Les meurtres qu’on raconte

Extrait de l'étude de Michel Foucault dans l'ouvrage collectif publié sous sa direction en 1973 aux Editions Gallimard-Julliard :

Moi, Pierre Rivière, Ayant Égorgé Ma Mère, Ma Sœur Et Mon Frère...
Le mémoire de Pierre Rivière nous revient, après bientôt cent cinquante ans, comme un texte d'une grande étrangeté. Sa beauté seule suffirait encore à le protéger aujourd'hui. Nous nous défendons mal du sentiment qu'il a fallu un siècle et demi de connaissances accumulées et transformées pour pouvoir enfin, sinon le comprendre, du moins le lire, et encore si peu et si mal. Au cours d'une instruction et d'un procès des années 1830, comment pouvait-il être reçu par des médecins, des magistrats et des jurés qui devaient y trouver des raisons de décider la folie ou la mort ?

Et pourtant il a été accueilli avec une certaine tranquillité. Sans doute, au tout dernier moment, a-t-il provoqué de la surprise : celui que dans son village on prend pour une « sorte d'idiot » était donc capable d'écrire et de raisonner ; celui que les journaux avaient présenté comme un « furieux », un « forcené », avait rédigé quarante pages d'explication. Et dans les mois qui suivirent, le texte a suscité une bataille d'experts, provoqué les hésitations du jury, appuyé la plaidoirie de Chauveau à la Cour de cassation, motivé, sous la caution d'Esquirol, de Marc et d'Orfila, le recours en grâce, servi de document à un article des Annales d'hygiène dans le long débat de la monomanie. Un mouvement certain de curiosité et beaucoup d'indécision.

Mais au total, il a pris place, sans trop de bruit, parmi les autres éléments du dossier. Chacun semble avoir considéré qu'au lieu d'éclairer ou d'expliquer le crime, il en faisait partie. Le magistrat chargé de l'instruction, notant que le mémoire avait été comme fabriqué avec le crime, a demandé à Rivière de l'écrire noir sur blanc, pour achever en quelque sorte ce qu'il avait entrepris. Le texte est devenu aussitôt, comme le dit l'arrêt de renvoi devant la Cour, une « pièce du procès ». Le récit du crime n'était point, pour les contemporains, en dehors du crime et au-dessus de lui, ce qui devait permettre d'en saisir les raisons ; c'était un élément faisant partie de sa rationalité ou de sa déraison. Certains disaient : il y a dans le fait de l'assassinat et dans le détail de ce qui est raconté les mêmes signes de folie ; d'autres disaient : il y a dans la préparation, dans les circonstances de l'assassinat, et dans le fait de l'avoir écrit les mêmes preuves de lucidité. Bref, le fait de tuer et le fait d'écrire, les gestes accomplis et les choses racontées s'entrecroisaient comme des éléments de même nature. Les contemporains semblent donc avoir accepté le jeu de Rivière lui-même : le meurtre et le récit du meurtre sont consubstantiels. Tous pouvaient bien se demander si l'un des deux était pour l'autre signe de folie ou preuve de lucidité , nul ne semblaient réellement surpris qu'un petit paysan normand, sachant tout juste lire et écrire, ait pu doubler son crime d'un pareil récit , que ce triple meurtre ait pu être entrelacé avec le discours du meurtre ; qu'en entreprenant de tuer la moitié de sa famille, il ait conçu la rédaction d'un texte qui n'était ni aveu, ni défense, mais plutôt élément du crime. Que Rivière, en somme, ait pu être, de deux manières, mais presque en un seul geste « auteur ».

Notes sur le projet par René Allio

En marge de l'écriture du scénario, avait rédigé une longue note dans laquelle il détaillait ses intentions. En voici quelques extraits.

