Un scénario hétérogène et baroque
« Après Mala Noche, je me suis trouvé un agent à Hollywood et j’essayais de lancer les choses dans
les règles plutôt qu’en dehors du système, ce qui ne marchait pas vraiment. J’allais voir les studios avec un scénario qui était une adaptation partielle de Henry IV. C’était du Shakespeare, situé de nos jours avec des gamins de Portland, Oregon. Une des premières étapes. J’avais aussi d’autres scénarios, comme par exemple My Own Private Idaho, l’histoire de deux gamins de la rue. L’un des deux était plus âgé. Ils étaient d’origine
espagnole et partaient pour l’Espagne retrouver leurs racines. Enfin, mon dernier scénario, In a Blue Funk, parlait d’un type comme le personnage de River qui se fait aborder par un vendeur de pièces détachées allemand qui l’installe dans une maison. C’étaient des scénarios distincts. Après Drugstore Cowboy, je voulais essayer d’en faire quelque chose et je les ai accolés, pour ainsi dire, ce qui donne trois histoires qui se déroulent en parallèle. »
Des personnages issus de la rue
« À l’origine les rôles étaient construits à partir de personnes que je connaissais ou que j’avais fréquentées à Portland. Mais ces personnages n’étaient pas gay. Ce n’étaient pas des homos libérés, ouvertement gay. Dans la rue, on trouve des gens comme ça. À Portland, c’était le style des "prostitués masculins" et on avait rencontré l’un d’eux, un type d’environ 45 ans. C’était un prostitué comme ceux qu’on trouve chez John Rechy. Je trouvais ça super, d’avoir trouvé un type qui avait passé des décennies à faire le trottoir, et je l’ai présenté à River qui ne
l’a pas trouvé très intéressant. Il le trouvait caricatural et vieux jeu. Il avait aussi un côté hétéro… Il possédait cette facette des types qui racolent dans la rue, qui affichent un pseudo machisme comme argument. Le genre Midnight Cowboy, le cow-boy perdu dans la rue, un genre présent dans mes personnages de référence. Il ne s’agissait pas vraiment d’années de libération, comme les années 70 ou 80. On a tourné dans les années 90, mais le film ne traite pas des droits des homos. »
« River est arrivé vers moi, il tenait 5 bouts de papier déchirés sur lesquels il avait écrit, très petits, d’environ 10 cm sur 12. Ils étaient griffonnés, raturés, corrigés. On aurait dit une chanson, je crois qu’il voulait que je lise. Il a dit : "J’ai des idées pour une scène." C’était en prévision de la scène du feu de camp. C’était encore cette scène, celle sur laquelle River avait buté, on avait arrêté la lecture pour en parler. Il voulait la mettre à la fin du film, et en plus il voulait la réécrire. À ce stade, on avait passé du temps ensemble sur le tournage et on parlait
du film depuis un an. Notre lien était assez fort, donc je savais que ce n’était pas un test. Ca devait être bien, mais j’ignorais ce que River valait comme auteur. Il a dit qu’ils avaient parlé avec Keanu, que Keanu kiffait le truc. C’était bon. Je ne voulais pas qu’il écrive pour Keanu sans son accord. Alors j’ai dit : "D’accord, allons-y. Je ne veux pas lire tes notes, tous tes bouts de papier, ce n’est pas assez clair. Je verrai bien quand vous jouerez." C’est la dernière fois qu’on en a parlé avant qu’ils ne jouent la scène. River voulait une seule prise de quatre
angles différents. Un plan large, un plan moyen, un plan rapproché, puis un plan sur Keanu et un sur lui. On ne le ferait qu’une fois pour chacun, pas deux. C’est ce qu’on a fait, et c’était bon, ensuite on est partis à Rome. »