Notes de Prod. : Persepolis

    en DVD le 27 Décembre 2007

Entretien avec Marjane Satrapi

Avez-vous adapté vos albums au cinéma parce que vous n’en aviez pas tout à fait fini avec cette histoire ou parce que, plus simplement, on vous l’a proposé ?

Je crois que c’est le travail avec Vincent (Paronnaud) qui a rendu les choses possibles. Bien sûr, dès la parution des albums et leur succès, j’ai eu des propositions d’adaptation de “Persepolis”. Surtout lorsqu’ils ont été publiés aux Etats-Unis. On m’a même proposé d’en faire une série à la “Beverly Hills”, ou un film avec Jennifer Lopez dans le rôle de ma mère et Brad Pitt dans celui de mon père, ou quelque chose comme ça ! C’était tout et n’importe quoi. Très franchement, je pensais en avoir fini avec cette histoire : cela faisait quatre ans que je la dessinais et que je l’écrivais. J’avais déjà fait le boulot ! Mais en parlant avec Vincent, j’ai réalisé que ce projet de cinéma était non seulement l’occasion de travailler avec lui mais aussi la possibilité d’entreprendre quelque chose que je n’avais jamais fait. Ce qui m’intéresse le plus dans la vie, c’est d’apprendre, de tenter de nouvelles expériences. En fait, après avoir fait des bandes dessinées, des livres pour enfants, des dessins pour les journaux, des fresques murales etc... j’avais le sentiment d’arriver à une période de transition. Mais je savais aussi que je ne voulais pas faire un film toute seule. Et s’il fallait le faire à deux, je ne pouvais le faire qu’avec Vincent. Il était partant, excité comme moi par le défi que ça représentait. Je me suis dit qu’on allait bien rigoler ... Parfois, ça tient à des riens, les décisions dans la vie... Comme je connaissais Marc-Antoine Robert, on a commencé à travailler ensemble. Voilà !

A-t-il tout de suite été question de faire un film d’animation plutôt qu’en images réelles ?

Oui. Je pense qu’avec un film en images réelles, on aurait perdu l’universalité de l’histoire. Ca devient tout de suite l’histoire de gens qui vivent loin, dans un pays étranger, qui ne sont pas comme nous. C’est au mieux une histoire exotique, et au pire une histoire de « tiers-mondiste » ! Si les albums ont aussi bien marché partout, c’est que l’abstraction du dessin - qui plus est, du dessin en noir et blanc - a permis à chacun de s’identifier totalement. Que ce soit en Chine, en Israël, au Chili, en Corée... Cette histoire est universelle. Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a aussi dans “Persepolis” des moments oniriques, et qu’on n’allait pas faire tout à coup un film de science-fiction ! Le dessin nous permet de garder une cohérence, une unité. Le noir et blanc – j’ai toujours peur du côté vulgaire que peut avoir la couleur – participe à cela également. Cette abstraction de décor, de lieu, aussi... Et puis artistiquement, esthétiquement, pour Vincent et moi, le défi était autrement plus intéressant et passionnant.
(…)

N’était-ce pas difficile pour vous de choisir dans les histoires des quatre albums ce que vous vouliez garder pour le film ?

Pour moi, rien n’était difficile. Enfin, si... Au moment de l’écriture des livres, j’avais bien été obligée soudain de me rappeler seize ans de vie - avec tout ce que vous voulez forcément enfouir, oublier. C’est très pénible, ces choses-là. J’avais très peur de ça en attaquant le script. Toute seule, je n’aurais pas pu... En fait, le plus compliqué a peut-être été, au moins au début, d’oublier la structure que j’avais déjà faite. Il a fallu repartir de zéro – mais avec les mêmes matériaux. Comme s’il s’agissait de construire tout à fait autre chose. C’est un objet à part. On n’allait quand même pas filmer les cases les unes après les autres ! Beaucoup de gens pensent qu’une bande dessinée, c’est un story-board de cinéma. C’est faux et absurde. Ce sont des narrations complètement différentes. La BD est le seul moyen narratif avec images où le lecteur participe à la narration : il fait le travail d’imagination pour deviner ce qui s’est passé entre deux cases. Dans la BD, le lecteur est actif avec l’auteur, alors qu’au cinéma, le spectateur est passif. Et puis, au cinéma, il y a le mouvement, le son, la musique... Dans la forme, la narration est très différente et donc sur le fond aussi, forcément.

Dès le départ, étiez-vous d’accord sur le style visuel que vous vouliez donner au film ?

