Primer est une expérience de cinéma inédite, un puzzle qui pousse le spectateur à essayer de comprendre ce qu’il voit tout en l’obligeant à se résoudre à ne pas totalement y parvenir. Car si
Shane Carruth a construit son film d’une façon très précise en prenant soin d’y mettre toutes les clés, il ne les a pas forcément mises là où le spectateur s’attend à les trouver. On perd ainsi ses repères devant ce film et de là naissent à la fois une stimulation et une tension qui font l’originalité et la force du film.
Alors qu’il ébauche
Primer, Carruth voit pour la première fois Les Hommes du président de Alan J.Pakula. Le film le fascine. Il l’utilisera comme modèle pour bâtir son film. « Un accident de voiture m’a cloué au lit pendant un mois, j’ai beaucoup zappé sur TCM. Et découvert des films comme Conversation Secrète, Norma Rae et surtout Les Hommes du président. Ils m’ont persuadé de faire de
Primer un film qui se repose sur sa narration, pas sur des effets spéciaux ou des écrans de fumée. Ça me permettait d’aller plus directement vers les thèmes universels dissimulés derrière l’argument de
Primer ».
Après un an de travail sur le scénario, Carruth fait face au plus gros pari de
Primer: trouver des comédiens qui pourront faire sonner juste les dialogues, très terre-à terre, de son film. « J’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des comédiens capables de casser leur moule habituel, qui puissent éviter de dramatiser ces dialogues. En fait, une fois casté
David Sullivan pour le rôle d’Abe, je n’ai trouvé personne pour celui d’Aaron. Alors je me suis dit, pourquoi pas moi ? ». Carruth et Sullivan passeront néanmoins plus d’un mois en répétition, afin d’être fin prêts pour le tournage, où le réalisateur ne pouvait pas se permettre de faire beaucoup de prises des scènes. Faute d’argent.
Primer a coûté un peu plus de 7000 $. Il a été tourné en cinq semaines à Dallas, les décors étant « fournis » par les amis et la famille de Carruth, prêtant gracieusement leurs appartements et maisons. Malgré ce budget très restreint, Carruth a tenu à tourner en super 16mm, gonflé par la suite en 35mm, format idéal selon lui pour obtenir le visuel contemporain, froid, qu’il désirait, en hommage aux films des 70’s cités plus haut. La machine à remonter le temps sera conçue à partir de simples caisses en métal, son bourdonnement étant enregistré à partir des sons d’une voiture et d’une meuleuse mécanique. « Je ne voulais pas d’un son composé sur ordinateur, il fallait que ce soit très analogique, très réaliste, que ça donne l’impression de quelque chose qui pouvait se détraquer, exploser à tout moment ».
Si cette approche est rétrospective d’un cinéma d’hier,
Primer apparaîtra aux yeux de la presse américaine qui le découvre au festival de Sundance en 2004 comme un film novateur. Il y remportera le grand prix. Suivi rapidement de celui de la fondation Alfred P.Sloan, qui récompense les films en lien avec la science et la technologie.