Après PÉDALE DOUCE, PÉDALE DURE : la comédie se corse ?
D’une certaine manière. Faire une simple suite aurait pu être tentant, mais cela n’aurait ni été la surprise qu’avait pu créer PÉDALE DOUCE ni intégré les évolutions de la société et de l’homosexualité aujourd’hui. Je joue juste avec quelques signes de reconnaissance : le décor du restaurant, le personnage de
Michèle Laroque, et la musique de boîte de nuit gay, qui donne un air de fête.
Mais cette fois, j’ai également fait composer une musique originale, qui laisse place à l’émotion. Je voulais parler de choses liées à ma propre évolution, plus sensibles sans doute, plus cruciales.
Les personnages ont déjà fait leur coming out et ils sont pacsés depuis un moment sans doute…
Oui, et on n’en parle même pas, car ça va de soi. La grande question du film, c’est l’”homoparentalité”. Devenir père, devenir mère, qu’est-ce que c’est que cette envie quand on est homosexuel ? C’est ce dont j’avais envie de parler, car ce désir d’enfant, je l’ai moi-même ressenti très fortement. Mais les choses s’arrangent plus facilement dans les comédies que dans la vraie vie.
La scène d’ouverture n’annonce donc pas un conte de Noël ?
Non, je ne voulais pas que ce soit une fable. C’est un film comique de société. Et c’est un film sur l’enfant, et le désir d’enfant. Noël est la fête des enfants, et j’ai eu envie d’être dans cette atmosphère pour entrer dans l’histoire. Avec ce petit garçon qui est là, bien présent, et qui n’a pas l’air différent. L’”homoparentalité”, c’est aussi concret que le tableau de famille qu’on commence à découvrir dans cette scène d’ouverture.
Comment Bertrand Blier est-il entré dans cette famille ?
D’une façon très naturelle. Bertrand avait dit à mon agent qu’il avait aimé PÉDALE DOUCE et BELLE MAMAN, et que travailler avec moi ne lui déplairait pas. Ça m’avait beaucoup touché et flatté. Je l’ai appelé un jour, timidement, pour lui parler de PÉDALE DURE, des envies que j’avais pour ce film. Il a aimé ce que je lui disais, et j’ai eu la chance que ça tombe dans une période de disponibilité pour lui. On a construit l’histoire ensemble, scène par scène. Bertrand a une plume, c’est rare. On a travaillé pendant cinq mois dans sa maison du Lubéron, et on s’est aussi beaucoup amusé. On parlait bien sûr tout le temps de cinéma, c’était pour moi comme une nouvelle formation d’être proche non seulement de l’auteur, mais du cinéaste Blier.
On connaît son humour, ses comédies où la sexualité a grandement sa place, et on le sait hétérosexuel convaincu… Vous l’avez dépaysé ?
Il en avait envie. Mais il avait abordé l’homosexualité de manière brillante, et pas artificielle, dans TENUE DE SOIRÉE. L’univers gay lui était donc à la fois étranger et familier. Et nous faisions tous les deux un drôle de mélange, car nous avons des différences, mais aussi des connexions fortes. PÉDALE DURE est un peu la réunion de deux folies : celle de Bertrand, à la fois glacée et gauloise, croustillante, et la mienne, plus câline et plus orientale, puisque je suis levantin.
Ce mélange devient très impressionnant dans la grande scène de la fête dans l’immeuble, où voisins et clients du restaurant se mélangent, justement.
Bertrand a le sens de ces situations qui déraillent d’une manière un peu surréaliste, et moi je crois que j’ai le sens de la fête. J’aime en tout cas l’idée que la fête ne s’organise pas, ne se décide pas : elle advient là où on ne l’attend pas.
Dans les toilettes pendant un mariage, comme dans BELLE MAMAN, ou dans une cage d’escaliers.
L’histoire démarre fort, avec le personnage de Gérard Darmon qui se présente dans l’urgence : il est "enceinte" de trois mois. Vous aviez envie de marquer les esprits ?