Oui. On pourrait le définir comme du « réalisme stylisé ». On voulait que le dessin soit absolument réaliste. On n’est surtout pas dans le cartoon. On ne peut donc pas tout se permettre au niveau des expressions du visage, des mouvements. C’était le message essentiel qu’il fallait faire passer aux dessinateurs, aux animateurs... J’ai toujours été obsédée par le néoréalisme italien et par l’expressionnisme allemand. Ce n’est que plus tard que j’ai compris pourquoi : ce sont deux cinémas d’après-guerre. En Allemagne, après la première guerre mondiale, le pays était tellement exsangue qu’ils ne pouvaient pas tourner de films en extérieurs et qu’ils ont donc tourné en studio, jouant de ce côté sombre et de ces lignes incroyables. En Italie, après la deuxième guerre mondiale, c’est exactement pareil avec un résultat opposé : ils n’avaient pas d’argent, ils ont tourné dans les rues avec des comédiens inconnus. Dans ces deux cinémas, il y a cet espoir des gens qui, sortant de la guerre, ont connu le plus grand désespoir. Moi, je suis quelqu’un d’après-guerre. J’ai connu une guerre [entre l’Irak et l’Iran] qui a duré huit ans... Le film est un peu comme la synthèse de l’expressionnisme allemand et du néoréalisme italien ! Avec des scènes très quotidiennes, très réalistes, et à la fois des partis pris très graphiques, très esthétiques, où l’image peut même frôler l’abstraction. Mais on s’est aussi appuyé sur des films contemporains qu’on aimait tous les deux, Vincent et moi, comme par exemple Les Affranchis dont l’énergie du montage et l’utilisation de la voix off étaient une vraie source d’inspiration.
(…)

Etait-ce évident pour vous de voir d’autres dessinateurs non seulement s’approprier votre dessin mais aussi reproduire votre visage à l’infini ?

C’est particulier. Un dessin, c’est comme votre enfant et soudain, il est à tout le monde. Tout le monde le fait comme vous, aussi bien que vous ! En plus, effectivement, dans le cas particulier de “Persepolis”, ce n’est pas juste mon dessin et mes personnages qu’ils s’approprient, mais mon visage et mon histoire ... Jusque là, contrairement à Vincent, j’avais toujours travaillé seule – même dans l’atelier, j’avais vraiment un coin à moi – alors, imaginez, en plus, dès que j’entrais dans le studio, il y avait mon visage. Petit, moyen, grand. Petite fille, adolescente, jeune fille, adulte, de face, de dos, de profil, en train de rire, en train de vomir, en train de pleurer, etc. C’était insoutenable ! Il n’y avait pas d’autre solution que de se dire « c’est juste un personnage ». Comme pour les autres personnes dont je parle d’ailleurs. Car leurs histoires sont vraies. Ma grand-mère a réellement existé et elle est réellement morte. Mon oncle aussi. Je ne pouvais pas m’autoriser d’émotion sinon cela aurait été ingérable pour tout le monde. Il fallait que je mette de côté ma part d’émotivité pour pouvoir travailler sur cette histoire avec autant de gens. Si dès qu’ils dessinent, les gens me voient la larme à l’œil, ils ne peuvent plus travailler. Alors qu’on a besoin qu’ils se sentent libres, qu’ils soient au mieux de leurs possibilités. Je ne pouvais pas faire autrement que parler de moi et des personnes de ma vie comme de personnages de fiction : «Marjane fait ça, sa grand mère est comme ça...» Sinon, c’était impossible. Ça ne m’a pas empêchée parfois d’être débordée par mes émotions comme le jour où alors que des gens dessinaient mes parents, ils les ont vus tout à coup débarquer au studio ! Ce n’est qu’à partir de l’existence du scénario que cette histoire est devenue une fiction et qu’elle a commencé à m’échapper. Ce n’est plus tout à fait moi, et pourtant, paradoxalement, c’est toujours moi...

Pourquoi avoir choisi Chiara Mastroianni pour interpréter « votre » voix ?

Nous tenions à enregistrer les voix avant la réalisation même du film. Justement pour que l’animation, les mouvements, les expressions s’appuient sur les dialogues et le jeu des comédiens et des comédiennes. Nous avons d’abord pensé à Danielle Darrieux pour la voix de ma grand-mère. Il n’y avait qu’elle pour faire ça. Elle est drôle, intelligente, pleine de fantaisie et de liberté. Elle aime rire, l’absurde ne lui fait pas peur. D’enregistrer les voix avec elle, c’était un très beau moment... Catherine Deneuve, c’était un rêve que j’avais pour la voix de ma mère. En Iran, il y a deux acteurs français qui sont très célèbres : Catherine Deneuve et Alain Delon. C’était l’idéal pour ma mère. En plus, elle disait que j’étais son auteur de fiction favori. Quand elle a été rédactrice en chef de Vogue, elle a choisi une vingtaine d’artistes pour travailler sur ce numéro – dont moi ! J’étais très fière. Je me sentais blonde moi-même ! J’ai fait une page où je l’ai plutôt désacralisée et ça l’a beaucoup fait rire... Quand je lui ai proposé d’être la voix de ma mère, elle a accepté tout de suite. Mais je dois avouer que j’étais un peu impressionnée lorsque je l’ai dirigée en lui donnant la réplique. A un moment, je devais quand même lui dire : « Les femmes comme toi, je les baise contre les murs et je les jette aux ordures ! » Heureusement, après quelques verres de Cognac, c’était plus facile ! Ce n’est qu’après avoir choisie Chiara que j’ai réalisé que je prolongeais une histoire de cinéma, puisqu’elles ont déjà été plusieurs fois mère et fille à l’écran. Je n’y avais pas pensé avant ! Quant à Chiara, c’est par sa mère justement qu’elle a entendu parler du film. Et elle n’a pas hésité à m’appeler pour faire des essais. Tout de suite, ça a collé entre nous. J’aime sa voix, son talent, sa personnalité. C’est quelqu’un d’incroyable. Nous sommes devenues de vraies amies. On a beaucoup travaillé, on a répété pendant deux mois... C’est quelqu’un qui adore le travail, qui est perfectionniste tout autant que Vincent et moi. Et elle est très généreuse. Elle a suivi toutes les étapes de la fabrication du film, elle est venue nous voir au studio régulièrement...

