Laurent Tirard explique : “ À partir de cette connaissance et de cette matière concrète, nous avons commencé la construction du film en choisissant les personnages qui nous parlaient le plus. Nous avons dû en éliminer beaucoup, ce qui fut souvent douloureux. Nous avons resserré sur certains, en avons aussi fusionné plusieurs en un seul. Ainsi, Célimène est un mélange de la Célimène du Misanthrope, de la Philaminte des
Femmes Savantes et elle est entourée des
Précieuses Ridicules. Même Jourdain est un mélange. Nous avons aussi attribué les qualités de certains personnages à notre Molière lui-même.
”
Grégoire Vigneron poursuit : “ Nous nous étions tellement imprégnés des pièces que nous avons lues et relues, que la musique est venue d’elle-même. Le lien entre ce qui était de Molière et ce qui était de nous s’est établi assez facilement. ”
Laurent Tirard reprend : “ Nous n’écrivons jamais en fonction de comédiens précis, en partie par superstition. Avoir un acteur en tête permet évidemment de mieux visualiser le personnage mais s’il refuse, faire le deuil de son visage et de sa voix est vraiment terrible ! Sur ce film, tous les comédiens étaient très différents, avec des personnalités très fortes, des modes de fonctionnement variés. On peut parler de “ premiers rôles juxtaposés ”. Il fallait à chaque fois que je me replace mentalement dans l’axe de chacun. ”
Le réalisateur confie : “ De par la nature même du concept, le personnage de Molière dans le film est très souvent spectateur, en particulier vis-à-vis de Jourdain. Il rencontre ses personnages et il est lui-même l’un d’entre eux, Tartuffe, ce lui lui permet d’être aussi un moteur. Un acteur qui aurait manqué de présence aurait très vite été effacé. Chez
Romain Duris, j’espérais trouver la présence, le souffle qui donnerait vie à Molière au-delà de toutes les idées préconçues. Il a donné bien plus que ce que j’espérais. Romain apporte une intensité et une présence dont j’ai pleinement pris conscience pendant le tournage et qui se sont révélées primordiales pour le personnage. Il m’a aussi surpris, et s’est sans doute surpris lui-même, par son talent pour la comédie. Certaines scènes du film nécessitaient un vrai travail de pure comédie comme lorsqu’il ridiculise les huissiers, quand il imite tous les personnages de la maison pour Elmire ou quand, dans les scènes finales, il doit jouer sur scène toutes les pièces de Molière. Romain n’avait jamais fait de théâtre, encore moins de théâtre classique, et c’était une vraie inconnue. Au troisième jour du tournage, on devait jouer
Les Fourberies de Scapin et quand Romain s’est lancé, il nous a tous sidérés. Il avait parfaitement saisi le truc, il était juste, à l’aise et prenait du plaisir. Romain travaille énormément chaque fois qu’il est dans un domaine qu’il ne maîtrise pas complètement. Son énorme capacité de travail et son professionnalisme m’ont impressionné. Au final, je trouve qu’il campe un jeune homme vif, pétri de sentiments, d’idées et de doutes, qu’il apporte au personnage un charisme viril et un esprit moderne remarquable. ”
Laurent Tirard poursuit : “ On peut se demander pourquoi j’ai voulu confier le rôle de Jourdain à
Fabrice Luchini. Je souhaitais sa folie, sa capacité à changer d’humeur à l’intérieur même d’une scène. Peu d’acteurs peuvent jouer sur autant de notes différentes. Fabrice a beaucoup hésité à faire le film. En effet, si une personne en France peut être considérée comme spécialiste de la langue française, du texte et donc de Molière, c’est lui. Et il se trouvait face à un jeune réalisateur qui a fait un vague premier film et lui annonce qu’il va faire un film sur Molière ! Je venais en quelque sorte chasser sur ses terres. Ensuite, je lui proposais le rôle de Monsieur Jourdain et il a eu beaucoup de mal à se débarrasser de l’image que tout le monde en a, celle d’un gros nigaud, d’un imbécile heureux, totalement ridicule, complètement inculte – tout le contraire de Fabrice. Lors de notre première rencontre, il m’a même demandé si je l’avais choisi par une volonté perverse de l’humilier – ce qui m’a beaucoup fait rire ! J’ai eu du mal à le convaincre que pour moi, Jourdain était un personnage beaucoup plus complexe et qu’il fallait un acteur de sa puissance pour renverser tous les a priori que le nom du personnage engendrait. D’ailleurs, s’il s’appelle Jourdain, il est en fait la synthèse de plusieurs personnages de bourgeois de Molière : Orgon dans Le Tartuffe, Chrysale des
Femmes Savantes. Au début, il peut paraître méprisable mais on se rend vite compte qu’il est en fait beaucoup plus subtil et même touchant. C’est un être complexe, qui s’est construit seul et ne doit sa réussite à personne. Son désir d’ascension sociale le pousse à vouloir séduire Célimène qui incarne la noblesse. Aussi fort et intelligent soit-il, il peut aussi devenir un enfant que l’on mène par le bout du nez. Je ne voyais donc pas forcément un contre-emploi, mais plutôt l’utilisation d’un trait commun entre le Jourdain que j’imaginais et Fabrice que je définirais comme une naïveté proche de l’enfance. Fabrice peut avoir ce côté totalement naïf, sans que cela paraisse factice. Au final, il a la complexité que j’espérais et il apporte au personnage une humanité que je n’aurais pas trouvée chez un autre acteur. ”

Le réalisateur explique : “ Pour le rôle d’Elmire, étrangement, je n’arrivais pas à trouver en France ce mélange de charme, de maturité, de caractère et de tendresse dont le rôle avait besoin. À travers ce personnage, c’est aussi notre vision des hommes - de grands enfants qui ne mûrissent jamais - qui s’exprime, et des femmes – avec leur sagesse, leur lucidité et l’amour qu’elles nous portent. Pourquoi a-t-elle épousé Jourdain ? Elle n’avait vraisemblablement pas le choix. Mais à l’intérieur de l’existence qui lui est imposée, elle fait sa vie en aimant ses enfants, en étant l’amie de son mari. On a de l’estime pour elle.” “ La première chose qui m’a frappé en découvrant
Laura Morante dans ses films, c’est la puissance de son regard, l’intensité et la mélancolie qui s’en dégagent. En même temps, lorsqu’elle sourit, son visage s’illumine totalement. Laura a cette élégance naturelle, et son bel accent apportait un mystère supplémentaire au personnage.
