Qu’est-ce qui vous a décidé à accepter ce rôle ?
Le désir de travailler avec
Lucas Belvaux dont j’aime le travail. J’avais envie de dire oui avant même de lire le scénario, car souvent ce sont les metteurs en scène qui m’intéressent. La lecture du scénario a confirmé cette envie. Ce qui m’a encouragé, c’était aussi le rôle, il y avait simplement un challenge à relever. Enfin, j’étais très touché par cette histoire.
Que connaissiez-vous de l’affaire Empain, dont s’inspire librement « Rapt » avant de lire le scénario ?
Je ne connaissais rien précisément. En 1978, j’avais 13 ans. Je me souviens du flash info annonçant l’enlèvement mais pas de ce qui s’est réellement joué pour lui. Je connaissais donc l’aspect spectaculaire de cette histoire, celui d’un homme qui est enlevé pour de l’argent, qui reste séquestré pendant deux mois et auquel on coupe un doigt. On imagine évidemment toute la souffrance de cet otage. Mais j’ignorais totalement le fond de l’histoire, c’est-à-dire le fait qu’un homme soit enfermé pendant assez longtemps pour qu’au cours de l’enquête de police, on découvre des côtés de sa vie demeurés jusque-là secrets et difficilement avouables aux yeux de la société. Évidemment quand il sort, et devant tout ce que son entourage professionnel et familial a appris sur lui, alors qu’il s’attend à recevoir amour et réconfort, on lui demande de s’expliquer. De l’affaire Empain je ne connaissais pas cet aspect-là, et c’est pourtant ce qui fait qu’elle est unique, exceptionnelle, émouvante.
À la lecture du scénario, est-ce que certains aspects vous intéressaient plus particulièrement que d’autres ?
Deux choses dans le scénario de «
Rapt » m’intéressaient particulièrement. Tout d’abord le constat que l’on peut vivre des années à côté de quelqu’un sans le connaître totalement. Cela signifie partager la vie d’un être, l’aimer, avoir des enfants avec lui, et pourtant ignorer toute une partie de ce qu’il est aussi, et dans le cas du film, cette partie secrète c’est une vraie double vie. Mon personnage a besoin de vivre plusieurs vies simultanément. L’autre aspect du scénario qui m’a vraiment intéressé c’est la modernité avec laquelle Lucas a traité la responsabilité des médias dans le destin de mon personnage. La façon dont la presse et la télévision s’emparent de l’existence d’un homme, de ses secrets, les exposent, les livrent à ses proches en même temps qu’au reste du monde, et finalement participent à la destruction de sa vie.
Comment avez-vous imaginé votre personnage ?
Avec ce personnage je fonctionnais un peu par clichés. C’est quelqu’un qui est sûr de lui, assez naturellement arrogant. Il est né dans une famille où il y a de l’argent. Il est dans une position qui lui permet d’avoir du pouvoir, d’en abuser parfois, et en même temps, il a sa double vie qui n’est pas en contradiction avec ce qu’il est. Il est le même dans sa vie illégitime, que ce soit dans sa garçonnière avec une autre femme, ou à une table de jeux. Et malgré tous ces secrets, je pense que c’est tout de même quelqu’un de digne. Il ne s’écroule pas. C’est un homme qui porte en lui une certaine force, et même un sens moral. Ça ne l’empêche pas d’être humain, d’avoir peur en détention. Il fait face aux événements, il ne craque pas devant ses ravisseurs, il est capable de leur parler, et lorsqu’il sort, il continue à être lui-même, à se battre. Il se sait toujours capable de dirigerson groupe. La seule chose qui l’ébranle c’est sa famille. Il réalise ce qu’est sa vie dans sa totalité et le mal que, tout à coup, il lui fait. Il a une responsabilité. C’est ce qui m’a ému dans le film, plus que la détention, partie intéressante physiquement pour un acteur, mais moins bouleversante que celle que l’on peut appeler : le retour parmi les siens. S’il n’y avait pas eu cette dernière partie, je n’aurais probablement pas fait le film. Cela aurait été trop anecdotique et factuel.

Vous comprenez votre personnage ? Etes-vous tenté de le juger ?
Tous les jours de notre vie on prend des engagements et lorsqu’on prend une décision, on n’engage pas que soi. Ça veut dire qu’on a toujours le libre arbitre sur tout, qu’on peut faire absolument ce que l’on veut, mais à partir du moment où on a des enfants, on est responsable d’eux. À partir de là, les questions se posent. Moi je n’ai pas de jugement sur mon personnage, on a tous nos failles, nos passions, nos fantômes, nos angoisses, nos vices, nos fascinations..., c’est ce qui rend les gens intéressants, mais je ne peux pas ne pas me mettre à la place de la famille meurtrie par tout ce qu’elle a appris. D’autre part, et c’est là où le film est fort et très humain, on comprend aussi parfaitement ce que mon personnage espère après sa délivrance et qu’il ne trouve pas.
Comment est votre personnage psychologiquement après sa détention ?
Je crois qu’à sa sortie, il ne peut pas se dire : « je ne veux plus être comme avant ». C’est trop tôt et puis il y a l’urgence, les choses auxquelles il faut faire face, tout de suite. Donc quand il sort, a priori il va retrouver sa vie, son groupe, ses affaires. Il fait face à nouveau à ça et très vite, à la fois il déchante, et à la fois le temps fait qu’il se questionne sur sa vie.
