Notes de Prod. : On achève bien les chevaux

A propos de "On achève bien les chevaux"

Dans les années 30, les États-Unis sont en pleine dépression. Pour quelques repas chauds par jour et l’espoir d’empocher 1500 dollars certains n’hésitent pas à endurer des tortures inimaginables en participant à un marathon de danse. Un tel marathon est organisé dans le sud de la Californie.

Le règlement est bien simple : hormis une pause de dix minutes, qui a lieu toutes les deux heures, les couples sont obligés de danser sans répit, même durant leur repas. Ils ne cesseront de se mouvoir jusqu’au moment où il ne restera plus qu’un seul couple sur la piste de danse, capable de se tenir encore sur ses jambes. Celui-là remportera alors la prime tant convoitée. Au début, la sélection des candidats en dit long sur l’esprit du concours : on accepte la jeune femme en état de grossesse avancée, susceptible d’éveiller l’intérêt du public si les choses tournent mal pour elle, mais on refuse cet homme pris de toux car il pourrait contaminer les autres.

Cette élimination a pour conséquence que Gloria (Jane Fonda), qui devait danser avec ce dernier, se retrouve subitement sans partenaire. Rocky (Gig Young), l’organisateur cynique du spectacle, lui en trouve rapidement un autre après avoir interpellé le jeune Robert (Michael Sarrazin) qui flânait dans les parages.
Quelques instants plus tard, Gloria et Robert se retrouvent donc sur la piste de danse en compagnie de nombreux autres couples, avec parmi eux James (Bruce Dern) et Ruby la femme enceinte (Bonnie Bedelia), Alice (Susannah York) et Joel (Robert Fields), deux comédiens vantards qui espèrent être découverts par un chercheur de talents, et un vieux marin (Red Buttons), malade du coeur, avec sa partenaire.

La danse, c’est la grâce, la beauté, la joie. Ici, on ne voit que des êtres désespérés qui s’exhibent et s’humilient devant une foule déchaînée, animée d’une curiosité malsaine. Après 300 heures, 400 heures de tours de piste, la danse n’a plus rien de beau ni de gracieux. Les partenaires s’accrochent sans force l’un à l’autre. Parfois ils dansent seuls et titubent, hébétés, mus uniquement par un automatisme. Au bout de 600 heures et de 1200 heures de danse, une course de vitesse, le «derby», est à chaque fois organisée autour de la piste. Les couples qui arrivent les trois derniers sont disqualifiés du marathon. Les danseurs épuisés courent les yeux fous, et l’association avec les chevaux dans le titre du film devient encore plus claire.
Quand ceux-ci se cassent une jambe, on les achève comme dans les premières images du film où Robert se souvient de son enfance. Les couples ici doivent continuer à courir jusqu’au moment où ils s’effondrent, comme le vieux marin. Le réalisateur Sydney Pollack et le cadreur Philip Lathrop nous offrent dans ce film des images grandioses. Avec une grande agilité la caméra se fraye un chemin à travers les couples, tourne autour d’eux et s’attache à leur pas. La saisissante scène du «derby» a été filmée par Pollack en personne, qui, chaussé de patins à roulettes a décrit des cercles autour de la piste. Tout aussi brillante est la prestation de Jane Fonda. Interprétant ici l’un de ses premiers rôles dramatiques (après un rôle plutôt comique dans Barbarellaen 1968), elle réalise un véritable exploit, ce qui lui a valu l’une des neuf nominations aux Oscars que reçut le film. Finalement, un seul Oscar fut attribué et il fut remis à Gig Young qui jouait le rôle de Rocky l’organisateur.

On achève bien les chevaux s’inspire d’un roman de Horace Mc Coy, paru en 1935 et qui passa entre bien des mains à Hollywood même Charlie Chaplin s’y intéressa avant d’être adapté au cinéma par le coproducteur et réalisateur Sydney Pollack. Lors de sa parution, le roman fut beaucoup fêté, Jean-Paul Sartre parlait même d’un chef-d’oeuvre de l’existentialisme. Avec notre vision d’aujourd’hui, le film ressemble moins à une allégorie de cette époque de la dépression qu’à un règlement de compte avec le monde du spectacle. Il nous montre jusqu’à quel point les hommes peuvent se laisser humilier quand on leur promet gloire et richesse. Et il nous montre aussi jusqu’où un homme peut aller avec ses candidats pour rendre son show spectaculaire. Quand le maître des cérémonies, pour satisfaire au voyeurisme de son public, exige de Gloria et de Robert qu’ils se marient sur la piste de danse, nous ne sommes plus très loin de nos spectacles télévisés modernes du genre «Loft story», dans lesquels des amateurs sont incités à nous servir toutes sortes de choses inintéressantes dont on se passerait bien

Heinz-Jürgen Köhler Films des années 60 - Taschen