Quand est née l’idée de Pieds nus sur les limaces ?
J’ai écrit le roman pendant que je tournais mon premier long-métrage, Frankie. La jeune fille qui m’a inspirée le personnage de Lily avait fait un séjour dans la clinique où nous tournions. Il s’agit d’une suite logique à mon travail. La fantaisie de l’esprit, les états limites, la fragilité et la différence sont des thèmes récurrents chez moi.
Qu’est-ce qui vous a touché chez cette jeune fille ?
Sa liberté. Cette capacité à vivre l’instant. Je m’intéresse aux gens qui n’entrent pas dans « les cases » et dont la trop grande sensibilité les empêche de s’intégrer dans la société telle qu’elle nous est proposée. Le personnage de Lily repousse les limites de la normalité et nous fait nous interroger sur les solutions de vie possibles, de quelqu’un qui n’entre pas dans le « schéma ». Lily ne fait pas de compromis, elle est libre de corps et d’esprit et ne négocie pas. Elle dérange son environnement et bouscule les mentalités. L’histoire touche à l’intime de chacun de nous et nous questionne sur la fragile frontière entre normal et décalé. Le carcan de notre éducation et les valeurs que l’on nous inculque (argent, réussite professionnelle, confort matériel, amour raisonné) ne sont-ils pas trop souvent source de notre mal-être ?
Est-ce facile d’adapter son propre roman ?
Il faut s’en détacher. Je ne sais plus qui disait qu’il faut regarder « l’œuvre » littéraire avec des yeux de cinéaste et ne pas chercher à reproduire. Avec mon co-scénariste
Pascal Arnold, nous nous sommes sentis totalement libres. Il nous est arrivé de beaucoup nous amuser en écrivant certains dialogues. Lily et sa franchise, sa capacité à dire aux gens ce qu’elle pense sans restriction, nous ont permis un humour décalé, qui je crois, est une grande force du film. D’ailleurs, au final, si le livre est très noir, le film lui, est solaire et va vers l’espoir. C’est précisément ce qui m’intéressait en me lançant dans ce projet. Prendre les mêmes personnages et leur faire vivre d’autres situations.
Comment définiriez-vous votre film ?
C’est une histoire de famille. Deux sœurs, fragilisées par la mort brutale de leur mère, se retrouvent. Elles sont en déséquilibre, chacune à sa manière. Bouleversées dans leur quotidien, elles vont apprendre l’une de l’autre. Se révéler. J’ai essayé de parler d’humanité, d’amour et de liberté. Il s’agit de comprendre l’autre dans sa différence.
Quand avez-vous pensé à Diane Kruger, votre héroïne de Frankie, pour jouer Clara, la sœur aînée de Lily ?
Je n’y ai pas pensé, c’était comme ça. Une évidence. Un désir. Il n’était pas question que je fasse ce deuxième long-métrage sans elle. Elle avait lu le roman, je lui ai demandé : « Ça te dirait de jouer Clara ? ». Elle m’a dit oui et voilà. Elle a suivi les différentes versions du scénario. Nous avions envie de retravailler ensemble. Elle fait partie de mon univers, de ma vie, de ma famille, j’adore l’avoir dans l’œil de ma caméra. Elle m’inspire.
C’est une actrice fragile et forte en même temps. J’aime cette dualité. Elle est capable d’exprimer les choses dans les silences avec beaucoup de subtilité. On se connaît depuis quelques années maintenant, et puis nous avons démarré ensemble, Frankie était notre premier film à toutes les deux d’une certaine manière. Elle connaît ma façon de travailler et nous n’avons pas besoin de beaucoup nous parler pour nous comprendre. Elle sait ce que j’attends d’elle. Je sais ce qu’elle attend de moi. Nous sommes dans un grand respect l’une envers l’autre. Clara est un rôle difficile, tout en retenue, subtil et délicat. C’est un personnage aux prises avec une tempête intérieure qu’elle n’exprime pas. Jusqu’au jour où…
Pourquoi avez-vous choisi Ludivine Sagnier pour jouer Lily ?
Le personnage de Lily est d’une extrême complexité car il ne doit jamais être ridicule. Il flirte avec la folie mais il ne s’agissait pas d’en faire une « rain woman ». Il fallait trouver une actrice dont l’enfance résonne encore, qui dégage une pureté, une vérité et qui soit d’une grande générosité. Ce n’est pas un rôle en demi-mesure. Il n’y a pas de compromis à faire quand on accepte d’interpréter un rôle comme celui-ci. Il faut tout donner. C’est un rôle qui demande un travail considérable sans que cela se voie. Ludivine s’est imposée comme une évidence. Je la sentais capable de cela. Quand je l’ai vue arriver aux essais, simplement en ouvrant la porte je savais que c’était elle. Ce côté femme-enfant.
