J’allais quelquefois traîner dans les casses de la N7 au sud de Paris pour chercher des pièces de mobylette. J’étais adolescent et éprouvais un sentiment d’attraction/répulsion pour cette zone de “demi droit” où l’on pouvait dépouiller des véhicules légalement. Au moment de payer on avait toujours l’impression de se faire avoir, mais en plus de la transaction on avait voyagé dans un western avec des bandits plein de cambouis, alors au final on avait quand même fait une bonne affaire.
Le film de Christophe fait remonter ces bulles de mémoire à la surface, mais aujourd’hui je vais franchir la ligne. Je suis excité comme un gamin que l’on autorise pour la 1ère fois à passer de l’autre côté du bar pour servir un demi. Christophe m’a évoqué de nombreux souvenirs de son enfance, je les mélange aux miens, je me rapproche de lui. Il s’est extirpé de ce milieu pour faire du cinéma et c’est ce même cinéma qui me fait rentrer de force dans sa famille, et prendre sa place le temps du tournage. Sa mère a du mal à suivre : je m’appelle Jean-Michel, mais dans le film réalisé par Christophe sur les siens, je suis son fils. Aujourd’hui, deux fois, elle m’a appelé Christophe. Elle est un peu perdue, on a presque gagné.
Ce soir je regarde les photos que j’ai prises la 1ère semaine. Il y en a beaucoup d’en bas, du sol, des ornières où l’ardoise noire et la brique rouge cohabitent, identiquement concassées par le passage répété de dizaines de camions chargés des déchets de la ville. La terre n’arrive plus à absorber, avaler, éponger le gas-oil, l’huile, l’essence, le plus ou moins fluide en tous genres, le jus des bennes. Et la pluie qui en remet une couche. Les innombrables flaques d’eau sale qui reflètent un ciel encore plus gris qu’elles. Les essieux des voitures dont on a “prélevé” une roue ont mis un genou à terre et sont gagnés par la rouille. Au beau milieu de la déchetterie, sur la route “bois et polystyrène” : une énorme limace tigrée apparaît comme une mini baleine préhistorique, échouée.
Au pied de mon lit, mes vêtements de travail sèchent et mes godasses dégorgent en exhalant les odeurs des lieus pris en photo. J’entre en « ferraillerie ». Et c’est un boulot qui courbe le dos, plie les jambes, mouille les pieds et force à l’humilité.
Tout allait bien, mais aujourd’hui j’ai quitté le tournage. Cela fait 3 semaines qu’on est là, je suis trimballé de la déchetterie à la casse, des pièces détachées au dépannage. Le clan Marie-Rose est divisé, mais chaque morceau de la tribu nous accueille chaleureusement. Ils ont du mal à imaginer le film qu’on est en train de faire, sur eux ? avec les autres ? contre eux ? pour qui ?
Moi, je navigue d’un univers à l’autre, apprenant les rudiments du métier de chacun et me voyant confiées de plus en plus de responsabilités. Aujourd’hui, Michel m’a appelé dans la cour de la casse, il avait besoin d’un coup de main pour aller chercher une benne en ville. Sans réfléchir, j’ai tourné le dos à l’équipe (filmait/filmait pas ?) et je suis fièrement parti jouer à mon travail de ferrailleur avec lui. 4 heures plus tard, j’ai retrouvé l’équipe du film. Tout était normal dans ce tournage extraordinaire. Tout allait bien, tout va encore mieux. Ça y est, on fait partie du décor, et même un peu plus. Les ouvriers nous attendent le matin et si on est en retard pour l’embauche on perd du terrain, de la confiance. Retravailler, remettre en chantier.
La légèreté du dispositif de tournage nous permet d’apprécier le poids jubilatoire de plans séquences de plusieurs heures. Le fameux “moteur - ça tourne - action !” est totalement désacralisé, et pourtant j’ai le sentiment qu’on prend plus de risques qu’en fiction, on ne tourne que des prises uniques, sans filet, pas de 2ème chance.
Le micro qu’on me pose le matin, même s’il est quasi invisible, nous recadre, me relie et m’écarte des collègues. Par moments, je me sens espion, voleur, traître, mais c’est aussi ce micro qui enregistre en continu qui me maintient en place à mon poste de ferrailleur. Ce midi je ne suis pas allé déjeuner avec l’équipe, je suis resté avec les gars de la déchetterie, dans leur cabane de chantier. Au menu : posters play-boy, boîte de haricots verts micro ondés, et journal télévisé sur un poste trouvé dans une benne qui daigne crachoter quand on lui met des claques.
Jouer à jouer toute la journée, est-ce du jeu plein ou du non jeu ? Oublier la caméra c’est accepter qu’elle soit partout, tout le temps.
Le soir, je retrouve l’équipe de tournage, je change d’habits, de collègues, de menu... L’inconfort me gagne. J’aimerais disparaître sous une benne déversant ses déchets et réapparaître définitivement pour le temps du film, transformé par magie en ferrailleur, ça serait plus simple. Je regarderais la caméra droit dans les yeux si elle me gène.
Bon/pas bon - bon/pas bon – bon/pas bon, je fais du tri toute la journée. À ma place/pas à ma place ? Qu’en pense Christophe ? Fin de journée ! ? Quand a-t-elle commencée ? En enfilant mon bleu de travail ? En accrochant mon micro HF à mon pull ? En arrivant à Boulogne ? Et le soir, est-ce vraiment fini quand je passe de mes collègues de jour à ceux de nuit ? Je travaille avec les uns, pour les autres, et l’inverse. J’ai le cul entre deux chaises, comme Christophe, c’est rassurant.