Le projet est né d'un fait divers...
J'ai d'abord découvert un article sur Frédéric Bourdin dans Libérationqui m'a horrifiée : mon premier réflexe a été de me dire que je ne pouvais pas toucher à ça. Il s'agissait de ce qui peut arriver de pire à une mère : la disparition de son enfant. Par ailleurs, j’étais fascinée par cette idée angoissante de l’arrivée au cœur de l’intimité d’une famille d’un étranger qui se substitue à l'enfant disparu. Dans un deuxième temps, après une longue phase de réflexion, j'ai compris que derrière la "violence" de ce fait divers je pouvais raconter une histoire d'amour, fondée sur un mensonge, entre une mère et un "faux" fils et ainsi transformer un personnage au départ terrifiant en un être en quête d'amour. Je me suis alors rendue compte que ce qui m'avait séduite dans cette histoire, c'était la démesure de ce que fait ce garçon pour gagner l'amour d'une mère et la réponse de celle-ci.
S'agit-il d'un comportement répertorié par la psychiatrie ?
Non, car il y a chez cette personne deux troubles contradictoires : il est à la fois narcissique (tout tourne autour de lui, il ramène le monde à lui et ne se préoccupe pas du désir de l'autre) et a une forme d'hystérie grave, c'est-à-dire qu'il est dans le désir de l'autre. Sans être un assassin, il a en commun avec le psychopathe de considérer l'autre comme un objet et d'être totalement indifférent à sa souffrance. Mais ce type de comportement est surtout déstabilisant pour les enquêteurs car ils tombent très rarement sur des personnages aussi manipulateurs : les témoignages des policiers révèlent d'ailleurs qu'ils ont été particulièrement choqués, en découvrant la vérité, d’avoir été à ce point trompés. C’est l’autre aspect de cette histoire qui m’a intéressée, c'est-à-dire l’incroyable empathie suscitée par ce personnage qui lui donne un pouvoir exorbitant sur la police.
Quel type de recherches avez-vous menées ?
Je me suis constituée une base extrêmement documentée, pour mieux m'en détacher ensuite. J'ai lu tout ce qui avait été écrit sur Bourdin à l'époque des faits et j'ai rencontré une "profiler", des psychiatres spécialisés dans l'adolescence maltraitée et des policiers scientifiques : ils m'ont dressé un portrait de ce type d'individu, en m'expliquant leur comportement et leurs réactions physiques face aux enquêteurs. Puis, j'ai pris beaucoup de distance avec ce matériau pour créer mon personnage de fiction. Car ce n’était pas tant Bourdin qui m’intéressait que la force du mensonge quand il sert une telle quête d’amour.
Justement, quelle a été votre plus grande difficulté pour passer du fait divers à la fiction ?
La dramaturgie du fait divers était tellement forte que je craignais de ne pas pouvoir m'approprier le personnage et de rester constamment à l'extérieur. C’est pourquoi j’ai travaillé sur la complexité des personnages, leurs sentiments, leurs émotions, de manière à être au plus près de l'intime. Je souhaitais que le spectateur ne les juge pas, mais qu'on soit dans leur souffrance, leur manque, leur désir et leur aveuglement, pour déceler derrière la folie de l’un, la faiblesse et l’aveuglement de l’autre, la difficulté à s’aimer, à aimer, à être aimé. C'est tellement complexe de comprendre le fonctionnement d'un individu pareil qu'il faut prendre une direction forte – adopter un point de vue personnel – quitte à transformer totalement les faits.
Comment s'est passée l'écriture ?
J'ai d'abord développé le scénario seule pendant deux ans, puis je me suis fait aider sur la structure. Cela m’a permis de libérer du temps pour les personnages : j’ai alors imaginé, pour les trois protagonistes – la mère, le flic et Matteo –, un journal intime d'une trentaine de pages chacun, qui raconte, à la première personne, leurs états d'âme et leurs doutes. C'est un travail qui m'a été extrêmement précieux : c’est en explorant les zones mystérieuses des personnages que j’ai pu scénariser leur confrontation aux événements et aux autres protagonistes ; ce qui m’a amenée aussi à réécrire entièrement certaines séquences. Et ensuite ? J'ai largement développé la deuxième partie du film – celle qui se passe dans la maison familiale. J'ai détaillé, heure par heure, tout ce qui se déroule entre l'arrivée de Matteo dans la maison et son départ avec le père. Cette démarche a généré des scènes que je n'avais pas écrites et a mieux structuré, me semble-t-il, le film.
Avez-vous souhaité jouer avec les codes du thriller psychologique ? Absolument. C'était une manière, dans toute la première partie du film, de créer un arc sur Matteo : au départ, il est extérieur à nous, il est animé d'une très grande violence contre lui-même qui témoigne de son incroyable détermination. On se demande jusqu'où il est prêt à aller dans un but qu'on ne connaît pas encore. Quand il arrive dans la maison familiale, et qu'il est en contact avec "sa mère", on glisse vers une plus grande intériorité et une découverte progressive de l'amour maternel. C'est cette évolution sans doute qui nous aide à entrer dans le personnage, même s'il reste mystérieux jusqu'à la fin. Il est assez étonnant de constater que certains veulent croire jusqu’au bout, en dépit de l’évidence, que Matteo est peut-être Toni.
Beaucoup de sentiments passent par les visages, notamment celui de Miou-miou...
