Entretien avec Eric-Emmanuel SchmittQuelle est la part d'autobiographie dans ce texte?
Dans Monsieur Ibrahim, il ya beaucoup de mon grand-père. Il n'était pas épicier, ni ni musulman, mais c'était un homme immobile. Il était sertisseur. Il faisait des bijoux. Il avait la parole toujours signifiante, même ses silences en disaient long. Ses phrases étaient toujours brèves. Il disait des choses intelligentes mais simples, qui sortaient du cœur. Il était immobile, sur son tabouret, dans son atelier. Dans son grand tablier, tous les soirs, il récupérait un peu de poussière d'or, et la glissait dans les cornets. Avec toute cette poussière conservée, il a fondu plusieurs lingots. Il est mort à soixante ans, et ma grand-mère a vécu de cette poussière ramassée chaque soir. J'aime penser que je fais un peu le même travail : j'écris, je suis immobile, et j'espère que je fabrique un peu de poussière d'or…
Mon grand-père est mon modèle. Il n'était pas du tout conscient de l'intelligence de ses propos. Il n'avait pas fait d'études, il travaillait depuis l'âge de quatorze ans. Sa sagesse venait de là : un travail qui exige de la minutie, du silence, et de l'intérêt pour le minuscule. Il avait le sens du travail bien fait. Il y a des phrases de lui dans mon texte : "L'homme vit dans deux endroits, son lit et ses chaussures", c'est de lui. Il avait une façon souriante de dire les choses. Il avait toujours l'air de s'émerveiller. Il voyait la beauté du monde."
Et comment est né Momo, l'enfant mal aimé ?
"J'ai eu une enfance très heureuse, mais je suis entouré de gens qui ont été mal aimés, dont je connais bien les histoires. Celle de Momo a été largement inspirée par l'acteur auquel j'ai dédié ce texte, Bruno Abraham-Kremer. L'histoire de Popol, c'est la sienne, ce frère modèle dont on lui parle sans cesse, qui était mieux que lui, mais qui est parti, tandis que lui était là, cet ainé parfait qui n'existait pas. L'histoire du nounours en guise de "petit cadeau", c'est lui aussi. Le rest, je l'ai inventé."
Momo est un personnage très émouvant
"Momo a une vie assez épouvantable, mais il n'en fait pas une montagne, il fait comme si tout était normal, et c'est cela qui nous émeut, il ne s'apitoie jamais sur son sort, il avance. Momo a une vraie force de vie qui aurait pu l'emmener vers la délinquance, s'il n'y avait pas eu Ibrahim pour canaliser cette force. Je crois que la vie peut être redressée, remise sur les bons rails, par des rencontres. Le regard Qu'Ibrahim pose sur lui va changer la vie de Momo. Et comme ce que l'on donne vous revient, ce qu'Ibrahim reçoit de Momo va le transformer aussi.
Cette force de vie est plus palpable dans le film que dans mon texte. Ibrahim et Momo se donnent l'un à l'autre. Ces deux êtres auxquels personne ne fait attention, ni les parents de Momo, ni les clients d'Ibrahim. C'est très clair dans le film. Personne ne les regarde, mais eux se regardent, se font confiance, et se construisent."
Ce texte fait partie d'une trilogie sur les religions…
"La religion, c'est comme les langues étrangères, on n'en apprend jamais assez. Et puis je pense qu'il faut connaître les autres religions pour apprécier la sienne.
Ce texte fait partie du soufisme, que j'ai découvert par les textes de Roumi qui m'ont ébloui. C'est une religion non dogmatique, poétique. L'enseignement du soufisme passe par l'humour, l'anecdote et le conte. C'est une religion concrète qui ne sépare pas le corps de l'esprit. La prière passe par la danse. Le travail sur le corps permet une purge de l'esprit. Pendant que l'on met son corps en action, l'esprit travaille. J'aime l'idée que le corps et l'esprit soient indissociables."
Le film montre que cette histoire est aussi un conte…
"Il y a un côté mille et une nuits dans cette histoire. D'ailleurs, quand ils partent en voyage, Momo dit dans le texte "On pourrait y aller en tapis volant", et le film rend bien cette sensation d'être toujours un peu au-dessus de la réalité.Cette histoire est aussi une fable, une leçon de vie, un voyage initiatique.
