Je m'appelle
Claude Hébert. J'ai dix-huit ans. On m'appelle souvent Pierre depuis le film... Ça ne me dérange pas, je me suis tellement identifié ! J'habite sur la ferme de mon père, au « Carrefour joyeux » où je suis né. Je connais les travaux de la ferme, mais je ne fais pas les plus lourds. Je ne suis pas assez solide et je ne veux pas me bousiller la colonne vertébrale. Alors je range dans le camion, j'étale la paille et je m'occupe des questions d'hygiène. Je passe peu de temps à la ferme puisque j'ai été longtemps pensionnaire à l'école agricole. J'ai suivi ces cours pour m'instruire sur les problèmes écologiques, pas pour devenir paysan.
Un jour où j'étais chez mon père, je suis tombé sur l'annonce dans le journal : « Cherchons jeune homme, environ 18-20 ans, origine rurale, en vue tournage dans la région ». J'y suis allé. Arrivé à l'adresse, je me sentais intimidé. J'ai pas osé entrer. Un peu plus tard, sur le marché, j'ai rencontré les parents d'un camarade qui venait d'être engagé. Ils m'ont dit d'y retourner, qu'il ne s'agissait pas d'un film « ordinaire », que les gens étaient sympathiques, qu'il y avait un vrai contact. Alors je me suis décidé. Après cette entrevue, on m'a dit qu'on repasserait me voir dans quelque temps. Et pendant ce temps dans la région,
René Allio et son équipe sillonnaient le Bocage, parlaient aux gens dans les villages, distribuaient le livre de Michel Foucault. Les gens le lisaient, certains se mettaient d'accord pour participer au film, ou renvoyaient Allio vers d'autres adresses où ils trouverait des gens correspondant mieux aux personnages. Moi, j'étais retourné chez mon père. Je pensais qu'on m'avait oublié. Ils sont revenus pour me donner le livre. Je n'avais pas encore découvert Pierre Rivière et je ne savais pas exactement ce qu'on attendait de moi.
Ils sont restés trois jours dans la maison, où je vis seul. C'est l'ancienne baraque trop petite, deux pièces trop humides, que mon père et mes frères ont quittée quand fut construite la maison neuve. On y avait habité, mes parents et mes cinq frères et sœurs quand j'étais enfant. J'ai remis du papier peint sur les murs, j'ai ramené les vieux meubles. On m'a laissé le fourneau pour me chauffer. J'aime être seul, mais je partage mes repas et la vie de la ferme avec ma famille. C'est là qu'on a discuté du projet. Allio était étonné que je vive ainsi séparé. Ça fait partie de mon caractère. J'étais le troisième des garçons, le dernier, le plus difficile peut-être. J'ai reçu de vraies raclées de ma mère qui me prenait par les pieds pour me tremper la tête dans un seau. Ça ne fait pas de mal. J'ai causé beaucoup de soucis à mes aînés. Ma mère est morte écrasée par un tracteur. Elle conduisait le tracteur, elle est tombée. J'avais treize ans. C'était une maîtresse femme. Elle était l'aînée d'une famille nombreuse, et elle avait l'habitude de commander. Elle travaillait aux champs et elle astiquait la ferme. Elle aimait s'instruire aussi. Mon père disait que c'était une autodidacte et qu'elle cherchait toujours le sens des mots dans le dictionnaire. La mère de Rivière avait un fort tempérament... donc je n'étais pas dépaysé. J'avais le goût de la solitude par habitude. C'est une des raisons premières qui a permis que je me reconnaisse en Pierre Rivière. On habitait à un kilomètre de toute habitation, en famille avec un vieil oncle aussi que j'aimais bien. La vérité c'est que je n'ai pas connu les paysans du coin. J'allais de l'école où j'étais pensionnaire à la ferme où je restais. Il a fallu ce film pour que je les découvre. Si j'avais été ce fils de paysan, je crois que j'aurais gardé un peu de cette honte d'être paysan à cause d'un certain aspect arriéré...
Une inertie insupportable pour un jeune. Avec ce film, qui m'a permis de voir les paysans avec le recul du dialogue, je sais que maintenant j'assume, je ne suis pas un paysan, mais un fils de paysan. J'ai admiré leur cran, leur ténacité, je comprends mieux les humeurs de mon père, je les aime.