J'aime énormément capter les non-dits et le trajet intérieur des personnages qui, pour moi, passe non pas seulement par le visage, mais par le déplacement des corps dans l’espace. C’est pourquoi je n’ai pas multiplié les gros plans. Je pense en effet que le rapport des comédiens à l'espace est déterminant dans la mise en scène du sentiment.
Décririez-vous Omer comme un personnage naufragé ?
Omer est surtout naufragé par sa culpabilité d'avoir échoué à retrouver le fils disparu. Il commet une grave erreur, dans la scène de l'ascenseur, en accompagnant la mère et en approchant de trop près sa souffrance : il aurait dû garder ses distances. Mais il est si près d'elle à ce moment-là qu'il se crée entre eux un lien fondamental pour la suite. Un flic doit savoir rester à la bonne distance de ses émotions : s'il n'y parvient pas, il est fragilisé. C’est pour cela que l’arrivée du "faux" Toni chamboule tous ses repères : il ne peut s’empêcher d’y voir sa propre rédemption.
Tout change quand il est avec son frère.
Les scènes avec son frère handicapé sont les seuls moments du film où personne ne ment : il y a une telle authenticité de leurs rapports, et une telle compréhension mutuelle, que le frère incarne un pendant très positif de sa condition de flic.
Et la mère ?
Quand la vie de quelqu'un dépend d'une seule personne – l’enquêteur en l'occurrence –, il se crée un lien extrêmement intime entre ces êtres. Dix ans plus tard, ce lien n’a rien perdu de sa force. Surtout, elle sait qu'elle peut reparler de son fils avec cet homme parce qu’ils partagent cela ensemble, parce qu’il a été au plus près d'elle – beaucoup plus près que son mari.
Le film parle de l'imposture, mais ne porte pas de jugement : après tout, même si le fils n'était pas celui qu'on croit, cela serait-il si grave ?
Le plus important, c'est la vérité des émotions et des sentiments des personnages. Peu importe que tout parte d'un mensonge : il permet à un être qui n'a connu aucun amour, et que cela a détruit, de rencontrer un autre être dont l'amour est disponible, mais enfoui au fond d'elle-même. Ce qui est moralement inacceptable d’habitude le devient dans ce cas : la fin justifie les moyens. Il n’y a pas de stratégie inexcusable quand on poursuit l’amour.
Le personnage de Matteo est presque christique : il se mortifie et semble être là pour racheter la disparition d'un enfant...
Il y a ici, quand cet étranger débarque, quelque chose de l'ordre de la réparation. Pour le père, qui n'a jamais pu surmonter sa culpabilité et sa souffrance, le retour du fils permet d'accomplir, en quelque sorte, un travail de deuil. Pour la mère, il ravive un amour enfoui et lui permet d’accepter la mort de l’enfant. En revanche, pour Omer, la situation est terrible : il a cru réparer sa faute et en a commis une plus énorme encore. C'est sans doute le personnage le plus immédiatement humain, celui dont je me sens le plus proche.
Comment avez-vous choisi Olivier Gourmet, qui interprète Omer ?
Ce qui m'a plu chez
Olivier Gourmet, c'est qu'il exprime toujours du charisme en interprétant ses personnages, quels qu'ils soient. Dans le film, c'était très important que le spectateur ne se dise jamais que c'est un mauvais flic : il fallait, au contraire, qu'on sache que c'est un bon flic dès l'instant où on le voit. C'est pour cela que j'ai supprimé la plupart des questions qu'Omer pose à Matteo à l'hôpital : on risquait sinon de juger son travail. Je n'ai donc conservé que son charisme de flic qui commet une faute.
Et Miou-miou ?
Elle a une qualité extraordinaire : c’est une authentique actrice populaire, c’est-à-dire qu'on s'identifie immédiatement à elle. C'était un point de départ essentiel : il fallait que, d'entrée de jeu, on soit tout proche d'elle pour qu'on puisse l'accompagner dans son trajet, qui va de la normalité jusqu'à cette situation étrange où elle accepte un étranger comme son fils.
Miou-miou est aussi une femme très forte derrière une apparente fragilité. Elle a su se servir de ces contraires pour exprimer une véritable intégrité dans son rapport à l'adolescent. Son jeu ne raconte jamais la folie, seulement la souffrance et ses conséquences extrêmes. Grâce à cela, le personnage qu’elle incarne dans le film est toujours d’une grande dignité.
Vous a-t-elle facilement donné son accord ?
Au départ, le fait qu'il s'agisse de disparition d'enfant l'a un peu inquiétée. Mais elle a été d'une grande finesse dans sa lecture du scénario et m'a fait plusieurs suggestions intéressantes. Par exemple, c'est elle qui m'a conseillé de faire annoncer à Hugo par le père, et non par la mère, que le fils aîné était de retour. Elle m'a dit : "Pour que notre couple existe, il faut que ce soit le mari qui prenne ça en charge puisque je prends en charge tout le reste." Elle avait raison.
Comment avez-vous rencontré Kévin Lelannier qui interprète Matteo ?
La directrice de casting, Marion Tenet, avait sélectionné une quinzaine de jeunes gens : ils étaient censés jouer une scène – que je n'ai pas tournée – où ils racontaient les horreurs qu'ils avaient subies en captivité. Quand Kévin Lelannier s'est mis à parler, il était le seul dont on croyait et visualisait tout ce qu’il racontait : il n'y mettait aucun pathos, il introduisait une certaine distance par rapport à ses propos et affichait presque un léger sourire aux lèvres. En outre, il est incroyablement photogénique et il dégage un inquiétant mystère.