Surtout de nous lancer directement dans le vif du sujet. Mais la scène n’est pas que fantaisie. C’est
Bertrand Blier qui en a eu l’idée. Moi de mon côté, j’avais vu une émission de télé où des pères hétérosexuels venaient raconter ce qu’ils avaient ressenti pendant la grossesse de leur femme, et comment ils avaient eux-mêmes été enceintes, à leur façon. Certains avaient eu des contractions, des vomissements, et l’un d’eux avait même fait une échographie pour en avoir le coeur net.
Dans le film, le docteur parle d’une “couvade”, c’est le terme médical exact pour ces symptômes. Vivre la grossesse de son épouse, c’est donc compliqué. Mais vivre la grossesse d’une femme avec qui on n’a pas fait l’amour, comme Loïc, c’est encore plus abstrait, plus fou. C’est ce qui nous intéressait. La comédie que j’aime part toujours d’une vérité. Ensuite, rien n’interdit de délirer.
On en vient très vite au plus délicat : la place de la femme jouée par Michèle Laroque. Loïc et son compagnon s’inquiètent quand elle n’est pas là, mais ils ne veulent pas d’elle tout le temps, ils ne l’aiment ni trop loin, ni trop près. L’harmonie n’est pas facile à trouver…
Bien sûr, c’est pour ça qu’il y a un sujet de film. Chaque personnage donne un point de vue différent sur cette situation étonnante : avoir un enfant hors des modèles classiques de la relation hétérosexuelle. Le personnage de
Michèle Laroque s’inspire de ces filles qui arrivent à quarante ans sans avoir eu d’enfant, qui n’ont jamais rencontré l’homme de leur vie et qui réalisent qu’elles ont à côté d’elles un mec en qui elles ont confiance : il est homosexuel, mais il fera un bon père et il respectera leur liberté. C’est tout simple, mais c’est compliqué malgré tout, car les sentiments et le sexe reviennent poser des questions : est-ce que la femme n’est qu’un ventre dans cette histoire ? Qui l’aime et, comme elle le dit, qui la baise ?
Michèle Laroque est la comédienne brillante que tous le monde connaît mais elle est aussi "Michèle", l’amie très proche avec qui j’ai pu partager mes doutes et mes angoisses. Elle a compris que faire ce film, c’était aussi pour moi une façon de vaincre ces angoisses et même d’en rire.
Quand elle crit "Qui me baise ?", Loïc se défile ouvertement. C’est audacieux, car vous auriez pu nous raconter sa conversion à l’hétérosexualité…
Ça, c’est dans les contes ! Dans la vie, quand on est homosexuel, on ne peut pas, on ne veut pas faire l’amour avec une femme. Sinon, on est bisexuel, c’est autre chose. Là, on a affaire à deux homosexuels qui vivent très heureux en couple, et ils ne peuvent rien faire pour une femme qui cherche l’amour.
Vous n’utilisez pas le ressort du mélange homme-femme, comme tant de comédies "gay" : dans PÉDALE DURE, c’est la nouvelle identité masculine des homosexuels qui est en jeu.
Je prends acte d’une évolution. PÉDALE DOUCE, c’était : "comprenez que votre voisin de bureau n’est pas celui que vous croyez". PÉDALE DURE, c’est "comprenez qu’un homosexuel puisse vouloir être père". Quand j’étais petit garçon, j’entendais toujours cette fameuse phrase : "Il est homosexuel, le pauvre, il ne pourra pas avoir d’enfants". Aujourd’hui, cette apparente logique n’est plus mise en avant, ou plus si souvent, et ça change l’image globale qu’on a de l’homosexualité. Les stéréotypes commencent à voler en éclats. Dans PÉDALE DURE, je parle de quelque chose qui existe, qui n’est peut-être pas tout à fait notre présent mais qui est probablement notre proche avenir. A San Francisco, les gays ont déjà des enfants ados. Comme le personnage de
Jacques Dutronc le dit au futur père et à son compagnon : vous êtes des pionniers. Le monde est en train de changer et ça donne envie de capter les émois qu’il y a dans l’air.