La lecture de témoignages des soldats qui ont participé à des crimes de guerre a très vite anéanti l’idée que je m’étais construite, selon laquelle, les crimes de guerre sont commis par des « monstres ».
La figure du « monstre » me permettait de penser que les exactions sont perpétrées par « d’autres », de tenir ces événements à distance et de rejeter leur dimension politique. Dire que les crimes sont commis par des monstres revient à dire qu’il s’agit d’une sauvagerie individuelle et non d’un crime d’Etat. Alors la question est arrivée: et si moi je m’étais trouvé dans cette situation? Plus j’y pensais, plus la peur grandissait. Ce n’était pas tant l’idée de savoir ce que j’aurais fait qui m’effrayait, mais plutôt le seul fait que j’aurais pu me retrouver dans une telle situation. Pendant la guerre, j’avais l’âge, le sexe, et l’inconscience qui va avec...

Donc, si ces soldats ne sont pas des monstres, s’ils ne sont pas des anormaux, si ce ne sont pas des psychopathes, mais des hommes ordinaires qui dans certaines conditions ont commis des actes criminels, qu’est-ce que cela me dit sur moi-même ? Et sur les autres ? C’est sur cet effroi que j’ai voulu construire le film. J’ai essayé de filmer comment s’organise l’effacement de l’interdiction de tuer, comment le meurtre qui au départ apparaît comme un acte impossible finit par devenir un travail à accomplir et dont il faut s’acquitter. Le film commence en observant l’événement avant qu’il soit identifié comme un crime, et condamné comme tel. J’ai essayé d’en saisir l’évolution dans la perception et l’action d’un exécuteur. Ainsi, le spectateur découvre l’événement en train de se faire, n’en sachant ni plus ni moins que celui qui le commet.
En approchant la mécanique de la gestuelle, les regards et les sensations d’un des exécuteurs, essayant de l’observer avec distance plutôt qu’avec complicité, j’ai voulu poser la question suivante : qu’est-ce qu’on peut voir, penser, éprouver au-delà de se sentir soi-même toujours et déjà coupable d’un acte inhumain ? Il me semble que c’est seulement en comprenant et en essayant d’accepter que les exécuteurs ne sont que des êtres humains que nous pouvons peut-être avoir conscience du danger de céder à la pression ambiante et d’obéir aux ordres. En observant et en sentant la simplicité avec laquelle il peut y avoir soumission à l’autorité, on peut arriver à penser le choix comme une possibilité qui nous est donnée.
Vladimir Perisic