Le scénario et l’improvisation. Je suis très détaché par rapport à mon propre texte. A la lecture, on ne sait pas comment ça se dit ! J’entends une musique bien sûr en l’écrivant, mais je suis beaucoup plus curieux d’entendre comment les acteurs vont l’interpréter. J’aime m’amuser à rechercher avec eux ce qui est le plus fluide, sans chercher dans chaque scène comment tout maîtriser. J’essaie de trouver le plus de liberté. Tout est à faire, à interpréter, à jouer. Je n’ai pas d’intention, pas de construction au départ. Tout cela vient en cours d’écriture et encore… C’est quand c’est fini que je sais ce que j’ai écrit. La maîtrise est un leurre, il y a toujours une part de nous qui nous échappe. C’est ce qui arrive aux personnages.
Les personnages. Je voulais décrire des personnages de la comédie humaine, humains tout simplement, avec leurs qualités, leurs fantaisies, leurs difficultés d’existence et leurs faiblesses aussi. Quand le film commence, Raja et Frédéric sont tous les deux des infirmes du sentiment. En fait, pour faire le lien avec mes autres films, Raja est la grande sœur de
Le Petit Criminel, ou de
La Drolesse. Ce sont des personnages qui ne manquent pas de courage, d’audace et d’ardeur quand ils le décident, et en même temps, ils n’ont aucune confiance en eux. Quant à Fred, sentimentalement parlant il semble impuissant, en tout cas il n’a pas l’air en bon état. Il dit ne plus vouloir que du "cul léger", une relation de pur plaisir, de conquête. Bien sûr, ce n’est qu’une illusion.
Quand une histoire d’amour ne marche pas, cela vaut toujours la peine d’essayer de comprendre quelle est notre part de responsabilité dans cette relation que l’on souhaitait et qui n’a pas eu lieu. Ici, Fred est amoureux de Raja, il pense qu’il voudrait la garder mais il fait tout ce qu’il faut pour la perdre. En même temps, le film est à la fois pathétique et drôle. La part de fantaisie voire de drôlerie n’est pas si mince dans mes films. Depuis quelques années, j’entends parler de Marivaux, de "marivaudage" pour qualifier mes films. C’est vrai qu’ici, avec les cuisinières, on est dedans. Mais ce n’est pas valable pour Raja…
Les thématiques. "L’argent " est un titre qui était déjà pris par Bresson, mais si cela n’avait pas été le cas, mon film aurait pu avoir cet intitulé. Encore que… "La lumière du monde", le beau titre de Christian Bobin aurait été plus juste. Raja a un côté solaire, c’est la lumière du monde dans ce jardin alors qu’il fait nuit dans le cœur assombri de cet homme-là. L’argent sert de moyen de pression, de métaphore de la possession, c’est un prétexte, un moyen d’échange. L’argent circule, mais elle ne veut pas se vendre, et lui ne veut pas l’acheter. Ce qui piège les personnages, c’est aussi le malentendu lié à l’absence de mots communs. On se comprend déjà si mal en parlant la même langue…