Notes de Prod. : Pièce montée

    en DVD le 21 Juillet 2010

Entretien avec Denys Granier-Deferre, réalisateur de Pièce Montée

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’adaptation du roman de Blandine Le Callet « Une pièce montée » ?
Le film Pièce montée est né de la coïncidence entre une envie et une rencontre.
- L’envie, c’était pour moi de revenir au cinéma avec un sujet en rapport avec mon état d’esprit d’alors, c’est-à-dire avec quelque chose qui soit dans la droite lignée de Que Les Gros Salaires Lèvent Le Doigt, mon premier film. Soit un film de groupe, très mal élevé, mais avec de la tendresse en plus.
- Pour la rencontre, c’est celle qui a eu lieu avec les producteurs Marc-antoine Robert et Xavier Rigault qui adorent Que Les Gros Salaires Lèvent Le Doigt, et qui sont venus me proposer l’adaptation du roman de Blandine Le Callet. De plus, Jean-Marc Roberts, éditeur du roman, était également l’auteur de « Bêtes curieuses », la nouvelle qui avait inspiré Que Les Gros Salaires Lèvent Le Doigt !
Tout ça s’inscrivait pour moi dans une cohérence formidable.

Il y a une vingtaine d’années entre Blanc De Chine votre dernier film pour le cinéma et Pièce montée. Est-il facile de revenir après tout ce temps au cinéma ?
Le verdict du public pour Blanc De Chine a été compliqué à vivre. C’était comme un rejet en tant qu’auteur et j’ai songé à une reconversion professionnelle. La télévision m’a alors tendu les bras. Comment résister à un producteur de téléfilms qui vous considère en tant que réalisateur, c’est-à-dire comme ayant appris et donc sachant filmer des histoires écrites par d’autres ? C’était le même métier, pour un plus petit écran, avec moins de temps de tournage, mais avec les mêmes acteurs et des histoires tout aussi bien ficelées que celles qui se tournaient pour le cinéma. Le succès, qu’on appelle de l’autre côté du mur l’audimat, faisant, j’ai enchaîné la mise en images de scénarios écrits par des auteurs talentueux, mais toujours avec des moyens modestes. On peut appeler cela une école de mise en scène avec, certes, une scolarité un peu longue…
En fait, le retour au cinéma n’est pas simple mais s’il y a désir et rêve communs entre un metteur en scène et des producteurs, cela facilite les choses. La télévision et le cinéma fonctionnent de façon radicalement différente. Trop souvent, la télévision, à l’instar de la publicité, avec force études de marché, prospectives d’envies du téléspectateur lambda, propose, voire indique aux auteurs la recherche du plus grand consensus autour d’un projet. Le cinéma, lui, propose toujours de faire naître, mûrir et se rencontrer des individualités dont il pense que l’agrégation va susciter l’adhésion du plus grand nombre de spectateurs. Pourtant, satisfaire la plus grande audience et investir sur l’individu le plus créatif, n’est-ce pas le vrai dilemme en perspective pour les décideurs, cinéma et télévision, pour une fois confondus…

Que vous a appris votre expérience à la télévision, notamment la réalisation de projets ambitieux comme 93, Rue Lauriston avec Michel Blanc et Samuel Le Bihan ? Cette expérience télévisuelle vous a-t-elle servi pour Pièce montée ?
Tous les téléfilms que j’ai tournés m’ont servi. Certains pour le fond, d’autres pour la forme. En tous cas, grâce à ces expériences, j’ai découvert qu’il faut aller à l’essentiel de ce que l’on désire raconter, se frotter à la grammaire cinématographique sans se préoccuper des remarques qui pourraient être faites sur la pertinence d’une approche visuelle un peu inhabituelle (Ambre A Disparu) ou sur l’insolence délibérée d’un propos (93 Rue Lauriston).

Pièce montée est une comédie qui mélange différentes sortes d’humours : l’humour grinçant, l’humour tendre, l’humour poétique et même le burlesque. Pour quelles raisons ?
Je tenais tout d’abord à garder la même causticité que celle de Que Les Gros Salaires Lèvent Le Doigt, et j’y ai ajouté d’autres façons de rire. Par exemple le personnage joué par Christophe Alévêque m’a permis d’introduire le côté burlesque. J’ai pu travailler ces différentes sortes d’humours, en premier lieu grâce aux acteurs et ce, dès le choix du casting. Ce qui m’intéresse, c’est de jouer sur les contrastes dus au mélange entre des comédiens qu’on n’imagine pas une seconde dans le même film parce qu’issus de familles de cinéma distinctes. On n’associe pas spontanément Hélène Fillières à Charlotte De Turckheim, Dominique Lavanant à Aurore Clément... En allant ainsi aux extrêmes, en prenant des « ingrédients » excessivement différents, je souhaitais que naisse un mélange détonnant et comique mais sans heurts.

