Quel est la genèse du projet de R.A.S. Nucléaire rien à signaler ? Le moteur de ce film ?
Alain De Halleux : En fait, je suis chimiste
nucléaire. Je n’ai jamais pratiqué, j’ai juste fait des études. En 86, quand les évènements de Tchernobyl se sont produits, je ne m’en suis pas vraiment préoccupé. J’étais déjà dans le cinéma, le nuage est passé au dessus de ma tête, je ne me suis rendu compte de rien. Par contre, en juillet 2006, j’ai entendu à la radio qu’une centrale
nucléaire avait failli exploser en Suède. Suite à une déficience du système, ils étaient passés à sept minutes de la fusion
nucléaire.
Quelque jours plus tôt, j’avais justement regardé un reportage sur Tchernobyl, où l’on expliquait qu’il avait fallu 800.000 personnes pour décontaminer la zone, éteindre l’incendie, etc. Soudain, j’ai réalisé que si ça avait explosé en Suède, personne ne serait intervenu. Tchernobyl fut une énorme catastrophe, mais ça aurait pu être bien pire. Si le cœur du réacteur n’avait pas été refroidi par des mineurs ukrainiens, il y aurait eu une explosion dans un rayon de 100 kilomètres. Si ça avait explosé en Suède, tout le monde serait parti, parce que l’on n’est pas dans un monde communiste tel que celui de l’époque de Tchernobyl. Là, on aurait vraiment connu une monstrueuse catastrophe. C’est comme si cette nouvelle m’avait appelé à la radio. Moi, chimiste
nucléaire et cinéaste, je me devais de faire quelque chose pour attirer l’attention de l’opinion publique sur les dangers du
nucléaire.
Un électrochoc comme moteur.
A de H : Tout à fait. Je me suis donc mis à réétudier mes cours sur le
nucléaire. Je suis alors tombé sur les travaux d’une sociologue du travail française, Annie Thébaud-Mony qui décrivait les conditions de travail des sous-traitants dans le domaine nucléaire. Ce fut pour moi un second électrochoc. Le premier fut la peur provoquée par l’annonce de l’incident en Suède. Le second fut l’injustice de savoir que des gens travaillaient dans l’ombre, se faisaient irradiés, pour que moi, pour que nous tous, ayons la lumière. Je voulais comprendre qui étaient ces gens, pourquoi on n’en parlait pas, pourquoi ils étaient invisibles. D’autant que la description des conditions de travail de ces gens faite par Thébaud-Mony était pour le moins inquiétante. Je sentais qu’il y avait là quelque chose à mettre à jour, quelque chose que l’on tentait de nous cacher. Comme un secret de famille à débusquer. J’ai réalisé qu’il y avait peut-être un lien entre ce silence des travailleurs et notre sureté. Je suis donc parti à la recherche de ces travailleurs.
Est-ce que ça a été évident d’aller à la rencontre de ces travailleurs invisibles ?
A de H : Non, évidemment. Par définition, si on ne les connait pas, c’est qu’ils cherchent à ne pas se faire connaître. Le
nucléaire reste de plus un monde très mystérieux, très fermé, totalement lié au pouvoir. Je me doutais bien que ça n’allait pas être facile, mais j’étais décidé. De fil en aiguille, j’ai commencé à rencontrer des travailleurs. Certains avaient quitté le nucléaire, voulaient bien parler, mais pas devant une caméra. Ce qui prouve bien que même en ayant quitté le
nucléaire, ils continuaient de craindre la pression du regard social. Ce que ces gens m’ont raconté était tellement incroyable, que ça m’a conforté dans ma volonté de faire ce film.
Le nucléaire est un sujet que visiblement vous touche, puisqu’un de vos précédents courts métrages, « Invisible », traitait de la même thématique.
A de H : « Invisible » est né de ma série internet « Antoine Citoyen ». J’ai alors été amené à rencontré Robert Knop et Antoinette Belo qui avaient fait un travail photographique sur les populations vivant en milieu contaminé par le
nucléaire. Les deux sont évidemment liés. « Invisible », c’est la monstration de ce qui risque de nous arrivé si une centrale explose. « RAS » a été réalisé plus dans une volonté d’alerter les gens, là où « Invisible » tenait plus du constat dure. Mon but premier est une démarche citoyenne. Il se fait que cette alerte s’est matérialisée dans un film, mais ce n’était pas ma vocation première. Avec ce long métrage, j’ai la volonté d’essayer de conscientiser les gens. J’ai quatre enfant, je n’ai pas envie qu’ils vivent dans un monde contaminé.
R.A.S. Nucléaire rien à signaler est donc ce qu’on peut appeler un « film engagé ».
A de H : Si on veut. Mais pas engagé dans le sens « pour » ou « contre » le
nucléaire, même si j’ai ma propre religion à ce sujet. Mais elle est là. Dire que l’on est « pour » ou « contre » ne change rien à la réalité. Au contraire, ce sont ces jugements qui font qu’on n’examine pas la réalité. Avec les jugements, on évacue la démarche d’essayer de comprendre. On reste en surface des choses. Dans tous les débats sur le
nucléaire, il y a eu beaucoup d’échange de dogmes, mais aucune volonté de comprendre le
nucléaire en soi. Je pense notamment à la campagne d’affichage présente récemment à Bruxelles qui fonctionnait avec cette idée de « pour » ou « contre » le
nucléaire. Le fait est que l’on demande à l’opinion publique de prendre parti sur des choses qu’elle ne connait pas, et qu’elle ne comprend pas. C’est dès lors tout à fait ridicule de lui demander ce qu’elle en pense. Le bruit de ces débats a relégué dans l’ombre les véritables acteurs du
nucléaire.
