Entretien avec Michel Foucault et René Allio

- , pourquoi avez-vous choisi de tourner l'histoire de Pierre Rivière. Comment avez- vous rencontré ce texte ?
- : Je l'ai trouvé comme tout le monde, en librairie et comme lorsque j'avais lu pour la première fois Les Journaux Camisards, j'ai aussitôt pensé au cinéma. Les Camisards étaient ma première expérience avec l'histoire dans un film, j'étais avide de la poursuivre, le travail de Michel Foucault en offrait une occasion exceptionnelle et je lui suis très reconnaissant de m'avoir permis de l'explorer. Ce que j'avais cherché dans mes autres films, c'était de rendre leur vraie dimension à des évènements de la vie des hommes et des femmes ordinaires, (ceux à qui le statut de héros est toujours refusé), évènements autour desquels, si banals qu'ils soient, il ne se dépense pas moins, pour les vivre et les surmonter, ou y succomber, d'énergie, de courage ou d'imagination que dans les conflits exceptionnels vécus et traversés par les héros exceptionnels de la grande histoire... ou du cinéma. Les camisards, c'était bien ce « grain minuscule de l'histoire » dont parle Michel Foucault mais c'était aussi, par un autre côté, la grande histoire, et pour faire tenir les deux ensemble, j'étais conduit à décrire un personnage collectif où les individualités se fondaient dans une sorte de mythe populaire. Avec Pierre Rivière, il ne s'agit plus d'inventer une représentation, c'est lui qui prend la parole du milieu même de sa vie à la fois ordinaire et exceptionnelle, qui met lui-même en scène son récit par- dessus cent quarante ans d'oubli.

- Michel Foucault, qui est Pierre Rivière dont vous avez commencé à faire un héros ?
- Michel FOUCAULT : La démarche qui a été la nôtre est parallèle à celle que vient d'évoquer , mais en sens inverse. À partir de documents qu'on était en train d'étudier depuis des mois et des mois, documents de psychiatrie et de médecine légale, ce quotidien de la criminalité grande ou petite, voilà qu'un jour, c'était en 1971, je crois, nous a sauté à la figure ce document. À la différence du public, il nous a paru héroïque. Pour deux raisons : parce que soudain, quelqu'un prenait la parole alors que dans la plupart des autres documents ils ne parlaient jamais, on parlait d'eux, ou quand ils parlaient c'est parce qu'ils étaient interrogés, c'est parce que, pressés de questions, ils finissaient par avouer. Là, quelqu'un, le plus fragile sans doute, le plus anonyme, un petit paysan parle et parle de quelle manière : moi, Pierre Rivière... Et, de plus, dans cette affirmation héroïque, se montrait toute une parenté soulignée par Rivière lui-même, entre son acte et l'histoire proche, ancienne et proche, à laquelle il se rattachait. Ce lien entre la grande histoire et le moutonne- ment indéfini de ce qui se passe nous a beaucoup frappés. C'est une des raisons qui nous a poussés à publier ce document. Alors vous comprenez pourquoi moi, j'ai été très heureux que ce soit qui fasse le film, que connaissant sa démarche et sachant ce qu'il avait fait par exemple dans Les Camisards, il me semblait qu'il était très exactement au point de rencontre de l'aventure de l'histoire de Pierre Rivière et de ce que nous avions voulu faire avec elle. Une chose m'a beaucoup frappé dans l'histoire posthume de Pierre Rivière, le livre a eu un succès je crois assez grand, beaucoup de gens l'ont lu mais en dehors de quelques études faites par des gens qui nous ont pris plus ou moins clandestinement des documents, aucun psychanalyste, aucun psychiatre n'a jamais osé fourrer son nez dans ce texte de Pierre Rivière pour le « faire parler ». Dans le scénario de , on ne fait pas parler Rivière, il parle.

: Lorsque l'on raconte des histoires qui mettent en scène des personnages de la vie quotidienne, qu'on les invente ou qu'on les tire du vécu, on est souvent amené, comment dire, à se racheter du sentiment d'indiscrétion que l'on éprouve, de l'intrusion que l'on commet en faisant irruption dans ces vies ; on s'en défend par l'humour, ou la tendresse, ou une attention qui donnent souvent un mode de récit un peu gris. Il y a dans le mémoire de Pierre Rivière une dimension tragique, une violence, une passion, qui rendent vaines d'inutiles délicatesses. Nous sommes de plain- pied dans un monde de gestes et de sentiments qui renvoie davantage à Lear ou à la Bible qu'à quoi que ce soit d'autre. Rivière fait vivre un village, montre les travaux et les jours, mais surtout il décrit cette guerre pathétique où, comme les rois de Shakespeare, son père et sa mère se disputent un héritage.

- Je voudrais poser une question è tous les deux. Le dossier Pierre Rivière existe en livre, l'histoire de Pierre Rivière existe maintenant en film. Qu'est-ce que cela va amener de plus ? De quelle manière va se développer le « phénomène Pierre Rivière » ?
Michel FOUCAULT : Je crois que l'histoire de Pierre Rivière est une histoire désormais infinie. Un crime a été commis en 1835, crime qui a suscité toute une série de commentaires, de discours, etc... Le hasard a fait que ce discours éclate à nouveau maintenant, suscitant une stupeur nouvelle. Et vraisemblablement, si dans cinquante, cent ans, tout le monde a oublié Pierre Rivière, eh bien, il y aura certainement une nouvelle équipe Allio-Foucault pour le désensabler. Jusqu'à la fin du monde la gloire de Pierre Rivière rebondira.