Cependant, y-a-t-il un humour qui prédomine dans Pièce montée ?
Je crois que c’est tout de même l’humour tendre. Parce qu’il fait le lien entre l’humour noir et le sentiment d’amour. J’aime par exemple que soit liées la connerie et la méchanceté du personnage joué par Christophe Alévêque (qui est également touchant parce qu’il ne comprend rien à ce qui lui arrive), et l’humanité au regard perdu du personnage interprété par Jean-pierre Marielle, auquel personnellement je m’identifie.

Pour quelles raisons le personnage incarné par Jean-pierre Marielle est-il important pour vous ?
Parce qu’il joue le rôle d’un homme dont la vie bascule d’un seul coup. Il voit ainsi toutes ses certitudes exploser, s’anéantir. Et à son âge c’est d’autant plus fort et émouvant. J’aime, d’une façon générale, l’idée que toutes les certitudes peuvent et doivent être ébranlées pour faire place au doute.

Le couple Danielle Darrieux / Jean-pierre Marielle prend l’ascendant sur les autres couples de l’histoire. Était-ce une intention de départ ?
Je ne pensais pas que ce serait à ce point-là. C’est arrivé pour deux raisons. D’abord, de par la personnalité de ces deux acteurs. Ensuite, parce que leurs personnages ont un humour fondé sur la nostalgie et sur le ratage et c’est bien plus fort à faire exister, c’est naturellement plus émouvant que l’humour jeune, un peu cruel, naïf et fougueux du couple de Clémence Poésy et Jérémie Renier. Le couple Danielle Darrieux/Jean-Pierre Marielle porte en lui la puissance de la nostalgie.

Et que penser du couple de jeunes mariés ?
Il peut être vu comme le couple qui fait face à celui incarné par Marielle et Darrieux qui est là pour porter une idée précise : ne ratez pas votre vie, la route est longue et il y a très peu de temps. Ce jeune couple doit apprendre immédiatement à ne pas avoir l’ego mal placé, à ne pas laisser de place aux non-dits, à vivre leur vie.
Je dirais qu’il n’y a pas de honte à être les élèves de « maîtres à vivre » quand les professeurs sont non seulement les acteurs Danielle Darrieux et Jean-pierre Marielle mais aussi les personnages qu’ils incarnent, Mady et Victor…

Dès le scénario y avait-il ce face-à-face entre ces deux couples ?
Comme expliqué auparavant, l’importance du couple formé par Danielle Darrieux et Jean-pierre Marielle a émergé pendant le tournage. On savait que cela allait être fort mais pas émouvant à ce point. Ça donne la leçon à toutes les autres générations. Et cela conforte une autre idée que j’aime, présente dans bien des civilisations : l’aîné, au sens ancien du terme, détient une certaine vérité sur la vie, due à son expérience.

Avec Pièce montée, avez-vous voulu montrer un point de vue particulier sur le mariage ?
Comme pour la plupart des enfants de divorcés, le mariage (civil) est une chose que je respecte beaucoup. Tout comme l’ensemble des engagements. Le couple et l’engagement à deux m’intéressent énormément. Ce qui me fascine aussi, c’est qu’en se mariant, on n’épouse pas qu’une personne, on épouse une famille. Et j’ai tendance à me dire que parfois, je préfère les familles qu’on se choisit, plutôt que celle de notre naissance, même si ce n’est pas véritablement mon cas.

Les thèmes de l’engagement, de la famille choisie ou imposée ne permettent-ils pas aussi de traiter du thème de la liberté ?
Tout à fait. Par exemple le personnage de Julie Depardieu qui ne correspond pas aux critères de sa famille, à cause ou grâce à son excentricité, arrive à revendiquer sa liberté. Mais il y a aussi la liberté que prend le couple des mariés : en se liant paradoxalement l’un à l’autre, ils s’affranchissent de l’autorité de leurs parents. Mais il n’y a pas que la liberté comme thème, il y a aussi ceux de l’héritage et de la transmission d’un secret. Le secret de famille. Enfin le mariage est aussi un bon prétexte de cinéma. Il me permettait de montrer un groupe d’hommes et de femmes contraints de cohabiter, de se supporter, de s’aimer ou de se confronter.

Ce thème de la transmission, et en particulier de la transmission du secret de famille, se fait entre la grand-mère et l’une de ses petites-filles, ce qui est très injuste pour les autres membres de sa famille, qui ne semblent pas dignes de recueillir ses confidences. Pourquoi montrer ce privilège ?
C’est le thème éternel de l’injustice, de la préférence d’un être plutôt qu’un autre au coeur d’un même groupe. On donne tout à un être et rien aux autres. Il y a toujours cette injustice dans les familles, il y a toujours un canard boiteux qui pourrait être ici le personnage de Julie Depardieu ou celui de Charlotte De Turckheim (personnages pourtant très différents). Dans toutes les familles, il y a des préférences ataviques dues à des raisons irrationnelles, comme une ressemblance physique, une attitude...

