Notes sur l’interprétation par René Allio

Avec des acteurs non professionnels...

Le tournage avec les acteurs non professionnels de Moi, Pierre Rivière... a été pour nous une expérience passionnante. Lorsque le repérage des lieux et des décors achevés, nous nous sommes installés, au début de Juillet, près d'Athis-de-l'Orne en disant autour de nous qu'au mois de Septembre suivant nous tournerions un film dont les rôles principaux seraient tenus par des acteurs recrutés sur place, nous avons rencontré un grand scepticisme et, après tout, c'était bien naturel.

Aussi, avant même de proposer des rôles, fallait-il rendre crédible le projet et expliquer ses raisons. Les raisons, c'était le récit de Rivière, sa parole de paysan et mon désir de la lui rendre avec la propre parole paysanne, de rendre vie aussi aux personnages dont il nous a rapporté les faits et gestes au long des travaux et des jours, et cette idée que seuls ceux que l'on appelle aujourd'hui des agriculteurs pourraient nous aider à restituer cette parole, ces gestes et ces travaux.

Pendant deux mois, Gérard Mordillat, Nicolas Philibert et moi-même, nous nous sommes fait, dans un périmètre d'une trentaine de kilomètres, celui-là même de notre futur tournage, les commis-voyageurs de notre entreprise, chaque visite à tel ou telle nous voyant repartir avec dix adresses nouvelles à visiter, chaque occasion de nous expliquer (marché, fête, réunion syndicale, comice agricole) rendant un peu plus familier et plausible à tous notre projet.

Aussi, plus tard, vers la fin d'Août, lorsque nous avons commencé à parler de rôles, nous n'avons pas essuyé de refus, même si au fond de chacun, avec la surprise de se le voir proposer, nous sentions que subsistait quelque part la peur de faire le saut dans cet inconnu, et l'idée que peut-être, à la fin, cela n'arriverait pas. Je mentirais si je disais que, de mon côté, je n'ai jamais pensé à ce saut avec un peu d'appréhension. Mais pourtant, il y avait déjà quelque chose que nos futurs partenaires partageaient avec nous, c'était l'envie de donner une image juste de la vie paysanne, si rarement montrée au cinéma. Et cela, ils le savaient bien. Mais quelque confiance que nous ayons eue dans la réussite de ce qui commençait un peu comme une aventure, nous ne pouvions pas deviner à quel point elle deviendrait, mieux qu'un travail, une rencontre avec des hommes et des femmes dont la richesse de sentiments, la délicatesse d'esprit, la générosité de cœur, le rapport simple et direct aux choses du travail, à l'équipe, nous seraient un enseignement. Jamais d'ailleurs, nous n'avons eu le sentiment d'une différence ou d'un clivage dans le groupe que nous formions, et qui aurait mis les « techniciens » du cinéma un peu à part ; non, nous formions un tout entier où se répartissaient les tâches, celles du jeu, pas vécues autrement que les autres. À ces moments, on sait bien que faire un film n'est pas cette entreprise de haute technologie que l'on voudrait parfois nous faire accroire, mais un travail comme un autre, aussi manuel que le labourage, aussi artisanal que la menuiserie, aussi raffiné que la dentelle.
À ces moments aussi, l'on vérifie combien ces dons de l'imagination, cette faculté de s'émouvoir à propos d'une histoire que l'on raconte et d'y prêter sa propre émotion tirée de sa propre expérience et nourrie de sa propre observation, cette capacité de donner quelque chose d'aussi complexe qu'un personnage, ce plaisir à s'exercer dans ce jeu, combien toutes ces qualités, dont les artistes se sont appropriés le privilège, appartiennent en vérité à tout un chacun.

C'est pourquoi, je n'ai pas eu le sentiment, dans le vieux débat sur l'interprétation au cinéma, d'avoir pris position, avec cette distribution, du côté de ceux qui voudraient un acteur assez neutre pour être le support des seuls désirs du metteur en scène. Je n'ai pas demandé autre chose à nos interprètes paysans que ce que j'aurais demandé à des « professionnels » : faire acte de création.

Notes sur le projet par René Allio

En marge de l'écriture du scénario, avait rédigé une longue note dans laquelle il détaillait ses intentions. En voici quelques extraits.

