Notes de Prod. : Munstër Lands et Time is working Around Rotterdam

À propos de Münster Lands : entretien avec Valérie Jouve

Münster Lands a été réalisé en juin dernier à l'occasion d'une exposition à Münster en Allemagne. Il était projeté dans un passage public, un souterrain de la ville. C'est un film qui traverse l'espace urbain, les personnages en sont comme les arpenteurs et leur déambulation, souvent silencieuse, en fait un road-movie presque métaphysique. Quelle est l'origine de ce projet de cinéma, son cheminement, et quelle place occupent les films dans ton travail d'artiste ?

Münster, un décor de carton-pâte
Lorsque je suis allé à Münster pour la première fois, c'était en 1998 pour participer à une exposition au Westfalisher Kunstverein. C'est une ville qui m'a semblé très artificielle, reconstruite à l'identique après la Deuxième Guerre mondiale. Elle ressemble à un décor de carton-pâte, on ressent une envie de faire propre et cet urbanisme s'est transformé aujourd'hui en vaste galerie marchande avec des vitrines sophistiquées comme sorties d’un Disneyworld. Ces premières images et ces souvenirs ont beaucoup influencé mon projet de film.

Münster, une nouvelle identité
Les personnages de mon film arrivent de l'extérieur : deux de Marseille, un de Paris alors que le personnage d’Andreas est un étranger dans sa propre ville. C'est le seul qui arpente le centre, les autres arrivent en bordure du tissu urbain. Andreas, qui appartient à cette ville, y reste étranger par son statut de SDF. Il collecte les bouteilles vides pour gagner sa vie. Toutes ces trajectoires construisent une autre identité de la ville, plus intéressante à mes yeux. Le film opère une chimie entre la singularité des personnages et leur démarche dans l'espace « non-identifié » de la périphérie, qui redonne une nouvelle identité à cette ville. Je ne dirais pas qu’il s’agit d'un road-movie métaphysique, je dirais que ce film tente de capter l'alchimie d’une relation entre des corps et l'espace, et cette relation produit un sens non-discursif.

L’incarnation
Je voulais que le film se remplisse petit à petit d'une pensée sur le corps et le caractère vivant des choses. Logiquement, je peux ici parler de la place qu'occupent les films dans mon travail d'artiste, car depuis le début, c'est de cette idée qu'il s'agit. J'ai créé une notion de personnages autour de la question de l'incarnation. Ce terme est d'ailleurs valable aussi bien pour un paysage ou un lieu que pour un corps humain. Cela a à voir avec les particularismes, les singularités, avec ce qui échappe aux grilles de lecture classiques, tout un potentiel de propositions nouvelles que Foucault appelait les Hétérotopies. Dans mon travail photographique, la notion de corps est centrale et elle se travaille non seulement à partir des différentes images (personnages, façades ou paysages) mais aussi entre les images, à la manière d’un montage. Dans les films, j'expérimente l'idée d’un déplacement et d'une traversée qui me permettent de jouer explicitement du rythme des corps.

Le cinéma c'est aussi la découverte du son
Dés le début de mon travail photographique, j’ai ressenti très fortement le lien qui existe entre image et son, mais comment parler d'une photographie qui produit un espace sonore! Aujourd’hui, par le cinéma, ce lien devient plus tangible à saisir dans mes images fixes.

Au-delà du rapport des personnages avec l’espace dans tes films, Münster Lands fait apparaître pour la première fois une construction narrative scénarisée.

Dans mes trois films l’approche reste la même, ce sont les territoires qui changent et c’est dans ma relation avec ces territoires que se trament «les histoires». Dans chaque film, mon but est d’essayer de traduire au plus juste la réalité et le sens de ces espaces. L’important n’est d’ailleurs pas de le faire comprendre mais plus précisément de toucher sa réalité physique et sa matérialité. Cela suppose de réconcilier des notions qui habituellement s’opposent, entre regard de la caméra et objectivité. D’où peut-être cette impression de film entre fiction et documentaire. Dans Münster Lands, la construction du film est donnée par l’entrée distincte de chacun des personnages dans la ville, selon des rythmes différents. Il s’agit de suivre ces mouvements qui prennent naissance à plusieurs endroits périphériques de la ville pour rejoindre un centre. Le centre est marqué par une rencontre, celle de Rabah et d’Andréas, à l’approche du tunnel où a été installé le film pour l’exposition. Ce lieu est aussi l’espace de vie d’Andréas. L’impression de scénario vient de cette rencontre.

Dans le film précédent, Time Is Working Around Rotterdam, le point de départ était une demande très précisément exprimée par HSL.Atelier, de traiter le passage du TGV à travers le territoire hollandais. Lors de mes visites, j’ai tout de suite remarqué que ce paysage vivait dans un temps propre et indifférencié qui allait d’un coup, au passage du premier TGV, être rythmé et ponctué à heures fixes. À partir de là, j’ai senti la nécessité de «raconter» la disparition d’un certain espace/temps pour un autre, organisé et rythmé à différents niveaux par notre société. Ici, les personnages ont été remplacés par les masses. Le corps collectif remplace le corps singulier pour marquer l’origine de ce changement profond du paysage. Le scénario n’est pas une nécessité. Peut-être que, grâce à ma pratique de photographe, je me sens plus libre d’utiliser ce langage propre.