Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez le jour de la mort de Cloclo, le samedi 11 mars 1978, à 15 heures ?
Moi je ne sais pas mais mon compagnon était chez Michel Drucker avec son violon de jeune prodige, et Drucker attendait Cloclo pour une longue séquence en direct. À 13 ans, Laurent a vécu la tragédie minute par minute, et moi, par capillarité et amour de lui, je l'ai vécue aussi.
Cependant, malgré toute la tendresse et le respect que je dois à la mémoire de Cloclo, je dois dire que je me foutais éperdument de lui avant de faire ce film.
Et maintenant ?
C'est Benoît que je vois ! Je n'arrive plus à voir l'original.
En réalité ce n'est pas le sujet qui m'a donné envie de participer au film mais l'obsession de
Yann Moix pour Cloclo. L'obsession d'un grand malade pour un autre grand malade du perfectionnisme... Comme les vrais obsessionnels, Yann change d'objet en permanence : en ce moment il est fixé sur Debussy.
J'aime les obsédés, je le suis moi-même, j'ai de l'amour et de la tolérance pour notre misérable caste. Un obsessionnel, comme Cloclo, il ne faut pas avoir fait un DEA de cloclologie pour percevoir cette dimension du personnage, c'est quelqu'un qui canalise son angoisse face à la vie dans une concentration maximale pour un centre d'interêt. L'obsessionnel a un avis et il l'impose à tout le monde. Mes obsessions vont de la courgette à Offenbach.
Yann fut-il déterminant, avant le sujet ?
Il aurait pu me faire jouer une cucurbitacée, je l'aurais fait. Je me fous de ces histoires de personnages de scénarios ; je pourrais incarner un personnage qui ne m'intéresserait pas dans la vie. Nous nous sommes rencontrés dans un bar en 1996. Il m'a dit "je suis sûr que nous travaillerons ensemble", je me suis dit "quel crétin", et deux ans après jour pour jour, on tournait son court-métrage GRAND ORAL. Un vrai mec de parole. J'ai lu PODIUM, le scénario, et je ne me suis donc pas du tout vue dans le rôle de Véro.
Véronique ?
Une femme sincère qui aime son homme, Bernard Frédéric de façon sincère. Ce que j'aimais dans le traitement du sujet des sosies, au delà de l'histoire édifiante et pathétique de Bernard et de ses rêves de grandeur, c'est la douleur du personnage qui ne peut pas se contenter de vivre sa vie réelle. Il n'arrive pas à se contenter d'habiter sa peau, il préfère celle de Cloclo.
Claude François est une drogue pour lui. Ça la rend folle, bien évidemment, elle est enragée mais elle tente de l'aider à s'en sortir. Un jour il replonge dans Claude François après avoir promis d'arrêter et elle craque. Le problème, avec les sosies de stars, c'est de les aider à guérir de leur dépendance.
L'adoration des idoles, et l'envie de ressembler à ces idoles, vous connaissez de près ou de loin, indirectement ?
Lorsque j'avais 8 ans, j'étais payée 5 francs de l'heure pour signer des autographes. On pourrait dire que toute petite je fus confrontée aux conséquences les plus délirantes du vedettariat... Je voulais être factrice, j'adorais le courrier, je me faisais envoyer les catalogues Vert Baudet,
Blanche Porte, et toutes leurs promotions, c'était un trafic infernal, et ma famille a mis à profit mon obsession épistolaire, en m'assignant au poste de chef du courrier d'admirateurs. On avait un tampon signeur "
Gérard Depardieu", et je tamponnais comme une malade.
Ça m'a ébranlée durablement. J'ai découvert ce que peut susciter l'adoration d'une idole : laissez moi vous dire que ce n'est pas jojo. Le phénomène des sosies se rattache à ces pathologies d'amour (et de haine) des célébrités, mais je trouve les sosies bouleversants, parce que leur identité est en jeu, et qu'ils font ce va et vient, comme Bernard, entre leur personnalité propre et celle de leur modèle.
Ce qui est beau dans ce film c'est que le personnage ne ressemble pas à Cloclo. Tant mieux. C'est la force de la réalisation et de l'histoire que de raconter ça. Ce qu'on veut voir sur l'écran, c'est l'émotion, ce qu'on veut ressentir, c'est l'étonnement, la compassion, et l'explosion de rire devant Bernard.
C'est votre deuxième film avec Yann Moix mais le premier avec Benoît Poelvoorde ?
Reconnaissance éternelle à
Yann Moix pour m'avoir fait rencontrer Benoît, qui n'est pas un acteur, mais un être au-delà, une entité poétique et profonde. Je me méfie des acteurs, ces gens qui composent et qui trichent. Benoît est un génie. Parfois il se trouve que l'on installe une caméra devant son génie. Et ça donne un film.
C'est la première fois qu'on tourne ensemble et j'interprète sa femme. Quelle chance ! ... Bon c'est vrai qu'il me dit dans le film lors d'une crise de mégalomanie
"Qu'est ce que tu espérais ? Une petite vie étriquée avec un homme sans maîtresse ? Tu mérites mieux que ça mon ange !" La femme du personnage en a conçu une immense tristesse, mais j'ai néammoins apprécié la drôlerie de cette saillie. C'est du Moix.
Quels furent vos rapports avec Yann Moix pendant le tournage ?
Il m'a toujours dit que ce qu'il aimait chez moi, c'est que j'ai toujours l'air de penser à autre chose dans les films. Je déteste ça, j'en ai un peu honte, mais c'est vrai.