Le film montre très bien l'intuition d'Ibrahim. Il sent les choses sans jamais les formuler. Il se fie à ses pressentiments. Il emmène Momo vers son avenir, c'est un inititiateur. C'est pourquoi vers a fin du voyage, il hésite à l'emmener vers son passé, il veut y aller tout seul."
Lorsque vous avez écrit ce texte, vous avez pensé à son adaptation cinématographique?
"Je me suis dit, quand j'ai vu la pièce, à Avignon : "c'est un texte qu'on pourait adapter, qui gagnerait à être vu". Je pense le contraire pour "Oscar et la dame rose" en revanche, je refuse qu'il soit adapté. Je parle d'un enfant malade, et je veux qu'on entende sa voix, son courage, sa lucidité, mais je ne veux pas le montrer, car si on voit l'enfant, on sera bouleversé et on ne l'entendra plus.
Dans le cas de Monsieur Ibrahim, le texte gagne beaucoup en pittoresque, parce que François Dupeyron restitue très bien le Paris des années 60, cette rue Bleue où j'ai vécu. A la fin du film, il nous conduit dans une Turquie pure et minérale et j'aime qu'il traverse l'Europe comme un tapis volant en ne montrant que le ciel. Ce que le film apporte aussi, c'est la jeunesse de Momo. Au théâtre, c'est un adulte qui se souvient. Au cinéma, on voit un gamin qui, malgré les choses qu'il vit, porte les rondeurs de son enfance sur le visage, tout en ayant des pulsions d'homme. Seul le cinéma pouvait rendre cette adolescence. Et puis l'émotion naît du visage de cet enfant qui ne se rend pas compte qu'il a une vie anormalement privée d'amour, qui la prend comme elle est, avec un naturel total. Il est impossible de représenter cela au théatre. J'aodre aussi la topographie des lieux qu'a inventée Dupeyron, ce sas que représentent les escaliers de la rue qui permettent à Momo de passer d'une vie à l'autre. En bas des escaliers, son quotidien. En haut des excaliers : la vie, Ibrahim, les femmes, les belles voitures…
Une fois que vous avez accepté que François Dupeyron porte votre texte à l'écran, vous lui avez confié les clés…
"Quand je donne, je donne. Cela vient de l'expérience du théatre. Un auteur de théâtre est un passeur. Il propose un toit, et c'est aux autres de construire la maison. Il faut que le metteur en scène s'empare entièrement de mon texte avec son imagination. Dans le cas de ce film, c'est la pensée de François qui reprend la mienne pour en faire une pensée cinématographique. J'avais adoré Drole D'Endroit Pour Une Rencontre et j'ai été totalement bouleversé par La Chambre Des Officiers. Donc j'ai dit oui, parce que c'était lui qui allait s'emparer du texte. François Dupeyron l'a dégraissé, son écriture est plus légère, plus discrète. Son film m'a fait comprendre que le cinéma un rythme plus contemplatif que l'écriture.Je suis très ému par ce film, très heureux qu'il existe. Il apporte vraiment une leçon de vie."
PROPOS D'Omar Sharif
"J'ai été emballé, ému, touché par ce scénario. J'ai aimé le thème du film, qui m'intéresse à ce moment ci de l'histoire. J'avais envie de me mêler de ça."Je ne suis pas du tou engagé politique ment. Mon fils a épousé une juive, puis une catholique, puis une musulmane, c'est vous dire si je suis ouvert aux religions… Mais je tiens à dire que ce film n'est pas religieux, ni même engagé. Ce qui m'a plus, c'est qu'il s'agit d'un film d'amour, un film sur l'humain, l'échange."
PROPOS DU RÉALISATEUR
"J'ai volontairement très peu travaillé, modifié la structure du récit. Je l'ai fait délibérément, sachant que je prenais un risque, pour troouver une autre façon de raconter, ne pas ramener mon petit savoir faire, ma façon de dramatiser, pour me libérer de cette pesanteur qui circule dans mes films." |
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