Un jeune paysan de vingt ans massacre à coups de serpe sa mère, sa sœur et son jeune frère, et le raconte. Les appareils de la loi et de la psychiatrie de l'époque, concurrents, tentent de rendre compte de ce geste et de l'expliquer, les témoins directs l'ont déjà fait à leur façon, la presse contemporaine se ressaisit du tout et reprend la question essentielle : s'agit-il d'un assassin « normal » ou d'un fou ? Relève-t-il de la justice ou de la médecine ? Or le mémoire de Pierre Rivière, au lieu d'éclairer cette alternative, qui doit décider de son destin, ne fait qu'ajouter une énigme à celle du crime lui-même, énigme qui conserve encore aujourd'hui intacte toute sa force dérangeante. Pierre Rivière, se remémorant pour les autres son acte, le redouble. Tous ses gestes, toutes ses paroles rendent encore plus étranges son attitude, son aptitude face au projet, à son acte.

Notes sur l’interprétation par René Allio

Avec des acteurs non professionnels...

Le tournage avec les acteurs non professionnels de Moi, Pierre Rivière... a été pour nous une expérience passionnante. Lorsque le repérage des lieux et des décors achevés, nous nous sommes installés, au début de Juillet, près d'Athis-de-l'Orne en disant autour de nous qu'au mois de Septembre suivant nous tournerions un film dont les rôles principaux seraient tenus par des acteurs recrutés sur place, nous avons rencontré un grand scepticisme et, après tout, c'était bien naturel.

Entretien avec René Allio

ll y a deux écoles principales de non professionnels, la « bressonnienne » : le non professionnel est une forme vacante, entièrement investie par le réalisateur ou le spectateur, et l'école documentariste, type cinéma-vérité. Mais ici, avec la distance du temps, de la fiction, nous avons travaillé exactement comme avec des professionnels. Ce qui a été formidable, c'est la complicité à laquelle on est arrivé avec ces acteurs. .....

Entretien avec Michel Foucault et René Allio

- , pourquoi avez-vous choisi de tourner l'histoire de Pierre Rivière. Comment avez- vous rencontré ce texte ?
- : Je l'ai trouvé comme tout le monde, en librairie et comme lorsque j'avais lu pour la première fois Les Journaux Camisards, j'ai aussitôt pensé au cinéma. Les Camisards étaient ma première expérience avec l'histoire dans un film, j'étais avide de la poursuivre, le travail de Michel Foucault en offrait une occasion exceptionnelle et je lui suis très reconnaissant de m'avoir permis de l'explorer. Ce que j'avais cherché dans mes autres films, c'était de rendre leur vraie dimension à des évènements de la vie des hommes et des femmes ordinaires, (ceux à qui le statut de héros est toujours refusé), évènements autour desquels, si banals qu'ils soient, il ne se dépense pas moins, pour les vivre et les surmonter, ou y succomber, d'énergie, de courage ou d'imagination que dans les conflits exceptionnels vécus et traversés par les héros exceptionnels de la grande histoire... ou du cinéma. Les camisards, c'était bien ce « grain minuscule de l'histoire » dont parle Michel Foucault mais c'était aussi, par un autre côté, la grande histoire, et pour faire tenir les deux ensemble, j'étais conduit à décrire un personnage collectif où les individualités se fondaient dans une sorte de mythe populaire. Avec Pierre Rivière, il ne s'agit plus d'inventer une représentation, c'est lui qui prend la parole du milieu même de sa vie à la fois ordinaire et exceptionnelle, qui met lui-même en scène son récit par- dessus cent quarante ans d'oubli.

“Moi, Claude Hébert ayant joué Pierre Rivière”

Je m'appelle . J'ai dix-huit ans. On m'appelle souvent Pierre depuis le film... Ça ne me dérange pas, je me suis tellement identifié ! J'habite sur la ferme de mon père, au « Carrefour joyeux » où je suis né. Je connais les travaux de la ferme, mais je ne fais pas les plus lourds. Je ne suis pas assez solide et je ne veux pas me bousiller la colonne vertébrale. Alors je range dans le camion, j'étale la paille et je m'occupe des questions d'hygiène. Je passe peu de temps à la ferme puisque j'ai été longtemps pensionnaire à l'école agricole. J'ai suivi ces cours pour m'instruire sur les problèmes écologiques, pas pour devenir paysan.
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