Tout d’abord, je déteste faire ça, c’est d’un tel nombrilisme. Une partie de moi a envie de dire : « Bon sang, allez voir le film et j’espère que ça va vous plaire. » Une autre partie a envie d’écrire et de s’exprimer pendant des heures – de préférence avec du vin et des cigarettes – sur ce sujet bizarre, mortifiant et difficile qu’on appelle réalisation. J’aimerais tellement mieux sourire, hocher la tête et dire : « Oui, oui, bien sûr, comme vous voudrez... » Mais le devoir m’appelle, alors voilà : ...
Le film
Ce film a mis 7 ans à se faire. Même si le scénario ressemblait à une comédie romantique simple et vive, il était impossible de trouver l’interprète d’Allegra, le premier rôle féminin. J’ai appris au fil de nombreux obstacles que même si j’avais quelques atouts pour moi dans l’histoire – humour, originalité, bons dialogues – j’avais encore plus de choses contre moi. Je m’explique : mon personnage principal est une femme, elle est intelligente et vit dans un New York intellectuel, elle affirme son homosexualité sans guère se préoccuper de l’identité sexuelle de ses partenaires et elle aime l’opéra, une forme d’art que la plupart des Américains trouvent opaque, pour employer un euphémisme. En outre, elle couche avec insouciance avec un homme, puis une femme sans s’inquiéter de ses sentiments ou des leurs.
L’actrice principale
J’avais besoin d’une actrice qui pouvait donner au personnage un côté intellectuel et un côté viscéral. Il fallait qu’elle soit séduisante et sexy, mais d’une façon désinvolte. Dans le scénario, elle est décrite comme une femme qui s’intéresse plus à son vocabulaire qu’à son apparence. Il fallait qu’elle soit drôle. Elle est le sujet et l’objet de toute l’action et à ce titre, elle incarne un rôle traditionnellement masculin. On a trouvé
Elizabeth Reaser seulement une semaine avant le début du tournage.
Sexe et comédie
Ce que je tenais le plus à explorer dans ce film, c’était une sorte de politique sexuelle qui est actuellement complètement ringarde : un amalgame du féminisme des années 70, de la politique identitaire des années 80 et des stéréotypes sexuels actuels et rétros. Mais je voulais le faire de façon comique, en me moquant à la fois du sérieux de mes personnages et du sérieux avec lequel la culture américaine dominante voit les hommes et les femmes.
Ma vision du fonctionnement des genres dans les médias dominants n’est pas forcément originale. En général, je trouve ça médiocre, réactionnaire et je pense que ça fait commerce des pires éléments de l’humour masculin stupide, réducteur et sexiste. Cependant, je n’ai rien contre quelqu’un qui glisse sur une peau de banane si ça fait rire. Je pense qu’une femme qui veut du plaisir sexuel et de la liberté sexuelle est toujours déplacée dans la culture américaine. Si elle a des penchants intellectuels et si son sex-appeal n’est pas forcément situé au niveau de son décolleté, elle est carrément mal barrée.
C’est le problème auquel j’ai été confrontée pour le casting, la réalisation et le montage de ce film. Comment faire en sorte qu’une femme intelligente – et je ne veux pas dire que c’est une brune à lunettes – soit à la fois baisable et capable de baiser tout en restant drôle ? (Je sais que ce vocabulaire est cru. C’est parce que je suis dans le métier depuis très longtemps. Les personnages féminins sont toujours abordés en termes de « baisabilité ». Demandez à n’importe qui, vous verrez.)
Les sources d’inspiration
Il y a plein d’autres choses à dire au sujet de ce petit film. Presque tous les personnages sont inspirés de personnes réelles : amants, anciens amants, amis, anciens amis. L’analyse qu’Allegra fait au début du film sur Turandot m’a été expliquée pendant mon adolescence par un type pour qui j’avais craqué pendant une colonie de vacances. Le personnage de Nell s’inspire d’une ancienne copine qui a fait de la vie de mon petit ami un enfer lorsqu’elle l’a rencontré. Grace, la souffleuse de verre, s’inspire d’une femme que j’ai rencontrée au cinéma un jour, il y a mille ans. On a partagé de la réglisse pendant un festival de cinéma des années 30 et j’ai éprouvé un amour non partagé pour elle pendant de nombreuses semaines.
La comédie est une formidable stratégie subversive. C’est aussi la façon dont je vois la plupart des choses dans le monde (quand je ne suis pas dans un état de rage complète). J’ai simplement écrit ce que je trouvais drôle sur la façon dont les hommes et les femmes sont censés être. Et les films qui m’ont le plus influencé sont ceux que ma mère m’emmenait voir le vendredi soir à l’AFI, à Washington, quand j’étais petite.
Mon Homme Godfrey reste un de mes films préférés de tous les temps, ainsi que
La Bataille D’alger. Je n’y peux rien, j’ai bien et bien fait des études de philo, j’aime passer mon temps à lire, je suis une fervente adepte des théories contemporaines sur la psychanalyse, j’ai milité pendant des années avant de commencer à faire des films. Tous ces centres d’intérêt se trouvent dans le film, même si j’aime bien rire bêtement et grassement aussi.
Alors, l’opéra et le heavy metal, la loufoquerie et Freud, New York et le reste de l’Amérique lontaine... c’est moi,
Puccini Et Moi.