Ce rayonnement authentique. Je ne sais pas comment expliquer, je fonctionne à l’instinct. Je n’intellectualise rien, je ne fais que ressentir. Et puis, elle avait très envie du rôle et elle me l’a montré. Elle était dans le désir et moi aussi. Je lui ai fait rencontrer Diane. J’avais besoin de les voir ensemble. De sentir si elles pouvaient s’entendre. S’aimer. Le courant est tout de suite passé entre elles et pour le coup, physiquement, leur faire jouer deux sœurs, cela marchait vraiment. D’une grande complicité, elles étaient trés à l’écoute l’une de l’autre. Ludivine est une actrice qui donne tout sans restriction. Elle travaille sans filet. Elle ne joue pas. Elle est. Elle ne triche jamais et propose énormément. Elle a la faculté de s’oublier pour devenir une autre au point de se changer physiquement. C’est un bonheur de travailler avec elle et je pense que Lily va en étonner plus d’un. J’ai le sentiment de la connaître depuis toujours. Elle m’est familière, comme une petite sœur. Je ne sais pas… Comme Diane. Je ressens le même attachement. Ma famille s’agrandit.
En quoi l’expérience de Frankie vous a aidé sur le tournage de Pieds nus sur les limaces et comment travaillez-vous ?
J’ai le sentiment que chaque film a sa grammaire. Je pense que
Pieds nus sur les limaces est mon deuxième premier film. D’ailleurs Diane sur le tournage me disait tout le temps en plaisantant : « Mais Fabienne, on est en train de faire un vrai film avec une équipe ! ». Il est vrai que sur Frankie, l’équipe se résumait à une assistante qui tenait un micro et moi avec une petite caméra numérique que j’utilisais comme un stylo.
C’était tout. Mais cela correspondait à la facture du film. Là, les choses ont été différentes, j’ai eu à ma disposition les outils du cinéma et une équipe que j’ai tenu à garder légère pour ne jamais subir la lourdeur de la technique. J’ai besoin de liberté pour travailler. Je ne découpe pas, je ne fige rien et je cadre. Si je ne suis pas dans l’œil de la caméra, je ne peux pas ressentir la scène que je suis en train de tourner. Tout passe par là. Le film se fait sur le moment. Lorsque j’aborde une scène, je me mets en état d’alerte, dans l’inconfort, en danger. Je cherche l’imprévu, le miracle, le moment de grâce. Je ne prépare rien mais je sais parfaitement où je vais et ce que je veux obtenir car j’y ai beaucoup pensé avant. J’ai aussi la fâcheuse habitude de parler pendant les prises, je dirige les acteurs ainsi et nous ne répétons pratiquement jamais avant.
Et je me dis toujours : « Raconte ton histoire comme si tu faisais un documentaire sur des gens ». Il m’a fallu trouver des personnes qui acceptent de travailler dans cette logique-là, des personnes capables d’oublier leurs réflexes et leurs habitudes pour rentrer dans les miens. J’ai constitué mon équipe de la même manière que j’ai choisi les acteurs. À l’intuition. C’est mon instinct qui me guide. Les qualités humaines des personnes avec lesquelles je décide de travailler me sont aussi nécessaires que leur talent. Je ne peux pas travailler avec des personnalités difficiles, les plus géniales soient-elles. J’ai besoin de créer dans le plaisir, je suis très mal à l’aise avec les tensions. Finalement, mon travail consiste à réunir des talents qui s’additionnent, à laisser s’exprimer les qualités de chacun dans le but de faire le plus beau film possible. Que ce soit au son, à l’image, à la déco, au montage, à l’étalonnage, au mixage… Tout compte.

Comment s’est passée votre collaboration avec votre chef opérateur Nathalie Durand ?
J’appréhendais beaucoup le travail avec un chef op. J’avais peur qu’il y ait trop de projecteurs partout, trop de machinerie, trop de contraintes qui m’empêcheraient de changer d’axe quand je le voulais… Et puis on tournait à deux caméras, ce qui n’est pas forcément simple. Quand j’ai rencontré Nathalie, je lui ai dit : « Je ne veux pas de lumière ».
