Votre film séduit d’emblée par l’originalité de son sujet. Quel en a été le point de départ ?
J’avais envie de parler de quelqu’un qui soit totalement barricadé à l’intérieur de lui- même, et qui a besoin d’un vrai choc pour s’en sortir. Je ne parlerais pas de rédemption. Ce qui m’intéressait, c’est précisément cette possibilité d’ouverture, de changement, d’évolution. C’est inconsciemment que Fred, l’héroïne de cette histoire, a le désir de s’en sortir. Par chance elle fait ce choix, mais ça aurait pu ne pas se passer...
Le point de vue du film est d’ailleurs exclusivement celui de Fred ?
Oui, pas une scène où elle n’apparaisse. Fred m’intéresse parce qu’elle est quelqu’un qui se trompe sur elle-même, qui s’acharne et court après un idéal romantique de furieuse indépendance qui ne lui convient pas. Alors qu’elle n’est encore ni mûre, ni autonome - bien qu’elle s’imagine l’être : elle joue les dures, les sauvages. Elle se piétine gaiement, se donne à qui voudra d’elle, confond rageusement liberté sexuelle et mépris d’elle-même.
Le suicide est au cœur de son identité.
Parce qu’elle ne voit aucune raison de vivre, parce que les choses n’ont aucun sens pour elle, elle reçoit le monde comme une violence. Fred ne parvient pas à se projeter dans le futur. Toute sa vie s’organise autour de la dépréciation d’elle-même. Cette incapacité à aimer lui fait penser qu’elle ne mérite pas de vivre. Je suis persuadée qu’énormément de gens connaissent ce malaise, pour eux- mêmes ou chez des proches. Le passage à l’acte, c’est une autre affaire. Après, quand on a une famille et des enfants, on vit pour eux et ça devient impensable. Mais je trouvais intéressant de parler de la réalité, jusqu’où on arrive à supporter de la vivre, ou pas ? Et comment seul un peu de distanciation vis-à-vis de soi-même permet de voir le monde autour, de s’ouvrir à la vie. Il fallait aussi que le personnage de Fred soit assez jeune, car l’acte qu’elle commet a quelque chose de juvénile. Elle n’a encore aucune distance.
Cette pression, cet état d’insatisfaction, de mélancolie ou de dépression est ressenti par beaucoup de gens aujourd’hui.
Je pense que nos sociétés occidentales - avec leur mélange de concurrence froide et de promesse de bonheur facile - voient proliférer des êtres isolés, rendus socialement malades par un individualisme forcené qui certes les protège, mais ne leur permet plus d’affronter le monde tel qu’il est. Fred est aussi dans le désir absolu de la jeunesse où l’on imagine toujours que l’on est seul à détenir la vérité. Elle ne peut pas mentir, il lui faut toujours être la plus directe, la plus véritable possible, dans sa logique d’être au plus près de sa sincérité.
Isild Le Besco donne une intensité très juste au personnage de Fred.
Isild est très secrète et se protège beaucoup. Elle travaille à l’instinct, ne se donnant complètement qu’au moment de la prise de vue. Le personnage de Fred, entre excès et contrôle de soi, lui a peut-être permis d’aller vers un registre d’émotions plus adultes.
Pour mettre en scène une jeune femme à la frontière de sa vie,vous avez tourné dans une petite ville à l’histoire particulière, La Chaux de Fonds.
Cette petite ville du Jura Suisse, tout près de Pontarlier, n’est faite que de contrastes. Après avoir totalement brûlé au XIXe siècle, elle a été reconstruite avec une ambition gigantesque car elle devait être une étape sur la trajectoire Paris-Zurich. En fait, le train est passé ailleurs ! Donc on se retrouve dans une cité bâtie sur le modèle de New York, une ville mégalomane, mais minuscule. On éprouve un sentiment d’évasion avec ses larges artères, et à la fois, on se retrouve coincé au milieu des vaches et des sapins ! J’ai trouvé qu’un tel décor illustrerait assez bien le personnage de Fred et le propos du film. Ce paradoxe entre la plus grande tendresse et la plus grande violence.
Marco n’est pas un simple faire-valoir au personnage de Fred, mais plutôt une sorte de double.
Marco va instinctivement trouver en elle un adversaire à sa mesure et la forcer à se regarder en face. Au début, Marco est assez insupportable, il crie, il hurle tout le temps, et le fait d’être coincé sur un lit d’hôpital le rend encore plus violent. Mais ces deux-là vont se transformer au contact l’un de l’autre. Ils se ressemblent terriblement, et se reconnaissent dans leur énergie, leur force de survie. Ils ont quelque chose d’animal et d’instinctif entre eux.
D’ailleurs la copine de Fred lui dit : « Tu l’as apprivoisé, il manque plus qu’on en trouve un qui t’apprivoise ». La relation entre Fred et Marco est amicale et aussi un peu maternelle dans le sens où elle répond à ses questions et lui apprend des choses.Tout à coup, Fred doit faire face à de nouvelles responsabilités.Vis–à- vis de ce gamin, elle ne peut plus fuir.
Malgré son thème,ce film n’est ni désespéré,ni plombé.C’est avant tout le récit d’une reconstruction.
Oui, Fred choisit de ne pas échapper aux conséquences de son acte. Elle se livre à la police. Et par la même entre dans la société, elle se plie à ses règles. Cette prise de responsabilité signale son évolution. Et Marco, en même temps qu’il pardonne à Fred, va s’ouvrir davantage aux autres, avec ses moments d’émotion, d’humour absurde, et aussi avec ses incontournables rechutes ou hésitations. Après l’effondrement du système de valeurs tout personnel de Fred, le film repart vers une maturité que Fred a bien failli ne pas connaître. C’est donc effectivement avant tout le récit d’une reconstruction.