Comment est né le film?
Je suis né en Iran et j'ai fui mon pays avec mes parents à l'âge de 9 ans, dans l'espoir qu'on nous reconnaisse le statut de réfugiés politiques en Europe. À l’époque, mes frères et sœurs étaient trop petits pour voyager avec nous. Ils nous ont rejoints plus d'un an après, grâce à un cousin et à un ami à nous. Du coup, l'un des parcours que raconte le film est assez autobiographique. Les autres intrigues s'inspirent d'événements réels qui sont arrivés à de proches amis ou d'histoires sur lesquelles je me suis documenté ces dernières années. Mais le sujet du film m'a toujours tenu à cœur et me tiendra encore à cœur à l'avenir.
Dans quelle mesure le scénario s'inspire-t-il de votre expérience personnelle?
A hauteur de 25% environ. Mais, bien entendu, j'ai aussi modifié certains éléments autobiographiques dans un souci d'efficacité dramatique. Je n'ai pas cherché à raconter l'histoire de ma vie, mais trois récits emblématiques d'hommes et de femmes en quête de liberté, quelles que soient leurs origines. D'une part, ce qui m'intéressait, c'était de montrer comment ces personnages, jeunes ou moins jeunes, affrontent cette situation extrême et, de l'autre, je voulais rendre hommage à tous ceux qui ont vécu de telles souffrances et qui sont même morts pour un instant de liberté.
Dans quelle mesure votre dernier documentaire vous a-t-il servi d'inspiration pour Pour Un Instant La Liberté?
Mon documentaire, Exile Family Movie, retraçait les 15 dernières années de la vie d'une famille entre l'Europe et les Etats-Unis. Contrairement a Exile, je souhaitais que
Pour Un Instant,la Liberté́se déroule entre deux mondes, et non pas dans les pays d'origine ou de destination des réfugiés. Je voulais montrer ce que les gens doivent endurer pour venir en Europe et qu'ils n'ont pas d'autre choix.
Quelle est la probabilité pour qu'une famille traverse la frontière sans se faire arrêter ? Et combien cela lui coûte-t-il en général?
La probabilité est assez élevée, sinon,il n'y aurait pas tant d'immigrés clandestins en Europe. Quand on était en Turquie pour faire des recherches il y a deux ans,notre guide kurde nous a demandé si nous souhaitions nous rendre au point de passage 5 4 on ne garde pas un minimum de sens de l'humour dans des situations aussi extrêmes, on est voué à être anéanti. Après tout, à quoi d'autre peut-on se raccrocher?
En débarquant à Ankara,les réfugiés politiques survivent dans des conditions très dures... Souhaitiez-vous vous en prendre à la Turquie en particulier ou à n'importe quel pays accueillant des immigrés clandestins? En réalité, il ne s'agit pas de la Turquie, cela pourrait se dérouler dans n'importe quel pays. J'ai voulu faire un film universel en parlant d'êtres humains qui aspirent à une vie meilleure loin de chez eux, que ce soit pour des raisons politiques ou humanistes. Je pense que nous devrions tous avoir le droit de vivre là où bon nous semble. D'ailleurs, dans des conditions normales, on ne quitte son pays ou sa famille que lorsqu'on n'a pas le choix de faire autrement.
L'ONU semble impuissante et demeure passive la plupart du temps. Pensez-vous que l'Organisation pourrait être plus efficace ou qu'elle est totalement tributaire de la politique d'immigration de l'Europe?
Je crois que l'ONU n'est pas impuissante,même si elle n'est pas aussi forte qu'elle devrait l'être. Elle aide pas mal de gens et elle nous a d'ailleurs aidés quand nous étions en Turquie. Mais en fin de compte,son pouvoir dépend des gouvernements. Et ces derniers édictent un nombre croissant de réglementations et de lois à l'encontre des réfugiés et l'ONU ne peut en aucun cas faire abstraction de ces lois.
A un moment donné, l'un des enfants se demande pourquoi les gens ont besoin de papiers pour retrouver leurs parents. Même si cela est formulé de manière un peu naïve, on est entre l'Iran et la Turquie! Je ne sais pas exactement combien cela coûte, mais je crois que c'est entre 5000 et 20 000 Euros. Vous évoquez la violence de la police politique qui arrête le car au début du film. Pouvez- vous m'en dire un mot?
On les appelle les "Pasdaran", autrement dit les Gardiens de la Révolution. Leur responsabilité leur donne beaucoup de liberté pour surveiller, torturer et même tuer les suspects.
La scène d'ouverture, qui montre en plan panoramique des gens exécutés par l'armée, donne le ton du film. Ce plan-là et la scène suivante, plus légère et plus drôle, où l'on voit des enfants et leur passeur.
Je trouve que la juxtaposition d'éléments tragiques et comiques est absolument essentielle. Pour moi, l'humour est la meilleure technique de survie et si vous fustigez également la collusion entre le gouvernement turc et les services secrets iraniens... Chacun sait que les services secrets de ces deux pays travaillent main dans la main. Je l'ai appris au cours de mes séjours de recherche en Turquie. J'ai rencontré à Van, ville frontalière, quelques réfugiés qui m'ont raconté des histoires abominables. Quand on a démarré le tournage dans la ville turque d'Erzurum, le consulat iranien a tenté de faire annuler notre autorisation de tournage. Par chance, notre producteur a réussi à convaincre le maire de la ville qu'il aurait tout intérêt à nous laisser tourner sur place. Sachant, en plus, qu'Erzurum doit accueillir les Jeux Olympiques d'hiver universitaires en 2011, le maire a décidé d'être notre allié pour montrer à l'Occident que sa ville était capable de mener à bien un projet d'une telle envergure! On peut dire qu'il s'agit de l'un des thèmes-clés du film et d'une question majeure de notre société... Malheureusement, la bureaucratie est considérée comme la meilleure solution à la plupart des problèmes de société. Et lorsqu'on apprend qu'un réfugié s'est jeté par la fenêtre et s'est tué parce qu'il ne voulait pas être renvoyé dans son pays, nous devrions revoir en profondeur notre conception de la bureaucratie. Il faut être vraiment désespéré pour en venir à de telles extrémités, non?