C’est un peu paradoxal de dire cela à un chef opérateur. Mais elle a compris ce que je voulais dire et elle a organisé sa façon de travailler pour aller dans mon sens. L’équipe image était constituée de trois personnes, nous avons tourné caméra à l’épaule avec une grande souplesse. Pour les extérieurs nous nous sommes calés sur le trajet du soleil, et pour les intérieurs, elle a fait sa lumière sans jamais porter préjudice à ma façon de travailler. Je lui en suis très reconnaissante. Nous étions en osmose au point que le soir, quand nous regardions les rushes, c’était tout juste si nous savions qui des deux avait fait tel ou tel plan. Quand on en arrive là, c’est de l’ordre de l’exceptionnel. Avoir la même vision des cadres et d’un film à ce point !
Un autre élément essentiel du film réside dans l’univers de Lily. Comment l’avez-vous composé ?
Au stade de l’écriture, j’ai rencontré l’artiste
Valérie Delis dont les créations et l’univers correspondaient à l’univers de Lily, proche de la nature et des animaux. Avant même de savoir si le film allait se faire nous avons décidé de travailler ensemble. Elle m’a ouvert son atelier et je me suis laissée aspirer par son monde fantaisiste, réécrivant certaines scènes du scénario suite à ce qu’elle me montrait. Nous avons réfléchi ensemble au monde de Lily, à sa façon de s’habiller, de créer… Nous avons fait des cahiers de travail.
Valérie s’est assez vite mise à la fabrication des tabliers de Lily, des pantoufles, elle a dessiné son atelier au fond du jardin, prêté ses œuvres pour les mettre dans la chambre du personnage. Je lui ai proposé de faire des installations dans la forêt, elle a habillé les arbres, construit, inventé, enrichi le monde de Lily et beaucoup de plans et de moments du film sont issus de cette étape de travail. Le film financé, je lui ai demandé d’être directrice artistique. Elle a accepté. Elle n’avait jamais travaillé à ce poste dans le cinéma auparavant.
Vous aviez des films ou des cinéastes en référence en vous lançant dans Pieds nus sur les limaces ?
Surtout des photos. Je m’appuie beaucoup sur cet outil-là pour trouver mon film. Les scènes. Les cadres. Je me fais des cahiers d’images que je feuillette avant chaque scène. Mais avant chaque tournage, j’avoue revoir les films de Cassavetes. J’ai l’impression de l’entendre me dire dans le creux de l’oreille : « Vas-y, fais ce que tu aimes, ne t’occupe pas des autres et sens-toi libre, il n’y a de règles que les tiennes. ». Il me fait cet effet-là. Il m’empêche d’avoir peur.
Un des moments les plus saisissants du film est la scène d’amour entre Lily et une bande de jeunes garçons dans un bus. Comment l’avez-vous imaginée et tournée pour que le résultat à l’écran soit cru tout en restant dans le ton enfantin et solaire du film ?
Lily est dans une situation de générosité. Et il n’y a rien de malsain à ses yeux à donner du plaisir à ces garçons. Elle le dira d’ailleurs à sa sœur : « Si j’ai un corps c’est pour m’en servir sinon pourquoi j’en aurais un ? ». C’est aussi simple que cela pour elle. En revanche on ne vit pas la scène à travers son seul regard. D’où ce sentiment de malaise. Pour en arriver là, j’ai parlé aux trois garçons, je leur ai donné à chacun des directions et des intentions de jeu et je les ai laissés libres en faisant tourner la caméra pendant 22 minutes avec Ludivine-Lily meneuse de jeu, et moi qui parlais pendant la prise pour les diriger. J’ai adoré tourner comme cela et je me souviens avoir eu du mal à dire « coupez » !
Est-ce que votre manière de diriger vos comédiens a évolué sur ce deuxième long-métrage ?
Le mot « diriger » ne me plaît pas forcément. Je crois que je ne dirige pas. J’ai le sentiment que quand les interprètes sont à leur place, il n’y a plus rien à faire. Juste à recueillir. Je crois qu’il n’y a pas de mauvais acteur dans un film, uniquement des mauvais choix de la part du réalisateur. C’est lui qui s’est trompé. Pas l’acteur.
Avec les interprètes, je discute en amont du tournage, nous parlons de l’histoire de leur personnage, ils me posent des questions, nous cherchons ensemble. Une fois sur le plateau ils font ce qu’ils veulent... tant que cela correspond à ce que j’attends! Et surtout je mets tout en œuvre pour que la vraie vie rejoigne la fiction. Par exemple,
Denis Ménochet, qui joue Pierre, n’a ja- mais tourné plusieurs jours d’affilée avec nous. Jamais en continu. J’ai tout fait pour qu’il n’arrive pas à trouver sa place sur le plateau, comme son personnage s’en révèle incapable entre Clara et Lily. Cela n’a pas dû être facile pour Denis mais son jeu s’en ressent et je le trouve d’une extrême justesse.