“ Laura parle très bien français mais son accent posait tout de même des problèmes d’articulation et de rythme. Elle a beaucoup travaillé et j’ai vite compris que le problème était plus lié à une angoisse qu’elle-même ressentait vis-à-vis du texte. Plus que quiconque dans l’équipe, elle redoutait le poids de Molière, sa stature et la dimension sacrée de ses textes. Elle avait lu toutes ses pièces et craignait de le trahir. Cette conscience l’honorait mais l’entravait considérablement. J’ai dû la convaincre d’oublier le texte pour se détendre et prendre du plaisir à jouer. Elle avait besoin de parler de son personnage et d’être rassurée sur ce qu’elle faisait. C’est elle qui proposait le plus de choses. Son rire lors du dîner, après la journée qui l’a vue percer à jour la véritable identité de Tartuffe, n’était pas du tout prévu. Il apporte quelque chose de fantastique. Elle est une Elmire lucide, aimante, séduisante, émouvante jusque dans ses derniers instants. Il fallait cela pour qu’elle puisse marquer le personnage de Molière de façon crédible. Laura incarne à la fois l’idéal romantique et la révélation de Molière. ”
Laurent Tirard commente : “ Dorante devait forcément avoir un certain charme pour arnaquer Jourdain.
Edouard Baer avait tourné dans mon premier film et nous nous connaissons bien. Au-delà du plaisir de sa compagnie, je sentais que ce rôle allait lui permettre de dépasser son registre habituel. Il m’a d’abord surpris en jouant avec moins de second degré qu’on aurait pu le penser. Lui aussi a choisi une certaine gravité. Jouer ce personnage, qui n’est pas seulement un gentil mondain, lui faisait plaisir. Il lui permet d’aller plus loin que son personnage habituel de beau parleur virevoltant. Avec un réel talent, il emmène Dorante jusqu’à une espèce de perfidie, jusqu’à la manipulation. Comme dans Molière, il n’y a pas de rédemption pour lui. Dorante est poussé au bout de sa logique. À la fin, il est simplement mauvais, pathétique. Il a une grande importance dans le film, c’est l’un des moteurs de l’histoire. Edouard a un registre de jeu bien plus large que ce que l’on peut soupçonner. Plus il se révélera, plus il surprendra. Pour l’instant, son grand talent réside dans le second degré et l’ironie. Dans ce film, il va vers une noirceur inédite. Je suis déjà curieux et impatient de ce que nous ferons ensemble la prochaine fois. ”
Le réalisateur confie : “ Pour incarner Célimène, je n’ai eu aucune hésitation, je savais que
Ludivine Sagnier était le meilleur choix. J’aime son côté pétillant, jeune, un peu peste ! Parachutée pour quatre jours de tournage, il n’était pas facile pour elle de s’adapter car tous les autres acteurs avaient eu plus de temps pour rentrer dans cet univers et trouver le rythme. C’était à la fois difficile et magique. Elle devait me faire totalement confiance. Edouard et elle se connaissaient bien et leur complicité naturelle a été utile. Travailler avec elle a été un grand plaisir. Elle est tout simplement parfaite et incarne une Célimène craquante, sexy, un peu chipie, exactement comme je l’imaginais ! Elle avait en plus une maîtrise remarquable de son texte qui n’était pourtant pas évident. Lorsque vous la voyez, debout dans son salon, tenir son auditoire avec autant de charme que de phrases assassines, c’est une véritable jubilation. ”
Marc Missonnier commente : “ Le scénario était une première force de ce projet, mais le casting en est une autre, et probablement la plus puissante. Découvrir tous ces talents dans des emplois souvent inédits, dans un registre qui allie l’efficacité et la beauté de la langue de Molière à leur énergie et leur charisme, était fascinant. En découvrant l’histoire, nous avons tous été sensibles à l’humour des situations, au côté pétillant, mais nous avons aussi vu surgir une émotion. Il y a de grands moments qui nous entraînent du rire aux larmes et inversement. Molière est une émouvante comédie. Ceux qui connaissent Molière et son œuvre se régaleront du travail d’orfèvre accompli par les comédiens sur la partition de Laurent et Grégoire, mais ce que je trouve formidable, c’est que même ceux qui ne connaissent rien vont découvrir un excellent film qui leur donnera beaucoup de plaisir et peut-être l’envie de découvrir autre chose. ”