Notes de Prod. : Nos Lieux interdits

Rencontre avec Leila Kilani

La genèse de Nos lieux intedits ?

A partir de 1999, le Maroc a vu surgir la « mémoire noire », la mémoire de la violence politique qui s’était abattue sur le pays depuis l’indépendance en 1955 jusqu’à la mort du roi Hassan II en 1999. Des mots interdits comme « Tazmamart », le nom de la prison construite secrètement en 1972 pour y détenir les opposants au régime, ont enfin été prononcés. La figure de la victime, des récits sur les bagnes sont apparus dans la presse et dans la littérature. Les anciens tabous surgissaient enfin sur la scène publique. Il y a eu alors concordance entre la libération des prisonniers et un mouvement des Droits de l’Homme, issu de l’ancienne opposition au régime, qui a négocié avec le pouvoir la question de la réparation. Nous n’étions plus dans la dénonciation. Et c’est dans cet esprit que j’ai commencé à écrire mon projet de film. Un projet sur la représentation. Mais quand l’Instance Equité et Réconciliation (IER) se met en place en janvier 2004, la donne est modifiée et je me suis demandée quoi faire.

Comment avez-vous alors imaginé le film?

J’ai décidé d’inscrire le film dans l’accompagnement de ce processus de « réparation » de l’IER. Mes référents étaient les expériences cinématographiques de Claude Lanzmann avec Shoah, de Rithy Panh au Cambodge, et bien sûr celle de André Van In qui a filmé le travail de la commission « pour la vérité et la réconciliation » mise en place par Nelson Mandela en Afrique du Sud (La commission de la vérité, en 1999). A la différence qu’au Maroc, l’Instance n’interroge qu’une des deux parties, puisque les tortionnaires ne sont pas interrogés. Ceci étant, je n’ai pas voulu travailler comme Van In, sur le « personnage collectif » qu’est la Commission. Je voulais circuler entre le privé et le public. L’IER marocaine travaille sur la base de la doctrine de la justice transitionnelle : un récit collectif qui lave le corps social, qui fait catharsis, à travers le récit des victimes. Une idéologie de la réconciliation. La particularité du modèle marocain est qu’il porte le système au paroxysme puisqu’il n’y a pas de rupture du régime. Mes questions étaient les suivantes : qu’est-ce que je mets en scène ? Comment représenter la figure de la victime en évitant le compassionnel, la fascination du processus... et en restant dans le cinéma? J’ai choisi de travailler sur le système politique et ses traces dans la famille.

Comment s’est déroulé le tournage ?

J’ai rencontré des familles à travers l’Instance. Elles étaient difficiles à convaincre, pas du tout habituées à la caméra. Il a fallu un temps très long pour les approcher. L’équipe était réduite : un chef opérateur, mais pas d’ingénieur du son. Le tournage s’est effectué sur quatre ans. J’ai choisi de rester dans le cadre du salon marocain. De ne pas sortir de cet espace étroit. Nous ne tournions jamais dans la cuisine ou dans la chambre. Il y avait des directions de scène. Je proposais une ébauche de la séquence. Ils s’emparaient de cette proposition et improvisaient. Très vite, je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de figure héroïque parmi eux. Pas de héros, juste des anonymes. Et surtout, de la gêne et du silence. Et j’ai travaillé avec ça. Je n’ai pas voulu travailler avec les figures héroïques. Ce qui m’a bouleversée, ce sont ces anonymes, qui sont au même stade que le spectateur.

Comment se sont formalisés vos rapports avec l’IER et les familles ?

L’INA (Institut national de l’Audiovisuel) a obtenu l’accord de l’Instance en proposant un volet « archives » à notre travail. J’ai réalisé des centaines d’heures d’archives qui ont été remises à l’INA, stockées au Maroc, au Conseil Consultatif des Droits de l’Homme, pour les chercheurs. Et j’ai monté mon film en parallèle. A partir du moment où nous avons eu l’accord de l’Instance, il nous fallait faire le va-et-vient entre l’Instance et les familles. Le film a été montré aux familles. Personnellement d’abord et publiquement ensuite. Une première projection a eu lieu au Maroc en décembre dernier pendant le fes- tival national du film à Tanger. Il va sortir en salles au Maroc. J’ai envie de le montrer via une association « Doc itinérant » qui circule de village en village en Peugeot 504. C’est là qu’est mon public naturel. La tournée est espérée à l’automne. J’aimerai également pou- voir le montrer sur Internet.

Propos recueillis par Annick Peigné-Giuly -mai 2009

Extraits d’un article d’Isabelle Régnier paru dans Le Monde du 02/07/2008

« (...) D’une réflexion sur la mémoire de la violence politique au Maroc, inscrite dans la lignée de Shoah, le film de Claude Lanzmann, la cinéaste en est venue à placer le dispositif de l’instance au coeur de sa mise en scène. Pas pour en faire la chronique, mais plutôt pour l’appréhender comme le moteur d’une réappropriation de leur mémoire par les personnages auxquels elle s’est intéressée.