Quel rapport avez-vous eu avec votre producteur Bertrand Faivre ?
C’est un vrai partenaire. Ensemble nous faisions le même film. J’avais écrit une version inaboutie du scénario que je lui ai envoyée. Après l’avoir lue, Bertrand m’a envoyé un long mail me disant précisément ce qu’il trouvait bien et moins bien. Il argumentait clairement ses propos. Et il a fini en écrivant : « Ce qui est déjà plutôt très bien c’est que c’est un film qui te ressemble. Maintenant si tu es d’accord sur mes critiques on peut essayer de travailler ensemble. » À partir de là, les choses sont allées très vite.
Nous avons fait une réunion d’écriture avec Bertrand et
Pascal Arnold. Quatre mois plus tard, le scénario était fini. Bertrand a mis en route les recherches de financement. Il a donné son feu vert pour démarrer la préparation sans avoir bouclé le budget, ce que je trouve plutôt courageux et le film s’est tourné dans la foulée. Quand je lui ai parlé de
Valérie Delis qui allait superviser tous les décors en lui indiquant que ce n’était pas son métier, il m’a juste dit : « Je te fais confiance ». Il a su me donner les outils et me laisser libre. Et je n’en ai jamais profité car je n’ai jamais dépassé !
Est-ce que vous réécrivez beaucoup le film au montage ?
Je l’écris autrement. J’oublie le scénario. À ce stade, il ne me sert plus à rien. Seuls comptent les personnages, leurs émotions, leur voyage intérieur. Ce qu’ils vivent. Le rythme. C’est difficile le montage car il faut faire le deuil de certains moments que l’on aime, certains dialogues, certains décors, certains plans… et vu ma façon de tourner, je me retrouve avec pas mal de rushes et j’ai beaucoup de scènes à enterrer. Cependant à un certain stade du montage, c’est le film qui parle de lui-même et là, couper des scènes ne vous fait plus mal mais du bien, beaucoup de bien, car le film prend son rythme, son récit, son émotion. Il trouve sa cohérence, son harmonie, sa « musique ».
Il y a justement un équilibre permanent dans ce film entre émotion, rire, malaise… qui d’ailleurs nous empêche de cataloguer le film dans un genre précis.
Si ce film est comme Lily et qu’il n’entre pas dans une « case », ce n’est pas pour me déplaire. Qu’il fasse film anglo-saxon, allemand ou français… Du moment qu’il a son humanité, sa cohérence. Du moment qu’il parle aux gens. C’est la seule chose qui compte.
Dans Frankie vous nous aviez fait découvrir le groupe CocoRosie. Comment avez-vous imaginé l’univers musical de Pieds nus sur les limaces ?
C’est au montage que j’ai commencé à penser à la musique mais je ne savais pas trop par quel bout prendre cette étape. Il y avait juste une chose dont j’étais sûre, c’était de prendre une chanson de Thomas Dybdhal pour la fin du film. Un jeune norvégien extrêmement talentueux. Et puis, par l’intermédiaire d’un ami, j’ai rencontré
Michael Stevens, qui a signé les B.O. des trois derniers films d’Eastwood : Lettres d’Iwo Jima, Gran Torino et Invictus. Il m’a dit qu’il s’installait à Paris. Je lui ai parlé du film, il m’a demandé de lui montrer des images. Je le sentais curieux. Un jour, il est arrivé au montage avec ses guitares, un synthé…
Il s’est mis devant l’écran et a commencé à jouer. Ses instruments ne sont plus jamais repartis. Michael s’est installé un studio dans la cave de la produc- tion et nous avons couplé atelier montage image et atelier musique. Nous avons travaillé ensemble. Il composait les morceaux au fur et à mesure, qu’il est ensuite allé enregistrer à Budapest. Ce fut une expérience passionnante. Sont venus s’additionner quelques-uns de ses copains : Manu Katché, Kyle Eastwood, Crofton Orr et Scott Barnhill…
Vous préférez la littérature ou le cinéma ?
Les deux ! J’ai besoin de l’un pour faire l’autre. Ça se répond. Je trouve mes sujets de films dans mes romans. Et des idées de romans en réalisant des films.