- Comment avez-vous fait le film ?
: J'ai écrit le scénario avec la collaboration de , et , à partir de matériaux réunis dans le livre par Michel Foucault et son équipe. J'ai cherché à faire un film qui présente à la fois les caractères d'un documentaire et d'une fiction dramatique, et fonctionne comme cette dernière. Mais il n'y a pas, dans le récit, une parole dite, un point de vue exprimé, un geste fait, qui n'aient été dits ou faits il y a cent quarante ans et qui ne nous aient été rapportés. Pour l'interprétation, notre travail nous a fait déboucher sur un choix qui nous paraît aujourd'hui aller de soi, mais qui nous a demandé une longue préparation sur place : tous les rôles paysans sans exception, y compris donc les rôles principaux de la mère, du père et de Rivière, seront interprétés par des non-professionnels ; c'était, il m'a semblé, participer d'une démarche semblable à celle de Foucault et de son équipe que de demander non pas à des acteurs de représenter le monde paysan, mais aux paysans eux-mêmes de nous le dire, avec leur parler propre. C'était aussi une façon plus juste et plus fidèle de rendre la parole à Pierre Rivière. Seuls les rôles de juges, avocats, médecins et psychiatres comptent quelques acteurs.

Notes sur le projet par René Allio

En marge de l'écriture du scénario, avait rédigé une longue note dans laquelle il détaillait ses intentions. En voici quelques extraits.

Un jeune paysan de vingt ans massacre à coups de serpe sa mère, sa sœur et son jeune frère, et le raconte. Les appareils de la loi et de la psychiatrie de l'époque, concurrents, tentent de rendre compte de ce geste et de l'expliquer, les témoins directs l'ont déjà fait à leur façon, la presse contemporaine se ressaisit du tout et reprend la question essentielle : s'agit-il d'un assassin « normal » ou d'un fou ? Relève-t-il de la justice ou de la médecine ? Or le mémoire de Pierre Rivière, au lieu d'éclairer cette alternative, qui doit décider de son destin, ne fait qu'ajouter une énigme à celle du crime lui-même, énigme qui conserve encore aujourd'hui intacte toute sa force dérangeante. Pierre Rivière, se remémorant pour les autres son acte, le redouble. Tous ses gestes, toutes ses paroles rendent encore plus étranges son attitude, son aptitude face au projet, à son acte.

Notes sur l’interprétation par René Allio

Avec des acteurs non professionnels...

Le tournage avec les acteurs non professionnels de Moi, Pierre Rivière... a été pour nous une expérience passionnante. Lorsque le repérage des lieux et des décors achevés, nous nous sommes installés, au début de Juillet, près d'Athis-de-l'Orne en disant autour de nous qu'au mois de Septembre suivant nous tournerions un film dont les rôles principaux seraient tenus par des acteurs recrutés sur place, nous avons rencontré un grand scepticisme et, après tout, c'était bien naturel.

Les meurtres qu’on raconte

Extrait de l'étude de Michel Foucault dans l'ouvrage collectif publié sous sa direction en 1973 aux Editions Gallimard-Julliard :

Moi, Pierre Rivière, Ayant Égorgé Ma Mère, Ma Sœur Et Mon Frère...
Le mémoire de Pierre Rivière nous revient, après bientôt cent cinquante ans, comme un texte d'une grande étrangeté. Sa beauté seule suffirait encore à le protéger aujourd'hui. Nous nous défendons mal du sentiment qu'il a fallu un siècle et demi de connaissances accumulées et transformées pour pouvoir enfin, sinon le comprendre, du moins le lire, et encore si peu et si mal. Au cours d'une instruction et d'un procès des années 1830, comment pouvait-il être reçu par des médecins, des magistrats et des jurés qui devaient y trouver des raisons de décider la folie ou la mort ?

Entretien avec René Allio

ll y a deux écoles principales de non professionnels, la « bressonnienne » : le non professionnel est une forme vacante, entièrement investie par le réalisateur ou le spectateur, et l'école documentariste, type cinéma-vérité. Mais ici, avec la distance du temps, de la fiction, nous avons travaillé exactement comme avec des professionnels. Ce qui a été formidable, c'est la complicité à laquelle on est arrivé avec ces acteurs. .....

“Moi, Claude Hébert ayant joué Pierre Rivière”

Je m'appelle . J'ai dix-huit ans. On m'appelle souvent Pierre depuis le film... Ça ne me dérange pas, je me suis tellement identifié ! J'habite sur la ferme de mon père, au « Carrefour joyeux » où je suis né. Je connais les travaux de la ferme, mais je ne fais pas les plus lourds. Je ne suis pas assez solide et je ne veux pas me bousiller la colonne vertébrale. Alors je range dans le camion, j'étale la paille et je m'occupe des questions d'hygiène. Je passe peu de temps à la ferme puisque j'ai été longtemps pensionnaire à l'école agricole. J'ai suivi ces cours pour m'instruire sur les problèmes écologiques, pas pour devenir paysan.
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