Entretien avec Philippe de Chauveron

Comment a germé l’idée très originale du film?
Le jour où j’ai réalisé, statistiques à l’appui, que les Français sont les champions du monde du mariage mixte. Différentes études disent qu’environ 20 % des unions qui ont lieu dans notre pays se font entre des individus d’origines et de confessions différentes. Chez nos voisins européens, le chiffre tournerait plutôt autour des 3%.

Mais de près ou de loin, la mixité dans le couple, c’est quelque chose que vous avez connu ?
Je viens d’une famille catholique et bourgeoise, alors oui, j’ai vu quel type de problème la mixité pouvait provoquer dans un milieu comme le mien, même si on était tout de même plus cool que les Verneuil ! Mon frère a été marié à une femme d’origine maghrébine, tandis que j’ai vécu avec une femme africaine. Le scénariste chez moi prenant souvent le dessus, j’ai imaginé comment le vivrait une famille obligée d’accepter quatre mariages mixtes à la suite !

Pour autant, votre vision n’est pas manichéenne.
Oui, parce que dans le film, tout le monde a des défauts, des travers... Et on voulait pouvoir en rire, sans arrière‐pensée. J’ai testé la première version du scénario auprès de copains de différentes communautés.

Résultat ?
J’ai vu tout de suite que ça les amusait et que ça fonctionnait. Surtout que nous étions dans le vrai. Et plus encore après la petite contribution de chacun, qui m’a permis d’enrichir le propos et de le rendre aussi plus authentique.

Depuis LES AVENTURES DE RABBI JACOB, les comédies qui surfent sur les clivages de race ou de religion ont souvent donné de bonnes comédies.
Le comparer à ce grand film de Gérard Oury est flatteur... A titre personnel, je pense que la présence en France d’autant de communautés est une richesse énorme, même si on n’en tire pas forcément parti.

campe une femme très vieille France, très croyante aussi. Elle vous rappelle quelqu’un ?
Ma propre mère, qui était tout de même moins stricte. Elle donnait des cours de catéchisme. Moi, j’étais plutôt réfractaire sur le sujet, du coup j’ai échappé à la communion, mais en contrepartie, ma mère, inquiète par ce rejet, m’a envoyé chez le psy !

Les quatre gendres, tous d’origines étrangères ont un point commun. Ils se considèrent comme des français à part entière !
Beaucoup d’enfants d’immigrés m’ont dit qu’ils souffraient qu’on ne les considère pas comme des français à part entière. La scène de La Marseillaise me permet d’illustrer cet aspect. Le père Verneuil () qui est plutôt à couteaux tirés avec le personnage que joue , mais aussi avec les autres, hallucine lorsqu’il les entend chanter les paroles de l’hymne national. Soudain il les regarde différemment et leur dit «Vous m’avez donné le frisson».

Autre scène culte, celle de la «cuite» entre les deux pères. Ils ont disparu, tout le monde redoute le pire, mais non...
La scène de cuite est en quelque sorte patrimoniale. Le cinéma hexagonal est jalonné de scènes culte de beuverie, du Singe En Hiver, aux Tontons Flingueurs, en passant par Bienvenue Chez Les Ch'Tis. Il n’y a souvent rien de mieux pour dérider une situation tendue entre deux camps que l’on croit irréconciliables...

De quel cinéma vous nourrissez‐vous ?
Je suis fan des comédies potaches des frères Farrelly, comme Mary À Tout Prix. Sinon, je suis un grand admirateur de la comédie sociale italienne, particulièrement de Dino Risi. Et des films de la troupe du Splendid. J’ai vu pour la première fois Les Bronzés à sa sortie en 1976. J’avais 11 ans et 25. Il a encore une foule d’anecdotes marrantes. Il se souvient avec un plaisir non dissimulé comment France Soir, à l’époque avait écrit «après ce film, vous n’entendrez plus jamais parler de ces acteurs».

et étaient votre premier choix pour incarner les parents ?
Absolument. Ça fait une vingtaine d’années que je suis Chantal. Au sein des Nuls, elle a dynamité l’idée qu’on se faisait de l’humour à la télévision, avec sa façon très straight de dire des horreurs. Il faut se souvenir qu’avant eux, le comble du sulfureux en la matière c’était Stéphane Collaro. Quant à Christian, j’aime sa façon de jouer les êtres détestables. Il a tout de suite été fan du scénario. C’est un acteur d’une grande précision, très fin. Il s’est contenté de rajouter des touches personnelles, ici et là.

Une chose en particulier vous a bluffé chez Clavier ?
Plusieurs. Mais en particulier le fait qu’il connaissait les dialogues par coeur, je veux dire ceux de tout le monde. Il est resté très près de tous, donnant la réplique dans les contre‐champs, invariablement disponible pour les autres. Il les a énormément aidés, donnant d’infimes petits conseils à chacun, et en entretenant la bonne humeur.
Il dit ne plus s’amuser «autant qu’avant», mais moi je ressens tout le contraire. Il s’amuse toujours. Je le vois à sa manière de toujours pratiquer la provocation. Il est resté assez «punk». Il a surtout une manière de blaguer à froid assez unique. Les gens autour de lui passent leur temps à se demander si c’est du lard ou du cochon. Je le vois encore traverser le plateau le premier jour, un peu sec, en soupirant et en marmonnant «pfff, qu’est‐ce qu’elle a l’air molle cette équipe...».