Et un seul moment de toute l’aventure ?

La première projection du bout à bout pour toute l’équipe dans un cinéma des Champs-Elysées. A la fin, j’étais en larmes, comme une simple spectatrice. L’Iran fait toujours aujourd’hui la une de l’actualité. Même si vous le voulez universel, vous ne pourrez pas empêcher que votre film soit aussi regardé avec ce prisme-là .... Bien sûr. Même si, à mon sens, la partie la plus exotique, c’est l’épisode qui se déroule à Vienne ! En tout cas, le film ne juge pas. Il ne dit pas : « Ça, c’est bon, ça c’est mauvais ». Il montre juste que la situation est complexe, qu’au moment où on est un héros, on peut être aussi le pire des salopards, que la vie reprend toujours le dessus... Ce n’est pas un film-tract, ce n’est pas un film revendicatif. Ce n’est pas un film à thèse. C’est d’abord un film sur l’amour que je porte à ma famille, à mes parents. Si, après avoir vu PERSEPOLIS, les spectateurs occidentaux arrêtent de réduire l’Iran à des barbus et se disent juste : « Dans ce pays, il y a des gens qui vivent, qui aiment, qui souffrent, qui rigolent, qui sont exactement comme nous. Arrêtons d’avoir peur de ces gens-là », alors, oui, j’aurais le sentiment d’avoir fait mon devoir. Je ne peux m’empêcher bien sûr de suivre la politique iranienne et ce qu’on en dit dans les journaux. Il faut bien reconnaître qu’on raconte parfois n’importe quoi et qu’on prend souvent des slogans creux et de la pure propagande, pour la réalité. Ici, les gens oublient que pendant huit ans l’Irak a attaqué l’Iran, qu’il y a eu un million et demi de morts, que tous les pays occidentaux étaient pro-irakiens, que ce sont les Allemands qui ont vendu les armes chimiques aux Irakiens... Si les gens finissent par regarder les habitants de ce pays comme des êtres humains exactement comme nous, et non pas comme des notions abstraites - «les islamistes», «les terroristes» ou l’axe du mal - alors, oui, j’aurais le sentiment d’avoir réussi. Il ne faut pas oublier que les premières victimes de l’intégrisme sont les iraniens eux-mêmes.

Etes-vous nostalgique de l’Iran ?

Bien sûr. C’est mon pays et ça le restera toujours. Si j’étais un homme, je dirais que l’Iran est ma mère et la France ma femme. Ma mère, elle peut être hystérique, me faire du chantage affectif, m’emmerder, je ne peux rien y faire, c’est ma mère ! Je donnerais ma vie pour elle. Je peux être grande et forte, j’ai besoin, pour me sentir vraiment bien, qu’elle approuve ce que je fais. La France, je l’ai choisie. C’est ma femme. Mais rien ne m’empêche de divorcer, d’avoir des maîtresses. C’est un choix qui n’est pas forcément définitif. Bien sûr, je n’ai pas oublié toutes ces années où je me suis réveillée avec vue sur cette grande montagne de 5700 m au sommet couvert de neige, qui dominait ma vie comme elle domine Téhéran. J’ai du mal à me dire que je ne la verrai plus. Ça me manque... En même temps, j’ai la vie que j’ai voulu. Je vis à Paris qui est une des plus belles villes du monde, avec l’homme que j’aime, en exerçant le métier que je veux – et en plus, on me paye pour faire ce que j’aime ! Alors, si moi je me plains, ceux qui sont restés là-bas, qui ont les mêmes idées que moi et qui ne peuvent pas les exprimer, qu’est-ce qu’ils font, qu’est-ce qui leur reste ? Par respect pour eux, je trouverais incongru et indigne de me plaindre. Au contraire, tant que je ris, c’est le signe qu’ils ne m’ont pas eue ! Si je cède au désespoir, tout est perdu. Jusqu’au dernier moment, je garderai la tête haute et je rigolerai parce qu’ils n’auront pas raison de moi. Tant qu’on est vivant, on peut protester, crier, dénoncer... Il n’y a pas d’arme plus subversive que le rire.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 137 249 entrées
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