C’est donc une démarche de compréhension qui vous anime...
A de H :Oui. Je voulais savoir. Ca me fascinait parce que c’était invisible. La radioactivité est invisible. Il y a là un côté poétique, presque métaphysique même. C’est cela qui me fascinait depuis tout gosse et qui m’a poussé à faire des études en Chimie
nucléaire. Je voulais comprendre comment un truc invisible pouvait tuer. C’est pour la même raison que j’ai voulu rencontré ces travailleurs. Parce qu’ils étaient eux aussi invisibles.
Et comment êtes-vous parvenu à aborder ces gens de l’ombre ? Comment les approcher ?
A de H : La première chose, c’est que j’ai travaillé avec une volonté de transparence totale. J’ai envoyé mon dossier de projet de film à EDF, à Electrabel, aux autorités de suretés
nucléaire en Belgique et en France. Je voulais qu’on parle de ce sujet, de façon claire et directe. J’ai donc abordé la même démarche. J’ai fait la même chose avec les travailleurs. Je leur ai expliqué ma démarche, c’est justement la possibilité de discussion entre des parties ayant des opinions divergentes. Je leur ai expliqué que mon désir était de comprendre comment ils fonctionnaient. Ils ont compris ma démarche de transparence et ils m’ont fait confiance. Pas du jour au lendemain, mais petit à petit, en prenant le temps, en leur assurant que je ferais rien sans leur consentement.
Aviez-vous avant de commencer le film une idée précise de ce qu’il serait ? Ou est-ce que R.A.S. Nucléaire rien à signaler s’est construit au fil de vos rencontres ?
A de H : Je n’anticipais absolument pas ce que serait le film. Lorsque j’allais voir les gens, je prenais ma petite caméra et mon micro, je rencontrais seul les gens. La parole que j’ai rencontrée pendant les repérages était tellement forte que c’est elle qui a trouvé sa place dans le film. Au fur et à mesure que je tournais, certaines obsessions se sont imposées : la beauté des centrales
nucléaires, implantées dans ces coins de natures, qui donne un ensemble contrasté mais magnifique. De là est né un jeu, sans doute influencé par ma carrière de photographe, de filmer cette centrale, d’arriver à rendre sa beauté étrange. J’ai aussi découvert que j’aimais mettre les personnes en situation photographique. Mais au dessus de tout, c’était la parole qui primait. C’est un film réalisé de façon organique. Rien dans sa mise en scène n’était calculé à priori. J’ai travaillé sans aucun scénario prédéterminé. Le film s’est en quelque sorte fait au montage. Je rencontrais ces travailleurs. Ils me disaient une foule de choses. Et c’est eux qui déterminaient le sens que le film allait prendre.
R.A.S. Nucléaire rien à signaler a changé votre regard ?
A de H : Tous les films que j’ai réalisés ont modifié mon regard. Je ne fais pas des films pour faire des films. J’utilise ma caméra comme une loupe qui permet de regarder le monde. Je reste un scientifique de formation, qui n’a de cesse de chercher à comprendre. La caméra est un outil incroyable pour cela. Et c’est aussi un ballon entre deux personnes, que l’on se jette, et qui crée le lien. C’est un médium qui permet d’établir des relations. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup de gens que j’ai filmé sont devenus des amis.
Quel futur aimeriez-vous pour ce film ?
A de H : Dans
R.A.S. Nucléaire rien à signaler, il y a une séquence, tournée à Cruas, où des citoyens prennent position. Ils ont été conscientisés par la situation dramatique des sous-traitants dans le
nucléaire, et ils ont décidé de se bouger. Ils ont littéralement bloqué la centrale pour d’une part protester contre le traitement réservé à ces travailleurs, et d’autre part pour souligner qu’ils se sentaient concerné pour leur sureté. Souvent, la réaction du citoyen qui aujourd’hui est assommé de centaines de problèmes est de se dire que quoi qu’il fasse, il ne pourra rien changer à la situation. Je m’insurge contre ce comportement. Si chacun pose un acte, on peut arriver à quelque chose de fort. C’est ce qui s’est produit à Cruas. J’espère que cette mobilisation incitera les spectateurs du film à prendre eux aussi position. Très pratiquement, je voudrais que le film tourne dans les petites villes de France, en Belgique et ailleurs en Europe. organiser des débats. J’ai prévenu plusieurs parlementaires de mes démarches, ainsi que des syndicats, des autorités de sureté, le comité à la transparence, la IEA, toute une série de personnes à qui je vais montrer personnellement le film. Pour que ces derniers entendent et voient ce qu’est concrètement la réalité de ces travailleurs aujourd’hui. Pour que tous ces gens haut placés se rendent compte de ce qui se passe sur le terrain. Ce sera cela ma démarche citoyenne.
Une démarche citoyenne assortie d’un message.
A de H : Au départ, ce qui m’a motivé à réaliser ce film, c’est la peur. Du moment où je me suis mis à faire se film, à agir, je n’ai plus eu peur. Aujourd’hui, beaucoup de gens vivent dans l’angoisse de diverses choses. Le message de
R.A.S. Nucléaire rien à signaler, c’est que dès lors que l’on se lance dans l’action, la peur disparaît.