Comment est né Peindre ou faire l'amour ?
JM : La source, ce sont des personnes réelles que nous avons croisées en province.
A : Elles ont acheté une maison dans les collines et sont devenues proches du maire et de sa femme, qui appartiennent pourtant à une autre génération.
JM : Nous étions épatés que cette rencontre ait lieu car ils viennent de milieux très différents. Nous avons également été intrigués de voir comment un couple qui aurait pu se refermer sur lui-même a su au contraire s'épanouir. On retrouve cela dans ce qu'on appelle le côté « japonais » du film, le rapport aux fleurs, aux montagnes, une sorte de contemplation active.
L'observation est une de vos sources d'inspiration…
A : Souvent oui. Nous avons assisté à une scène qui nous a marquée chez la femme peintre. Un jour dans son salon est entré un Antillais professeur de philosophie, un beau type mûr, un ami du maire. La femme était à moitié allongée sur un tapis en train de caresser son chien, l'homme a observé les tableaux et demandé qui était le peintre. Elle a rougi et avoué que c'était elle. Il lui a dit qu'il les trouvait magnifiques. Le trouble était palpable. Le personnage d'Adam (
Sergi Lopez) est en partie inspiré de cet homme, au physique impressionnant et au discours très élaboré.
JM : Un autre élément pour ce personnage a été la rencontre avec Mathieu Carta qui dirige le Festival de cinéma de Lama, en Corse, et qui est aveugle.
A : C'était la première fois que nous rencontrions un aveugle, et nous nous sommes sentis percés à jour…
Ensuite, vous avez rassemblé ces éléments pour écrire le scénario ?
JM : Nous avons également imaginé l'intrigue amoureuse. Elle s'inspire de situations que chacun connaît, ces rencontres de couple à couple, amicales mais avec un fond amoureux, quand des rapports de jalousie s'installent pendant des vacances… Nous sommes également revenus vers des choses qui se passaient au-dessus de nos t^tes quand nous étions gosses, dans les années 70. Cette idée qu'entre des couples, des échanges qui ne soient pas l'adultère peuvent arriver. Nous voulions sortir du schéma type de l'adultère et de la culpabilité.
A : A partir de là, nous avons prolongé, prolongé…
JM : Comme un fantasme dont on se dit qu'on peut le rendre possible. Car l'idée n'était pas celle du retour en arrière vers les communautés d'avant. Le film ne prône ni l'échangisme ni le retour à l'esprit de 1968, mais il pose la question de la force du désir à travers les générations, la nôtre comme celle des personnages. Et le désir, ça travaille toujours.
Comment avez-vous choisi les acteurs ? Ce sont des stars du cinéma français, une nouveauté pour vous.
JM : Pour la première fois dans notre cinéma, nous ne connaissions pas personnellement nos comédiens avant de tourner le film. Ils n'appartiennent ni à notre génération, ni à notre entourage. Mais le choix de
Daniel Auteuil et
Sabine Azema s'est vite révélé évident. Là encore, c'est une question de désir. On a le désir de faire des films pour mettre une image sur quelque chose ou quelqu'un qui n'en a pas. Cela devient compliqué quand on travaille avec des acteurs connus, parce que des images, ils en ont. Mais finalement ça n'a pas été si difficile. On éprouvait devant eux la sensation qu'un musicien de jazz doit éprouver devant un standard : à la fois simples, clairs, connus de tous, et en même temps susceptibles d'être interprétés de mille et une manières, jusqu'à se réinventer sous nos yeux.
A : Nous avons choisi
Sabine Azema parce qu'elle communique quelque chose de beaucoup plus ambigu et mystérieux que l'image qu'on a d'elle.
JM : Je l'avais vu dans une émission de télévision où l'animateur lui demandait quel genre de rôle elle attendait. Elle a répondu quelque chose autour de l'idée de la « transgression, mais sans crime ni culpabilité ». C'était parfait ! D'ailleurs, elle a dit oui très vite. Notre idée concernant
Daniel Auteuil était d'offrir une perspective inversée par rapport à son personnage typique de séducteur semi-juvénile. Nous avons envisagé cet homme un peu dépressif, voire coincé au départ. Daniel avait vu
Un Homme En Vrai, et il aimait beaucoup le scénario de
Peindre ou faire l'amour. Il a juste voulu nous rencontrer pour s'assurer que nous ne voulions pas faire un film sociologique sur un homme en pré-retraite.
A : Un autre attrait résidait dans le fait que ce couple était inédit. Auteuil et Azema n'avaient jamais joué ensemble. De plus ils sont les représentants d'un cinéma populaire, au sein duquel ils incarnent souvent la moyenne, les gens moyens, d'un point de vue culturel, intellectuel.
JM : Cette idée de la « moyenne » est importante. Nos personnages n'ont rien vécu d'extraordinaire, ils sont un peu plus jeunes que la génération de 68 (qu'ils n'ont pas vécu de près). Ce sont des petits-bourgeois de province auxquels il arrive quelque chose de très nouveau assez tard dans la vie., qui les ramène à une sorte de frémissement adolescent. C'était excitant d'utiliser deux acteurs matures et de les faire revenir à l'adolescence.
A : C'était une démarche très naturelle pour eux. On pouvait imaginer que Auteuil se contente de faire du Auteuil, idem pour
Sabine Azema, mais pas du tout. A chaque nouvelle scène, ils étaient comme vierges.
JM : Ils aimaient se surprendre l'un l'autre. Ce qui se passe entre eux rejoint le rapport entre les deux personnages : on sent que William (Daniel) est toujours épaté par les trouvailles de sa femme, et Madeleine (Sabine) aime jouer pour le regard de son mari qu'elle admire infiniment.
Qu'en est-il du choix des autres acteurs, Sergi Lopez et Amira Casar, qui interprètent le couple qui va bouleverser le quotidien de William et madeleine ?
A : Sergi Lopez s'est imposé, d'abord parce que nous l'aimons beaucoup, et ensuite parce que nous ne voulions surtout pas d'un mec qui ait l'air d'un intello raffiné. Nous avions besoin de quelqu'un que l'on pouvait soupçonner de cacher un secret inquiétant, et qui au bout du compte se révèle comme il apparaît au premier abord, c'est-à-dire très sympathique. C'est tout Sergi !
JM : Pour Eva, nous tournions autour de l'idée d'une actrice étrangère mais nous ne voulions pas tomber dans l'exotisme. Le rôle est fondé sur une forte présence physique, sans le recours aux mots. Nous cherchions une puissance de séduction basée sur une certaine innocence et non sur la perversité. On a finalement choisi Amira qui est d'une nature très exubérante pour un rôle plutôt silencieux. C'est peut-être ce qui lui donne cet aspect frémissant.
A : Quand on a vu les premiers rushes on s'est aperçu qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à une Eve peinte sur les îles par Gauguin.
JM : En choisissant Sergi et Amira c'est comme si on avait choisi les deux acteurs les plus étrangers parmi les français.
A : …Ou deux étrangers très français. Ils viennent d'un ailleurs, ce sont deux « familiers-inconnus ».