À la différence de leurs homologues américains qui savent livrer aussi régulièrement et avec le retentissement que l’on sait, aussi bien 2001 l’Odyssée de l’Espace que
Minority Report en passant par
Soleil Vert, ceux-ci ne savent servir le genre qu’au travers de la fable et du conte. Après tout, nous vivons dans le pays de La Fontaine et de Victor Hugo, pas dans celui de Thomas Edison ou de Robert Oppenheimer. Quand on nous parle de Pasteur, nous voyons moins son vaccin que le petit garçon qu’il a sauvé de la rage. Quand nous évoquons Marie Curie, nous parlons davantage de son courage et de sa volonté que du bienfait (ou des errements) de ses découvertes...
Dans cette même veine, la science-fiction nous sert, à nous Français, à raconter nos propres histoires, à faire partager nos observations et nos craintes, plus qu’à nous interroger disons sur les rapports entre la science et l’homme, ou encore sur le devenir de la planète. C’est dans cet esprit qu’ont par exemple travaillé en leur temps plusieurs cinéastes des années 60, Godard avec
Alphaville, Chris Marker avec
La Jetée – dont le lointain remake signé Terry Gilliam sera lui également beaucoup plus fiction que science –, Alain Resnais et
Je T’aime Je T’aime, voir même François Truffaut et son
Fahrenheit 451. On voulut nous faire (mollement) croire qu’il s’agissait là de futurologie, alors que leurs auteurs nous parlaient morale, en clair de leurs préoccupations du moment à l’écart des contingences scientifiques. Prenez, avec quelques années de plus,
Viva La Vie, le seul film de Science Fiction de
Claude Lelouch (par ailleurs producteur de
Bernard Werber). Celui-ci nous parle moins de fin du monde et d’holocauste nucléaire que de solitude, de trahison, de simulation et de bienfait de l’instant présent. C’est dans cette même tradition, celle du vagabondage sérieux autour d’un genre dont certains cinéastes dits de la Nouvelle Vague se sont fait les serviteurs les plus originaux, que s’inscrit
Nos Amis Les Terriens. Bien sûr, on y voit (ou plutôt on y entend !) des soucoupes volantes comme dans Le Jour où la terre s’arrêta, des extra-terrestres comme dans Mars Attacks, ainsi que des gens que l’on enlève comme dans Rencontres du troisième type. Mais l’esprit du film est ailleurs à l’instar de ces prédécesseurs de la Nouvelle Vague précités.
Le voyage dans le temps de Resnais n’était que prétexte à introspection, en gros de la psychologie. La description de l’univers étrange d’
Alphaville visait à mettre en évidence l’inhumanité de notre environnement quotidien, une inhumanité en fait déjà présente, bref de la politique. Quand à
La Jetée de Chris Marker, le film se définissait lui-même comme « l’histoire d’un homme hanté par une image d’enfance », en clair de la psychanalyse. Avançons pour
Bernard Werber – avec toute l’humilité à laquelle l’absence de recul nous contraint – des préoccupations pour le coup sociales, tributaires des effets de domination, animées par la difficulté de vivre en communauté, de communiquer, ou encore de partager à deux... Inscrivons également Nos Amis Les Terriens dans cette veine de spontanéité et d’envie d’expérimenter que le recours au genre Science Fiction a souvent suscité chez nous. Si l’on reprend les exemples précédemment cités, on constate que Chris Marker utilisait des photos fixes pour mener son récit, que Godard s’essayait à utiliser des décors contemporains, par exemple la maison de la Radio, pour en faire un cadre futuriste, que Resnais triturait les règles du montage pour accentuer la singularité de son propos.
Bernard Werber ne se destinait pas au cinéma, du moins s’est-il préalablement distingué dans une autre discipline !
Ce qui ne pouvait que l’inciter, lui le novice et plus qu’un autre, à essayer à son tour et à expérimenter. On peut d’ailleurs penser que c’est cette virginité d’esprit qui a incité l’autodidacte Lelouch – réfractaire aux dogmes et aux écoles – à lui faire confiance. Pourtant l’originalité du film ne se situe pas là où on aurait pu le croire à la lecture des livres de
Bernard Werber, à un endroit à mi-chemin entre le formalisme et l’abstraction, ou encore dans une illustration de la fausse naïveté et de l’ésotérisme discret qui les marquent.
Bernard Werber est romancier, et plus que dans une utilisation inattendue de la HD, des voix off et des décors, son apport se situe dans l’alternance des tons. Tantôt grave, tantôt léger avec des transitions assez subtiles, un moment moqueur, un moment moralisateur, passant de l’indignation à la résignation, de l’observation à l’analyse, Nos Amis les Terriens joue en permanence sur les ruptures, un peu comme un recueil de nouvelles ou une encyclopédie que l’on feuillette. C’est là sa force. C’est là sa singularité.
C’est là aussi que le film pourrait déconcerter ceux qui considèrent que le porc sauce aigre-douce ne saurait être un plat sérieux. Hitchcock disait que l’angoisse n’est pas supportable sans humour, et que leur mélange créait le plaisir. Après Godard, Resnais, Marker, n’accablons pas le novice Werber d’un nouveau parrainage aussi écrasant. Constatons seulement que
Bernard Werber ne déroge pas à la règle qui veut qu’en s’attaquant à la science-fiction, les esprits français nous délivrent une nouvelle fois une œuvre sans équivalence, à l’écart du genre en particulier et des genres en général.