Une comédie consacrée au mariage impose-t-elle une réalisation spécifique ?
Ce qui est sûr, c’est que j’ai voulu une élégance visuelle, une fluidité des mouvements de caméra et un montage qui ne soit pas heurté alors qu’il y a 27 personnages. Il fallait qu’ils se rencontrent, qu’ils existent les uns par rapport aux autres comme les touches d’un piano, qu’aucun ne vampirise l’autre. Donc il a fallu traiter et utiliser les focales et les valeurs de plans en fonction des caractères physiques des personnages.

C’est-à-dire ?
Un personnage (et un acteur) qui bouge beaucoup ne doit pas être filmé en gros plan. Christophe Alévêque, par exemple, possède une gestuelle autant corporelle que faciale qu’il faut faire pleinement exister. De même pour Charlotte De Turckheim. Aurore Clément, elle, s’exprime plus par le regard, le sourire, les pommettes qui rosissent. Elle bouge très peu. Je n’ai donc pas besoin de la filmer en plan large. Il faut au contraire que je m’approche pour chercher l’émotion ou la comédie. Je ne peux donc pas penser ma réalisation avant d’avoir établi mon casting. Et quand j’arrive sur le plateau, je les vois tous, je vois les différentes tailles, j’observe la façon dont ils bougent, alors je peux commencer à travailler la manière dont je vais filmer, dont je vais oser aussi m’approcher d’eux. Grâce à cette approche de réalisation, j’ai ainsi pu redécouvrir de près la beauté de Danielle Darrieux.

Quelle séquence a été la plus difficile à tourner ?
Sans hésiter tout ce qui se passe à l’église parce que les personnages sont nombreux à filmer et ils ne bougent pas. Pourtant, il fallait que tout soit vivant, fluide, en évitant l’aspect « photomaton » et statique. Nous devions toujours avoir en tête de relier un personnage à un autre, montrer également qu’un mariage est constitué de femmes et d’hommes aux physiques et aux styles contrastés.
Par ailleurs, la disposition de l’église était exceptionnelle, dans la mesure où les deux familles se faisaient face pendant la cérémonie. Je pouvais donc voir dans le même plan le ou la marié(e) avec son clan derrière lui/elle et « métaphoriser » ainsi ce que peut être le poids d’une famille derrière vous, pour le meilleur et pour le pire.

Pourquoi les deux mariés se ressemblent-ils physiquement ?
Pièce montée est un film de blonds aux yeux bleus. Ce qui me plaisait, c’était de semer un vrai désordre au coeur de familles qui, physiquement et moralement, n’ont en apparence rien qui dépasse, qui sont parfaites. C’est en quelques sorte "foutre la merde" dans un catalogue Pronuptia. Ils ont tous des visages de communiants et pourtant rien ne va se passer sagement. Les mariés en sont l’emblème.

Pourquoi avez-vous fait le choix de filmer vos personnages allant se perdre la nuit dans un parc ?
Je l’ai fait pour donn Dès l’écriture du scénario, avec mon scénariste Jérôme Soubeyrand, nous avions décidé que tous les personnages-clés auraient ainsi à passer par le même endroit la nuit dans le parc sans savoir que les uns ou les autres avaient pris ou prendraient ce même chemin.
Je trouve également intéressant d’établir des points communs entre le cinéma et le théâtre. De pratiquer un chassé-croisé ludique à la Beaumarchais. J’ai voulu que tout se déroule comme dans un bal masqué, avec un étrange jeu de chats et de souris perdus dans un labyrinthe. Cette façon de s’échapper qu’ont les personnages leur permet aussi de surprendre des conversations, d’entendre ce qu’ils ne devraient pas entendre, de comprendre un peu plus d’où ils sont issus. C’est une façon aussi de générer de la comédie et de profiter de l’unité de temps et de lieu qu’impose la circonstance du mariage.

Autre élément incontournable pour un film sur le mariage : la musique.
Là encore, comme pour la caractérisation des personnages, j’ai fonctionné sur les contrastes. C’est-à-dire que toutes les musiques sont gaies quand les personnages sont tristes et vice versa. J’aime que les choses se heurtent et provoquent une distance, mais aussi des éléments de comédie.
La musique originale du film véhicule une sensation de classicisme « bien élevé » mais son orchestration moderne, donc décalée par rapport au thème, apporte un zeste de « mal élevé ». Ceci à l’image de l’institution du mariage, instant sacré donc propice à toutes les crises nerveuses et sentimentales.

Que représente Pièce montée pour vous ?
Une deuxième jeunesse !

Sur le Tournage de Pièce Montée

Le 13 Janvier 2009 - Clémence Poésy aime les pièces montées

Le réalisateur Denys Granier-Deferre (Réveillon chez Bob !) tournera à partir de mi-avril Une pièce montée, long-métrage adapté du roman éponyme de Blandine le Callet, à indiqué le producteur 2.4.7. Films à Relaxnews. Une Pièce montée dépeint le portrait de plusieurs invités lors d'un mariage. De fil en aiguille, les masques tombent pour dévoiler les véritables liens unissant les convives. Jérémie Rénier, Clémence Poésy, Jean-Pierre Marielle et Danielle Darrieux tiendront les premiers rôles.