Eloge de la contrainte
Jusqu’à
Inside Job, j’avais travaillé dans le luxe : je n’avais de comptes à rendre à personne. Avec
Pusher Ii et
Pusher Iii, j’avais une obligation de résultats financiers. Et j’en suis arrivé à croire que les contraintes sont la meilleure chose qui puisse arriver à un artiste. Ça oblige à rester concentré. Je suis persuadé que les meilleurs films hollywoodiens ont été réalisés entre les années 20 et 50. A cette époque, la censure était si dure qu’elle incitait les cinéastes à suggérer ce qu’ils n’avaient pas le droit de montrer. Aujourd’hui, les contraintes sont perçues comme négatives, mais il faut en voir le bon côté, savoir les détourner à son profit. Le cinéma- qui est en train de décliner- a besoin de défis, parce que le public est en train de s’en détourner au profit de la télé.
L'Ecriture
Dans
Pusher Ii, j’ai traité un thème très classique : la relation père-fils, avec le fils qui cherche l’amour de son père. Sans succès : faiblesse. Il se rend compte que pour se libérer de son père, il a besoin de tuer celui-ci.
Pusher Iii traite de la chute d’un roi, de changement de génération, du cynisme du monde des affaires. Plus on se bat pour rester au sommet, plus on détruit tout ce qui vous entoure. J’ai eu un peu plus de mal pour trouver la faiblesse du personnage, jusqu’à ce qu’il se révèle un toxicomane essayant
de se désintoxiquer.
Tourner avec de vrais criminels
C’est le résultat d’un casting. Pour
Pusher, j’ai mélangé des acteurs professionnels avec des gens qui avaient un casier judiciaire. Pour les II et III, je suis allé beaucoup plus loin dans ce sens : les seuls acteurs professionnels étaient les acteurs principaux,
Mads Mikkelsen ou
Zlatko Buric. Tous les autres ne s’étaient jamais trouvés face à une caméra. Evidemment, il faut être très exigeant au moment du casting. Je cherche d’abord des visages. S’ils me plaisent, on teste ensuite la capacité de la personne : peut-elle se détendre face à la caméra? Si elle dégage une forte personnalité, je lui donne le rôle et m’adapte à sa façon d’être, comme un instituteur avec des enfants. Cette tradition de “street casting” est née aux États-Unis avec John Cassavettes et Paul Morrissey. J’ai souvent été surpris du professionnalisme des gens que nous avons choisis. Une fois qu’ils avaient compris le fonctionnement du film, ils arrivaient à l’heure, en connaissant leurs dialogues. Et
Mads Mikkelsen était très généreux et ouvert.
Pusher Ii est son rôle favori, c’est aussi celui qui montre l’étendue de son talent. Il sait que si une scène fonctionne, ce n’est pas grâce à lui, mais grâce à l’acteur qui joue en face de lui. Même chose avec
Zlatko Buric. Nous avons eu beaucoup de chance que les gens se lient aussi rapidement.
Nous avons commencé ensemble. Il a joué dans tous mes films sauf
Inside Job. Quand je l’ai appelé pour
Pusher 3, il tournait dans
Le Roi Arthur, et il m’a dit oui, sans hésiter. Maintenant il joue le nouveau méchant dans
James Bond>. Après, il jouera dans mon prochain film. Il a été déclaré l’homme le plus sexy de Scandinavie et a reçu le prix du meilleur acteur danois pour Pusher 3. Je connais ses forces mais aussi ses faiblesses. Il faut vraiment le pousser, et il demande à être défié. Nous avons développé un rapport de confiance mutuelle. Par exemple, au bout d’une semaine de tournage de PUSHER 3, nous avons arrêté de parler du rôle, parce que nous savions que nous étions sur la
voie. Même chose avec Zlatko Buric de Pusher 3. Il a tourné dans Dirty Pretty Things pour Stephen Frears. Lui aussi, je le connais très bien. Mais de tourner dans l’ordre aide à installer ce genre de lien.