Lorsque que j'ai reçu en 1995 le premier roman de Scott Heim, Mysterious Skin, j'ai pensé que c'était l'histoire la plus belle, la plus poétique et la plus étrangement puissante que j'aie lue. Elle m'a littéralement ému aux larmes, ce qui ne m'était jamais arrivé avec un texte et ce qui ne s'est pas reproduit depuis. Cependant, bien que le livre m'ait profondément ému, je ne voyais pas comment le porter à l'écran sans diluer ses composantes sombres et controversées, qui le rendent si puissant et si particulier à l’écrit. Ce n'est que sept ans plus tard, après avoir acquis une certaine pratique de la caméra subjective sur d'autres projets, que j'ai pu trouver les moyens de traduire en images sa troublante complexité et ce lyrisme éthéré si inattendu.
Ayant écrit moi-même mes précédents films, tourner une histoire écrite par quelqu'un d'autre ne m'intéressait pas mais Mysterious Skin a été l'exception qui confirme la règle. J'ignore si c'est parce que Scott et moi venons d'horizons similaires et avons en commun une culture "outsider" centrée autour de la musique, mais je ressens une étrange affinité avec ces personnages et leur univers. J'ai été particulièrement séduit par la façon dont Scott utilise l'iconographie de l'enfance en incluant les détails quotidiens de l'adolescence dans les classes moyennes des banlieues, si profondément ancrés en nous tous. En donnant pour cadre à une histoire si âpre le regard d'un enfant, Scott rend universelle l'expérience de Brian et de Neil. Ainsi, elle est collectivement perçue comme étant aux antipodes d'un banal voyeurisme. On s'identifie à ces personnages car on a tous grandi dans ce monde, déduction faite, si l'on est chanceux, de ses aspects les plus dérangeants.
Mysterious Skin évoque une enfance commune à tous. Nous pourrions être Neil ou Brian. Dans ce contexte, le point de vue subjectif de l'adaptation du film devient essentiel. Ce qui rend le récit si puissant et si perturbant est l'immédiateté et la nature intime de la double perspective narrative, et, par conséquent, les choix de cadrage : caméra emportée, gros plans et plans subjectifs. Nous voyons à travers le regard de Brian et de Neil et nous ressentons simultanément ce qu'ils ressentent. Même plus tard dans l'histoire, une fois les garçons devenus adolescents, l'œil de la caméra garde en mémoire ce sentiment de l'émerveillement enfantin. Inhérents à cette vision du monde, il y a un sens aigu de la vulnérabilité et un manque de contrôle, une circonstance correspondant au sentiment ressenti lorsqu'on s'assoit dans l'obscurité pour regarder un film.
L'utilisation de la voix off, surtout dans le premier acte du film, vient renforcer ce positionnement subjectif et nous permet de ressentir ce qui arrive à Brian et à Neil de leurs points de vue respectifs. En présentant les personnages à travers le son de leurs voix désincarnées, le film établit d'emblée une corrélation primordiale et confidentielle avec le spectateur. L’utilisation de la voix off, ainsi que d'autres outils de grammaire filmique - montage, effets de transition, noirs - densifient le scénario tout en préservant la portée du récit original. Etant à même de capitaliser notre ressenti de l'histoire personnelle de Brian et de Neil, notre empathie pour eux en est renforcée, ce qui donne de l'écho au récit circonstancié de leurs vies. On s'approprie, avec le temps, leur parcours émotionnel.
Ce film est le résultat d'un dévouementextraordinaire de la part de l'équipe technique et des acteurs. Les producteurs
Mary Jane Skalski (The station agent),
Jeffrey Levy-hinte (Thirteen, Laurel Canyon) et moi-même avons mis en application notre expérience dans le cinéma indépendant pour mener à terme, contre toute attente, ce film. Je suis particulièrement content de la sublime bande originale composée par le tandem
Harold Budd, une légende la musique d'ambiance, et Cocteau Twins, sous la direction de
Robin Guthrie. Leur musique étant une grande source d'inspiration pour moi (et pour Scott) depuis de longues années, travailler avec ces deux artistes exceptionnels est comme un rêve devenu réalité.
La puissance et la beauté du livre résidant dans son côté sans fard, vécu et sans compromis, en faire un "film de la semaine" poli et facile à digérer aurait été aller totalement à l'encontre de son objectif.
Ce sont ces aspects de Mysterious Skin, l’errance dans des territoires interdits, incommodants et profondément troublants, que l'on ne voit pas en temps normal à l'écran, qui m'ont convaincu qu'il fallait absolument faire ce film. Et ce fut le plus grand défi créatif et l'expérience la plus gratifiante de ma carrière. Il m'a passionné plus que tout ce que j'ai pu faire auparavant. Je vois Mysterious Skincomme un objet provocateur, extrêmement filmique et profondément émouvant. Aussi déchirant que Boys don't cry, aussi controversé que Kids, aussi troublant que les vieux
David Lynch, aussi beau que In the mood for love. J'espère qu'il marquera au fer rouge la conscience des spectateurs, que les gens en parleront, seront émus et ne l'oublieront jamais. Jamais.