Notes de Prod. : Nue propriété

    en DVD le 13 Novembre 2007

Entretien avec Joachim Lafosse

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de faire de film ?
Ce film s’inspire d’une histoire familiale. A une époque, j’ai éprouvé ce sentiment d’avoir un pouvoir qui n’était pas le mien. Comme une logique de vie qui n’était pas respectée ; j’avais le pouvoir d’empêcher ma mère de vivre la vie qu’elle avait envie de vivre. C’est ce qui m’a donné l’idée d’écrire l’histoire de ces deux frères qui se comportent avec leur mère comme s’ils étaient eux-mêmes ses parents. Elle se retrouve alors dans la situation étrange de devoir demander l’autorisation de s’émanciper.

Avoir deux authentiques frères pour interpréter les personnages de Thierry et François, est-ce un choix délibéré ? Quand avez-vous pensé aux frères Renier ?
C’est plus qu’un choix délibéré, c’est intrinsèque au projet. Dès le début, je les ai associés à l’écriture du scénario. Dans la vie, comme à l’écran, ce lien de fraternité existe réellement. Je cherchais une émotion authentique, et dans le dispositif mis en place, il était plus juste de regarder que d’essayer de fabriquer.

La mère est-elle le personnage principal ?
Ce fut une des grandes questions du scénario. Jusqu’au montage, nous n’avons cessé de nous poser la question. Ce film est la description d’un système familial et dans ce système, il n’y a personne plus importante qu’une autre. Il suffirait de s’éloigner du système pour que le conflit cesse. Mais à l’intérieur de la cellule, il y a dysfonctionnement. Les fils prennent la place de la mère et la mère prend la place des enfants. C’est pourquoi je devais me pencher avec la même attention sur chacune des entités de cette cellule. À mes yeux, elles sont toutes les trois aussi importantes.

Et le travail avec Isabelle Huppert ?
Le plus impressionnant, c’est qu’elle est une intuitive qui réfléchit. Pour moi, c’est la plus grande qualité d’un acteur. Finalement, on a peu parlé du personnage de Pascale, juste quelques questions et elle, comme els deux frères, ont mis leurs secrets dans le film.

Parlez-nous du cadre, plan-séquence fixe, dans Nue Propriété
Je voulais que chacun des personnages soit obligé, s’il veut s’éloigner, de quitter le cadre. Le cadre est comme une maison que les personnages n’arrivent pas à quitter. Et lorsque deux personnages sont dans le cadre et qu’apparaît un troisième, il traverse presque systématiquement le champ en l’occultant. Je voulais montrer à travers ces plans fixes que lorsqu’il n’y a que deux personnages, ça fonctionne bien mais que l’arrivée d’un tiers engendre du conflit. Un plan fixe, c’est donner aux acteurs et à leur travail une véritable place, mais c’est aussi permettre au spectateur de regarder ce qu’il veut.

Il est frappant de constater que chaque fois que vous tournez une scène de repas, c’est un moment de tension.
Manger, c’est un des choses qu’on fait le plus dans sa vie. La nourriture, c’est la libido, c’est la pulsion de vie. Et quand je vois les deux frères qui n’arrêtent pas de manger et la mère qui n’arrête pas de les nourrir, c’est aussi une image significative de ce qui se passe au sein de cette famille. Ils se dévorent.

C’est aussi pour ça que Jan, l’amant, est un cuisinier ?
Cela ne s’est pas fait consciemment. C’est Kris Cuppens (Jan) qui en a eu l’idée. Un cuisinier, ce n’est pas quelqu’un qui mange, c’est quelqu’un qui fait. Les fils sont des consommateurs. Ils ne sont pas encore dans la fabrication. Nue Propriété c’est l’histoire de deux jeunes gens qui sont à un âge où ils devraient partir vivre leur vie et qui finalement oublient ça. Et en étant dans cette logique-là, ils empêchent leur mère de s’émanciper.

Tous vos films ont un ancrage belge particulier, qui ne relève ni de la carte postale ni du réalisme social : la présence de personnages flamands.
Quand j’ai commencé à travailler avec Kris Cuppens (Jan) sur Tribu, c’était d’abord dû à l’envie de travailler avec cet acteur qui est aussi un ami. Et puis, je me suis rendu compte qu’en le faisant travailler en français, il y avait une qualité de jeu qui arrivait, parce qu’il ne faisait plus attention à ce qu’il jouait mais à ce qu’il avait à dire. De par son origine flamande et les rapports entre francophones et flamands, en a aussi découlé involontairement une symbolique supplémentaire sur la question de la difficulté à vivre ensemble. Vouloir vivre chacun de son côté, derrière sa frontière, c’est un fantasme pas seulement de la Flandre, amis d’une certaine Wallonie qui vit coincée dans ses préjugés. Si on reste entre nous, il arrive ce qui arrive à cette famille : si on ne laisse pas entrer le tiers, c’est le chaos.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 11 711 entrées
  • Cumul IDF : 23 772 entrées

  • 1ère semaine France : 28 565 entrées
  • Cumul France : 60 537 entrées