus intéressé que ça par les gens qu’ils imiteraient, mais plutôt par le personnage qui se cacherait dessous.
Quels sont ces gens qui, lorsqu’ils regardent une célébrité, une icône, non seulement l’admirent, comme tout fan qui se respecte, mais poussent le jeu un peu plus loin ? Il ne leur suffit pas de simplement apprécier les célébrités qu’ils admirent et dont ils adorent les moindres faits et gestes. Ils prennent une décision : “Je vais assimiler l’identité de ce personnage et je trouverai le moyen de gagner ma vie en me faisant passer pour cette personne à des réceptions, dans des maisons de retraite ou sur des salons automobile”.
Dualité
Ce qui m’intéressait aussi, c’était la coupure - où commence le sosie, la personne réelle, et où finit l’usurpation d’identité. C’est ce genre de dualité qui m’intéressait. C’est pourquoi, dans le film, les personnages n’ont pas vraiment de noms. Ils s’appellent entre eux par les prénoms des gens qu’ils imitent. J’ai poussé cela un peu plus loin en les faisant vivre dans une communauté pour montrer qu’ils ont fait le choix de vivre à plein temps dans la peau des personnages dont ils sont le sosie. Ce qui est par ailleurs passionnant, c’est que leur personnalité, dessous, est toujours présente. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont grandi dans le Yorkshire, à Paris ou ailleurs. Ils n’en demeurent pas moins la personne qui avait sillonné l’Indonésie, sac au dos, dix ans plus tôt.
Une réalité exacerbée fondée sur la vérité
Bon nombre des sosies que j’ai rencontrés dans la vie ne ressemblaient pas du tout aux personnes réelles. Donc, pour le film, je me suis dit que le spectateur devait pouvoir imaginer que ces gens sont capables de vivre, bon an mal an, de leur activité de sosies. Il fallait donc qu’ils soient assez beaux et qu’ils jouent assez bien pour réellement cheminer dans la vie en faisant ce qu’ils font. Il était indispensable de croire qu’ils peuvent gagner leur vie ainsi.
En même temps, il était important pour moi de ne pas tomber dans la caricature. Je voulais que ce film soit comme une réalité exacerbée fondée sur la vérité, comme le monde réel, mais légèrement faussé. Donc, si on pouvait croire que ces gens peuvent gagner leur vie, même chichement, une vie modeste et précaire, alors je pensaos qu’ils deviendraient crédibles.
Les plus purs des rêveurs

Tous les personnages sont des gens du spectacle qui ne s’animent vraiment que lorsqu’ils jouent. Pour eux, le jeu, c’est tout. Il s’agit pour eux de ressusciter les personnalités qu’ils imitent, dont beaucoup ne sont plus de ce monde. Le gala représente leur grand rêve, le rêve romanesque (romantique) de monter un spectacle, à un endroit précis, à un moment précis. En doux rêveurs, ils espèrent que le monde entier viendra voir leur spectacle. Mais la réalité trouve toujours un moyen d’empiéter sur les rêves, elle s’insinue dans leur univers, la vérité de leur situation devient alors douloureusement flagrante. Et les voilà, vivant dans cette région vraiment reculée des Highlands écossais. Ils construisent cet étrange théâtre et font la promotion de leur gala en distribuant des tracts, ce genre de choses, convaincus que des gens, aux quatre coins du monde, en entendront parler d’une manière ou d’une autre. Ils se bercent d’illusions, mais je trouve qu’ils nourrissent un beau rêve, un rêve à l’état pur. Parfois les plus purs des rêveurs sont ceux qui souffrent le plus.
Une mise en parrallèle émotionnelle
J’avais cette autre histoire, avec les religieuses dans la jungle. Comment relier cette histoire à celle de Michael et de la communauté des sosies ? Les deux histoires ne se recoupent pas à proprement parler, l’histoire des religieuses fait plutôt office d’allégorie et de contrepoint poétique. Les deux histoires sont comme une mise en parallèle émotionnelle. J’avais le sentiment que le lien était assez fort pour que ces deux histoires soient présentes dans le film, elles s’adressaient toutes deux au même désir de foi et d’obsession.
Religieuses adeptes de la chute libre
Nous avons réellement écumé un bon quart de la planète pour trouver deux vraies religieuses adeptes du parachutisme en chute libre. Mais, une fois que je les ai trouvées, elles ne voulaient pas apparaître dans le film, disant qu’elles étaient bien trop occupées à sauver les âmes. Donc, en fait, j‘ai fini par choisir des comédiennes qui savaient sauter en parachute.
Toutes les religieuses présentes dans le film, à l’exception des deux comédiennes que nous avons intégrées à l’équipe pour les sauts dans le vide, faisaient partie du cercle d’amies de ma mère, des amies qui vivent à la lisière de la jungle, des Panaméennes ou des expatriées qui se sont installées là-bas.
Panama, Écosse, France
J’ai fini par tourner Mister Lonely au Panama, en Écosse et en France. Dans le scénario, il était question d’une jungle située quelque part en Amérique Latine. Dans la mesure où mes parents vivent au Panama, il me semblait logique de tourner là-bas. Nous y sommes allés et nous nous sommes fait aider par mes parents et leurs amis.