Quand je suis arrivé sur le tournage, je me sentais seul. Je n'avais pas le courage d'entrer dans le groupe où je ne connaissais personne sauf une femme de ma commune. Les liens se sont vite établis. Autour de l'histoire de Pierre s'est resserrée une atmosphère où les préoccupations n'ont pas changé et parfois les difficultés non plus. Et pour ma part, je découvrais la chaleur de véritables veillées entre les prises de vues qui prenaient toujours en considération les tâches journalières de chacun. Les « après-battage », c'était la saison, ramenaient les paysans autour de la caméra avec de multiples incidents arrivés dans la journée. J'ai découvert des conteurs merveilleux. Lorsqu'une contrainte retenait l'un d'entre eux aux champs, le tournage était repoussé.
Allio et l'équipe de cinéma ne nous prenaient pas seulement comme des acteurs ou des figures un peu caricaturales de la campagne française, comme on les voit le plus souvent au cinéma. Il a observé chacun dans son contexte, soucieux de respecter le caractère individuel de tous ces gens, d'âges divers et de fonctions diverses. Ils se sont sentis très vite libres d'être eux-mêmes tout en interprétant le texte de Rivière. Il faut dire que le quotidien de ces gens-là n'est pas sans rapport avec les difficultés de vie évoquées par Pierre Rivière. Par exemple, la vieille, j'ai fini par l'appeler grand-mère, comme dans le film. Elle avait travaillé dur la terre toute sa vie, auprès d'un mari à moitié invalide qu'elle soignait. Elle était tout à fait apte à comprendre les malheurs du fermier, son fils, mon père.
Evidemment, de Paris, les choses semblent bien différentes. On prend les paysans pour des rigolos, des originaux. On juge leurs caprices folkloriques sinon gratuits. On oublie que leurs lois sont établies loin d'eux, à des échelles qui ne correspondent pas à la réalité de chacun, avec une vue de l'esprit qui ne correspond pas davantage à celle d'un paysan. Il y a chez l'homme de la terre une faculté d'encaisser héritée d'un certain fatalisme dicté par le temps et les saisons. Pour les Parisiens les conditions climatiques c'est presque de la poésie. Moi, cet été, j'ai été très sensible au désespoir des paysans ruinés par la sécheresse. On trouve les paysans butés, moi je les trouve courageux. Les femmes abandonnent de plus en plus. Les conditions de l'habitat sont trop vétustes. Les hommes arrivent parfois jusqu'à 38 ans sans se marier. Ils épousent souvent des institutrices. Il n'y a évidemment pas que des avantages. J'appartiens au Bocage, et le Bocage est un esprit bien particulier. Les hommes y sont possédés par la recherche « productive ». On s'y regarde en chiens de faïence. Que l'un s'achète un tracteur de 80 chevaux, aussitôt le voisin fait l'acquisition d'une machine qui en fait 100 ! J'aimerais connaître d'autres campagnes, plus ouvertes. Et quoique je me plaise à devenir brusquement comédien aujourd'hui, je ne veux pas perdre le contact paysan.
Le tournage a eu lieu du 20 septembre au 3 décembre. Dès que j'ai eu fini de lire la confession publique de Pierre Rivière, j'étais fou des rapports de sensibilité. Je suis devenu Pierre Rivière. Il me suivait jour et nuit, même quand je ne tournais pas. Ne parlons pas du crime qu'il qualifie lui- même d'odieux. Il a trouvé dans la Bible et d'autres pages d'Histoire qu'on lui enseignait à l'école du village des exemples de vengeances héroïques. Ainsi s'est-il cru dans son bon droit de venger humblement le père qu'il aimait contre la haine du clan maternel en offrant jusqu'à sa condamnation et sa propre mort par amour du père. Ça, c'est la tragédie dans le passé. Ce qui reste présent et me frappe à mon niveau, c'est qu'il demandait le droit à la différence, exactement comme je le ressens. Il s'est donné l'occasion d'avoir le droit à la parole. Le droit à la différence je l'ai eu en faisant le film. Je le revendique collectivement. Nous, les paysans, on s'est complètement donnés dans ce film qui nous le rend bien. J'ai eu le privilège de parler au nom d'un jeune paysan, en mon nom, que je m'appelle moi Pierre Rivière ou Claude Hébert.