Parlez‐nous des gendres, à commencer par .
Quand je l’ai vu dans Les Kaïras je me suis dit «je le veux tout de suite». J’avais besoin de gens qui inspirent la sympathie. Je lui ai fait faire l’essai sur la scène de la Marseillaise et il a tout de suite été dedans.

: vous l’aviez déjà vu sur scène ?
Oui et il offre ce mélange unique entre George Clooney et Francis Blanche ! Il est séduisant et drôlissime. Pour le rôle du gendre juif tunisien, il paraissait assez évident que ce serait lui.

Fred Chau ?
Je l’avais vu dans le Jamel Comedy Club. Il a une énergie communicative et un humour bien à lui.

?
Il m’avait beaucoup plu dans Amour sur place, ou à emporter une pièce qu’il avait lui‐même écrite et mettait déjà en scène un couple mixte.

Les quatre ont du charme à revendre.
C’est ce que je voulais qu’ils dégagent. Quelque part, ils incarnent pour moi quatre visages du gendre idéal, même s’il faudra un peu de temps pour que les Verneuil s’en rendent compte.

Au tour des filles : Frédérique Bel joue l’aînée des filles Verneuil.
Frédérique me fait rire depuis La minute blonde. Elle est perchée, drôle, sexy. Elle joue la compagne de .

, commence à se faire un nom dans le sillage de Charlotte de Turckheim, sa maman.
Elle était merveilleuse dans Mince Alors ! où elle jouait une fille de milieu modeste. Ici, je la voulais ostensiblement bourgeoise et elle fait ça très bien !

On connait moins .
Je l’avais vue dans La Clinique De L’amour ! où elle était particulièrement drôle. J’avais envie de promouvoir de nouveaux talents, de nouveaux visages.

Ce qui est le cas aussi d’.
Elle avait un petit rôle dans la série de TF1 CLEM, où elle jouait la meilleure copine de l’héroïne. C’est vraiment la belle‐fille rêvée.

Quelle est la principale difficulté lorsqu’on dispose d’un tel nombre de personnages ?
Que chacun existe, que chacun ait son moment, son «solo». J’espère y être parvenu.

On connaissait déjà Salimata Kamate (la mama Africaine du film) formidable dans INTOUCHABLES où elle jouait la maman d’Omar Sy. En revanche, on connaissait moins , qui joue son mari. Son duel verbal avec est un des sommets du film. Qui est‐il ?
Pascal est un grand acteur d’origine congolaise. Je l’avais vu incarner Omar Bongo dans un téléfilm de Lucas Belvaux. Quand il a démarré il y a une trentaine d’années, il déplorait qu’il n’y avait pas beaucoup de rôles pour les Noirs. Il est ravi que cela change.

Il semble que vous ayez de quoi faire le plus long making‐of de l’histoire du cinéma français. C’est‐à‐dire ?
Il y avait une telle ambiance entre eux que parfois ils débordaient du texte. On a une tonne de prises alternatives où s’exprime la fantaisie de chacun. J’ai beaucoup ri, mais sans altérer le plan de travail. En revanche, c’est vrai que parfois la bonne humeur nous a échappé : on a eu quelques plaintes de riverains...

Est‐ce que le public a plus que jamais besoin de comédies ?
La comédie est un vecteur fabuleux pour évoquer les choses les plus graves, mais de la manière la plus légère. Pour autant, je n’ai surtout pas voulu faire un «film à message». Les gens n’ont pas besoin qu’on pense à leur place. Je crois qu’ils ont surtout besoin de se détendre. On vit dans un pays génial qui a surmonté déjà bien des crises.

Optimiste donc ?
Assez, oui. La crise, j’ai grandi avec elle. Dans le bus qui me conduisait à la pension, fin 70, début des années 80, je me souviens que je passais devant une affiche alarmante qui disait : «3 millions de chômeurs, 3 millions d’immigrés». Depuis, on sait heureusement qu’on peut tous vivre ensemble quand même, les gens le font tous les jours. La France est un pays génial, si riche et si beau !

Entretien avec Christian Clavier

Quel a été votre premier sentiment à la lecture du scénario ?
J’ai d’abord trouvé que était un merveilleux dialoguiste. J’ai senti que les situations seraient simples et très amusantes à jouer, alors j’ai évidemment accepté le projet.

Décrivez‐nous votre personnage ?
D’abord c’est un type de mon âge, avec des certitudes de type de mon âge. Un personnage à défauts, conservateur mais sauvé par une ironie mordante. J’aime ses travers. Si j’avais eu le moindre mépris pour lui, je l’aurais mal joué. En fait, j’ai immédiatement pensé au personnage de Robert De Niro dans Mon Beau‐pere Et Moi ; bien que dans sa façon d’être il me rappelle Louis De Funès dans Rabbi Jacob. Celui qui tombait des nues en découvrant : «Salomon, vous êtes juif ?».

Entretien avec Chantal Lauby

Avec vous incarnez un couple un peu dépassé par les évènements, les Verneuil, obligés d’aller contre leur penchant conservateur en matière de mœurs.
Ils ont toute leur vie développé une certaine idée de la famille. Jadis, ils se sont mariés dans l’église où leurs parents avaient eux‐mêmes convolé. Alors, c’est tout naturellement qu’ils rêvent de marier au moins une fois une de leurs filles dans la même chapelle ! Dans le fond, ils ne font que s’accrocher aux valeurs dans lesquelles eux‐mêmes ont été élevés.
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