Cette région est vraiment de toute beauté. À l’origine, toute la partie du film qui se passe dans la communauté était écrite pour l’Islande, mais quand nous sommes allés en Islande, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup d’arbres et que c’était très plat, je n’avais donc pas beaucoup de liberté pour tourner. Or je sentais qu’il me fallait des arbres. J’ai découvert ce château dans les Highlands écossais, à côté de Plockton, un village de pêcheurs. Paris, bien sûr, c’est Paris.
J’ai tenu à préciser Paris dans le scénario car j’ai vécu à Paris pendant quelque temps. Séjour durant lequel je n’ai quitté mon appartement que quatre fois. Mes dents commençaient à tomber. Un jour, j’ai avalé six croque-monsieur. Il me semblait logique de tourner à Paris, c’est tout.
Vivre ensemble dans un château écossais
Pendant les trois semaines de tournage en Écosse, nous vivions tous dans un rayon assez restreint. Nous passions tout notre temps ensemble. Je voulais que le film soit vivant, organique. Je pensais que le tournage se passerait mieux si tout le monde vivait ensemble. J’espérais que les répliques entre les personnages se brouilleraient, que les acteurs, les idées, l’équipe - bref, que tout se mettrait à tourbillonner, que tout se mettrait à fusionner, que les deux réalités s’irrigueraient l’une l’autre.
Je voulais mettre tout le monde ensemble comme dans une grande marmite, pour que la mise en présence de tout le monde au même endroit en même temps pendant la totalité du tournage fasse jaillir des scènes et du drame. Il y avait des insectes partout. Mais en dehors de ça, tout s’est dans l’ensemble déroulé comme un rêve. C’était un magnifique tourbillon de jours et de nuits, et de gens qui dansaient, et de nourriture exécrable. J’aime ne pas dormir, je savoure le délire qui s’installe. J’aime observer les acteurs enfiler leurs costumes. Et c’est formidable de voir, tous les matins, la caméra qui m’attend.
La poésie de la vie
J’ai naturellement demandé aux acteurs d’improviser de temps en temps. J’ai toujours pensé que le scénario était plus ou moins comme une maquette, une panoplie d’idées. Donc parfois j’essaie de ménager de la place pour ce que j’appellerais la poésie de la vie qui se déroule hors champ. Si je vois qu’il se passe quelque chose d’intéressant, que je sois en train de tourner dans la jungle avec des Indiens ou avec des acteurs, si je vois quelque chose d’intéressant, si ça a du sens ou si j’aime, tout simplement, l’effet que ça crée - il peut très bien nous arriver de délirer à partir de ça ou de simplement improviser des scènes.
Il m’arrive aussi de transformer des scènes, d’en inventer de nouvelles ou de développer les personnages. J’ai beaucoup fait ça avec
Denis Lavant, parce qu’il était toujours dans les parages, toujours en train de faire des choses, vu qu’il vivait sur place, dans le château, pendant le tournage. Il nous est arrivé bien des fois de mettre la caméra en marche et de nous amuser, comme ça.
Denis Lavant
Denis Lavant compte parmi les acteurs que je préfère au monde. Je le placerais volontiers tout en haut, avec Buster Keaton, Humphrey Bogart et James Dean. Je pense qu’il fait partie de cette catégorie d’interprètes qu’on ne rencontre plus. Il nous renvoie pour ainsi dire au temps révolu des artistes de vaudeville. C’est quelqu’un de très vif, tant sur le plan des émotions que sur le plan dramatique, il est sidérant à regarder. Mais il a aussi cette capacité physique bien particulière, qui est si rare. C’est un peu comme s’il était une star du cinéma muet dans l’usage qu’il fait de ses gestes et de sa présence physique. Il peut dire tant de choses avec son corps. Nous avons écrit le rôle de Chaplin en pensant très précisément à lui. Il a suivi des cours intensifs d’anglais rien que pour jouer ce rôle. .
Comme mon premier film
C’était un peu comme si Mister Lonely était mon premier film car j’ai vraiment pris plaisir au processus de création - peut-être même plus que sur mes autres films. Ça a été une des plus grandes joies que j’aie jamais connues car j’avais travaillé si dur et si longtemps pour essayer de monter ce film. C’était formidable d’être en vie, ça faisait un bien fou. J’étais heureux, tout simplement, de filmer un oiseau sur une branche, un arbre sous le vent ou des vaguelettes sur un rivage.

Ce serait mentir que de prétendre que je n’ai pas savouré chaque minute du processus consistant à réaliser ce film, concrètement. Je ne suis pas bon à grand-chose d’autre. Je suis incapable de réparer une voiture, un ordinateur ou un poste de télévision. Je ne suis pas doué pour le sport ni rien de ce genre. Faire des films est à peu près la seule chose dont je me sente capable. J’aime tourner pour le chaos et l’énergie que cela suppose. J’adore le temps du montage parce que c’est là que les choses commencent à prendre forme, c’est là que vous exercez votre contrôle et votre patience, et que vous pouvez donner corps au rêve.