Dans une scène bouleversante, un personnage va jusqu'à s'immoler par le feu devant le bâtiment de l'ONU. Pensez-vous que le régime iranien pousse les gens à des gestes aussi désespérés?
Un jour où l'un des réfugiés qui joue un petit rôle dans le film faisait la queue, il a vu quelqu'un s'immoler par le feu il y a quelques années. Non seulement le régime iranien pousse les gens à ces extrémités, mais il assassine de nombreuses personnes hors d'Iran. On trouve la liste de ses actes terroristes sur Internet. L'ironie, c'est que la plupart des pays européens laissent ces assassins en liberté. Seule l'Allemagne a accusé l'Iran de s'être rendu coupable de “terrorisme d'Etat”lors du Jugement de Mykonos en 1992.
Le film met en scène des personnages très différents qui ont un but commun: quitter l'Iran et trouver refuge en Europe. Comment êtes-vous parvenu à les rendre aussi attachants? Comment s'est passée l'écriture du scénario?
J'ai commencé à écrire le scénario en 2000. J'ai effectué plusieurs voyages de recherche en Turquie pour voir ce qui avait changé ces dernières années. Je me suis beaucoup entretenu avec des réfugiés et des membres d'ONG, et j'ai participé à des ateliers d'écriture comme Equinoxe ou le Sundance Lab.Tout cela m'a aidé à trouver le juste équilibre entre tragédie et comédie,ce qui est essentiel pour un film comme le mien.
Avez-vous fait des recherches pour les personnages des agents secrets qui torturent l'un des protagonistes?
Bien entendu. Je connais pas mal de gens qui ont été arrêtés et incarcérés par la police secrète. Je me suis entretenu avec eux et je me suis aussi rendu à la frontière entre la Turquie et l'Iran pour rencontrer des réfugiés et discuter avec eux. Ils m'ont raconté qu'ils évitent de sortir de chez eux parce qu'ils ont peur de la police secrète iranienne et aussi de la police turque. Il y a beaucoup d'exemples de gens maltraités et déplacés qu'on n'a jamais retrouvés.
Il s'agit de votre premier long-métrage de fiction. Quels étaient vos choix de mise en scène?
Comme je viens du documentaire, on s'attend sans doute à ce que j'ai réalisé mon premier film de fiction dans un style documentaire, mais j'ai toujours été attiré par le réalisme poétique. Je souhaitais adopter un style visuel et un mode de narration permettant au film de fonctionner sur d'autres registres que le seul aspect documentaire. Au moment des préparatifs, je n'avais qu'une obsession. Comment un film de fiction peut-il dépasser l'esthétique documentaire? J'avais déjà réalisé deux documentaires partiellement auto-biographiques,et je ne voulais surtout pas me répéter dans mon premier long métrage de fiction. J'avais tendance à penser que la fiction ne pouvait pas surpasser le documentaire en matière de “réalisme”ou d'“authenticité”. Un film de fiction a beau être “fabriqué”, il permet d'atteindre une vérité plus profonde car on peut faire appel à d'autres styles visuels et à d'autres techniques, et on peut se permettre d'être plus radical.
Comment avez-vous choisi les principaux comédiens? Avez-vous fait appel à des non professionnels?
Nous avons consacré plus d'un an et demi au casting, à Berlin, Stockholm, Londres, Paris, Vienne et même à Leipzig et Francfort. Nous avions certaines exigences qui ne nous ont pas facilité les choses: il nous fallait des comédiens perses qui parlent farsi sans aucun accent, certains devaient avoir une vingtaine d'années, et bien entendu, il fallait surtout qu'ils jouent bien! Il nous fallait aussi trois enfants âgés de 5 à 7 ans parlant la langue sans aucun accent. Par-dessus le marché, il fallait que les acteurs soient conscients qu'ils allaient participer à un film qui critique le régime. Cela a automatiquement exclu ceux qui voulaient rentrer en Iran. Au bout du compte, nous nous sommes retrouvés avec un mélange d'acteurs professionnels et de débutants. Certains d'entre eux ont changé leur nom pour des raisons de sécurité. Le plus difficile a été de les diriger de manière à ce que la diversité de leurs parcours et de leurs origines ne soit pas perceptible.
Avez-vous beaucoup répété? Leur avez-vous parlé de votre propre expérience?
Nous avons fait quelques répétitions, mais pas trop non plus. Nous avons beaucoup parlé des motivations des personnages,et ce qui est intéressant, c'est que tous les comédiens se sont sentis proche du sujet du film. Certains étaient eux-mêmes réfugiés ou enfants d'immigrés. Ce film faisait déjà partie intégrante de nos vies, et nous l'avons considéré comme un manifeste de résistance et un hommage aux millions de réfugiés partout dans le monde.
Où avez-vous tourné l'essentiel du film? En Turquie?
Nous avons tourné un mois à Ankara, deux semaines dans la région montagneuse d'Erzurum, à l'est de la Turquie, deux semaines en studio à Vienne et un jour à Berlin.