Un jeune paysan de vingt ans massacre à coups de serpe sa mère, sa sœur et son jeune frère, et le raconte. Les appareils de la loi et de la psychiatrie de l'époque, concurrents, tentent de rendre compte de ce geste et de l'expliquer, les témoins directs l'ont déjà fait à leur façon, la presse contemporaine se ressaisit du tout et reprend la question essentielle : s'agit-il d'un assassin « normal » ou d'un fou ? Relève-t-il de la justice ou de la médecine ? Or le mémoire de Pierre Rivière, au lieu d'éclairer cette alternative, qui doit décider de son destin, ne fait qu'ajouter une énigme à celle du crime lui-même, énigme qui conserve encore aujourd'hui intacte toute sa force dérangeante. Pierre Rivière, se remémorant pour les autres son acte, le redouble. Tous ses gestes, toutes ses paroles rendent encore plus étranges son attitude, son aptitude face au projet, à son acte.

Les meurtres qu’on raconte

Extrait de l'étude de Michel Foucault dans l'ouvrage collectif publié sous sa direction en 1973 aux Editions Gallimard-Julliard :

Moi, Pierre Rivière, Ayant Égorgé Ma Mère, Ma Sœur Et Mon Frère...
Le mémoire de Pierre Rivière nous revient, après bientôt cent cinquante ans, comme un texte d'une grande étrangeté. Sa beauté seule suffirait encore à le protéger aujourd'hui. Nous nous défendons mal du sentiment qu'il a fallu un siècle et demi de connaissances accumulées et transformées pour pouvoir enfin, sinon le comprendre, du moins le lire, et encore si peu et si mal. Au cours d'une instruction et d'un procès des années 1830, comment pouvait-il être reçu par des médecins, des magistrats et des jurés qui devaient y trouver des raisons de décider la folie ou la mort ?

Entretien avec René Allio

ll y a deux écoles principales de non professionnels, la « bressonnienne » : le non professionnel est une forme vacante, entièrement investie par le réalisateur ou le spectateur, et l'école documentariste, type cinéma-vérité. Mais ici, avec la distance du temps, de la fiction, nous avons travaillé exactement comme avec des professionnels. Ce qui a été formidable, c'est la complicité à laquelle on est arrivé avec ces acteurs. .....

Entretien avec Michel Foucault et René Allio

- , pourquoi avez-vous choisi de tourner l'histoire de Pierre Rivière. Comment avez- vous rencontré ce texte ?
- : Je l'ai trouvé comme tout le monde, en librairie et comme lorsque j'avais lu pour la première fois Les Journaux Camisards, j'ai aussitôt pensé au cinéma. Les Camisards étaient ma première expérience avec l'histoire dans un film, j'étais avide de la poursuivre, le travail de Michel Foucault en offrait une occasion exceptionnelle et je lui suis très reconnaissant de m'avoir permis de l'explorer. Ce que j'avais cherché dans mes autres films, c'était de rendre leur vraie dimension à des évènements de la vie des hommes et des femmes ordinaires, (ceux à qui le statut de héros est toujours refusé), évènements autour desquels, si banals qu'ils soient, il ne se dépense pas moins, pour les vivre et les surmonter, ou y succomber, d'énergie, de courage ou d'imagination que dans les conflits exceptionnels vécus et traversés par les héros exceptionnels de la grande histoire... ou du cinéma. Les camisards, c'était bien ce « grain minuscule de l'histoire » dont parle Michel Foucault mais c'était aussi, par un autre côté, la grande histoire, et pour faire tenir les deux ensemble, j'étais conduit à décrire un personnage collectif où les individualités se fondaient dans une sorte de mythe populaire. Avec Pierre Rivière, il ne s'agit plus d'inventer une représentation, c'est lui qui prend la parole du milieu même de sa vie à la fois ordinaire et exceptionnelle, qui met lui-même en scène son récit par- dessus cent quarante ans d'oubli.

“Moi, Claude Hébert ayant joué Pierre Rivière”

Je m'appelle . J'ai dix-huit ans. On m'appelle souvent Pierre depuis le film... Ça ne me dérange pas, je me suis tellement identifié ! J'habite sur la ferme de mon père, au « Carrefour joyeux » où je suis né. Je connais les travaux de la ferme, mais je ne fais pas les plus lourds. Je ne suis pas assez solide et je ne veux pas me bousiller la colonne vertébrale. Alors je range dans le camion, j'étale la paille et je m'occupe des questions d'hygiène. Je passe peu de temps à la ferme puisque j'ai été longtemps pensionnaire à l'école agricole. J'ai suivi ces cours pour m'instruire sur les problèmes écologiques, pas pour devenir paysan.
Remonter