Notes de Prod. : Quand la mer monte

    en DVD le 06 Juin 2005

Notes de Gilles Porte & Yolande Moreau

Le spectacle…

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J’ai découvert le personnage de “SALE AFFAIRE” au début des années 90… Je me souviens du grain de sa voix, de son accent, de ses silences, de ses hésitations, de son rire, de son regard avec deux trous noirs à la place des yeux, de ses gestes rares, courts, répétitifs, précis comme celui de se frotter machinalement les mains ensanglantées sur sa robe rayée… Je me souviens du jeu minimaliste de Yolande, de la justesse de celui-ci, de son efficacité, de l’existence incroyable de son personnage… J’ai ensuite eu l’occasion de suivre régulièrement le travail de Yolande…
J’avais été notamment impressionné par son interprétation dans C’EST MAGNIFIQUE de Jérôme Deschamps… J’ai alors imaginé un scénario avec Yolande dans le rôle principal : une femme en tournée avec son spectacle “SALE AFFAIRE” qui rencontrerait un “porteur de Géants”… Je suis alors allé trouver Yolande dans sa campagne avec quelques pages et on a plongé pour 5 années de co-écriture!

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Je me souviens qu’a l’époque où j’ai écrit “SALE AFFAIRE” (dans les années 80), je voulais parler du vide, de la folie ordinaire, de la difficulté d’exister... J’ai écrit le spectacle les après-midi dans les cafés dansants… Il y avait beaucoup de vieilles dames qui se pomponnaient et qui gloussaient quand on les invitait à danser. On aurait dit de jeunes filles de 15 ans... C’était joli et terrible… Pour raconter ce vide, cette désespérante envie d’amour, j’ai utilisé le port du masque. Le personnage prenait du recul avec la réalité, faisant penser à un personnage d’Ensor ou encore au “Cri” de Munch … “Sale affaire, j’ai trempé dans un crime…” Ce sont les premiers mots du spectacle. Le personnage vient de tuer son amant, elle déballe sa vie d’une voix âpre, et la banalité de sa vie est plus effrayante que son crime… Faire du théâtre donne à l’acteur l’occasion de régler des “comptes” avec la vie. On triture la réalité, on y met un peu de soi, un peu des autres et l’on partage tout ça avec un public, chaque soir différent qui rit, se reconnaît... Moments privilégiés... La tournée et le spectacle d’Irène nous ont servi de point de départ pour raconter le parallèle entre la vie réelle et la vie rêvée, celle qui est sublimée dans l’art...

Le scénario...


Lorsque nous “planchions " sur l’écriture de “Quand la mer monte...”, une chanson de Jacques Brel s’imposait à nous : “rêver un impossible rêve”… Nous l’avons écoutée en boucle…C’était “l’âme” de notre film… Le parallèle que nous voulions trouver avec le spectacle.
Irène est une femme comblée (mariée, un enfant, un métier passionnant)… La vie s’écoule : carrelages qu’il faut changer, spaghettis qu’on gère à distance… Mais, petit à petit, parce qu’on n’y prend jamais assez garde, le quotidien laisse peu de place au rêve… Même le théâtre (choisi par passion) a ses aspects routiniers : hôtels 2 étoiles, la route, le Flunch, “Chasse et Pêche” à la télévision… Irène croise Dries sur sa route. Dries est “porteur du géant Totor”. Un géant en papier mâché... Dries porte ses rêves sur ses épaules, enfermé dans une structure d’osier…Le temps d’une tournée, comme une parenthèse, Irène va renouer avec des vieux fantômes qu’elle croyait enfouis à jamais, des vieux rêves de midinette où il est question de prince, de princesse, d’amour fou, de volupté qui donne le sentiment d’embrasser le monde entier...C’est une histoire d’amour… C’est aussi celle d’un malentendu où chacun projette ses rêves sur l’autre…Et, lorsque la parenthèse se referme, Irène se retrouve face à son personnage et Dries reste avec son géant… Le géant s’éloigne vers la ville comme une peau de chagrin… Il semble tout petit, encerclé par les tours modernes de la ville comme si les rêves des humains restaient dérisoires … Même quand ils sont géants …


J’avais depuis longtemps quelques vélléités de réalisation puisque j’avais fait plusieurs courts-métrages et, entre deux tournages Yolande et moi nous retrouvions avec ce désir immense de raconter “une grande histoire d’amour!”. Rencontre amoureuse au détour d’une tournée, loin des paillettes, peuplée de petits hôtels, avec, sur un couvre-lit ou une tapisserie, des fleurs qu’on reconnaît pour les avoir juste quittées dans l’hôtel précédent… Je faisais des courbes, des tableaux, avec des flêches, des dessins pour chaque séquence et je scotchais tout ça sur un mur de la grange de Yolande… Je m’amusais à les déplacer et regardais l’ensemble régulièrement, en face de mon bureau… Yolande concentrait son écriture d’une manière différente… Elle m’a toujours impressionné par sa facilité à “pondre” les dialogues… Parfois elle revenait avec deux répliques qui lui étaient venues après un trajet en voiture, parfois 4 pages… On essayait de confronter le plus régulièrement possible nos points de vue… Avec toujours cette question :“Que veut-on dire avec cette séquence ?”