Avez-vous été troublé d’être choisi alors que vous êtes physiquement à l’opposé de Edouard-Jean Empain ?
Ce n’est pas la vérité physique qui intéressait Lucas. À partir du moment où ce n’est pas un biopic, mais une adaptation, où je ne m’appelle pas le baron Empain dans le film, le personnage peut avoir n’importe quel physique.
Avez-vous vécu de façon très différente le tournage de la partie « captivité » et celui de la partie « délivrance » ?
Il était assez évident qu’il devait y avoir un fort contraste entre les deux parties, et la mise en scène y participe. Avec Lucas on s’est pas mal parlé de la détention. Les séquences de captivité ponctuaient le film. Elles n’étaient pas forcément très nombreuses, mais elles devaientêtre très frappantes, et sans pathos. Nous voulions faire attention à ne pas aller vers des sensations trop misérables, sordidement racoleuses. Évidemment en se documentant nous avons découvert énormément de détails terribles sur ce qu’a été la captivité d’otages comme le baron Empain. Toutes ces précisions, sans être explicitement montrées, sont d’une certaine manière présentes dans le film parce que Lucas et moi les connaissions en tournant. Cela donnait la possibilité de se rapprocher plus intimement de l’état d’esprit du captif et de mieux déterminer sa gestuelle d’alors. Mais il n’a jamais été question tout à coup d’illustrer la détention au premier degré en reproduisant chaque détail que l’on a pu lire ou entendre. Il fallait en revanche les avoir en tête. Et puis, au fond, ce n’est pas la détention à proprement parler qui nous intéressait le plus mais ce qu’elle provoquait.
À partir de quelle documentation avez-vous travaillé cette partie sur la détention ?
J’ai lu un livre sur Edouard-Jean Empain, j’ai vu aussi un documentaire sur lui, et je l’ai entendu témoigner. J’ai aussi lu ou vu des documentaires sur des gens qui se sont faits enlever pour des raisons géopolitiques comme Jean-Paul Kauffmann. Je me sentais alors assez imprégné de tout cela pour commencer à travailler, faire des choix. Mais encore une fois, ce n’était pas le but de Lucas de faire un film sur cette horreur-là. C’était plus l’humiliation qui était en jeu et qu’il fallait montrer suffisamment pour que l’on comprenne dans quel état mon personnage se trouve quand il est délivré.
Vous jouez sur deux rythmes très distincts dans ce film. Un rythme ralenti, presque de cadavre lors de la détention, et un rythme de vie agitée...
Les rythmes de jeu viennent assez naturellement quand on joue ce type de rôle. Un rythme particulier s’impose quand on joue un personnage humilié, enchaîné et aussi, je pense, très prudent. Forcément quand vous avez peur, le rythme cardiaque s’accélère, vous ne respirez pas normalement, puis vous vous forcez à respirer d’une certaine façon pour vous calmer, enfin, il y a la volonté de vous faire tout petit, de vous faire oublier. L’instinct de survie. On se dit bien évidemment que les choses ne se vivent pas pareil quand on est en pleine possession de ses moyens que lorsqu’on est enchaîné, à quatre pattes, sous une tente, sans notion du temps, qu’on ne mange pas à sa faim. Forcément on ne dort pas, on s’économise, et puis, petit à petit, on adopte un rythme étrange. On est gêné, on a des courbatures, des douleurs. Il y a aussi les chaînes qui font mal. Évidemment quand tout cela arrive, on n’a plus la même énergie que lorsqu’on mange et dort bien, qu’on passe d’une visite chez sa maîtresse à un déjeuner ministériel... bref que l’on a une vie sans temps mort.
Comment avez-vous préparé physiquement ce rôle?
J’ai perdu près de 20 kilos pour les séquences de la détention. Le régime était inévitable, c’était impossible de tricher d’autant plus qu’il y avait une scène où l’on me voit torse nu en train de me laver. Ce régime m’a plongé dans un état d’esprit particulier. J’ai perdu mes kilos en deux mois. Bien qu’étant suivi médicalement, je me suis rendu compte que, dans ma vie de tous les jours, je n’avais plus aucune énergie. Je m’économisais. Dans ce genre de régime, vous franchissez des paliers où vous vous sentez mal. J’étais souvent très fatigué, par moments ma tête tournait. Je me regardais maigrir. Naturellement ça m’a mis dans un rythme dont je n’avais pas forcément conscience. Je pesais 53 kilos, la dernière fois que cela m’était arrivé je devais avoir 14 ans. Pendant ce type de régime, vous vous isolez. Vous pesez chaque aliment, vous ne sortez plus, vous mangez tout seul parce que vous évitez d’avoir des envies alimentaires face aux repas des autres y compris avec vos enfants. Je ne cuisine pas mais je me suis mis à préparer mes repas et à faire mes courses moi-même. Je devenais très pointilleux, un peu chiant, j’étais irrité pour n’importe quel motif parce que je ne mangeais pas assez. J’étais en manque de sucre, d’énergie physique et mentale. Je me souviens avoir assuré quelques rendez-vous professionnels pendant cette période et ça m’insupportait quand on me parlait sans aller droit au but. J’espère que cela se sent et sert le film, parce que cette préparation m’a vraiment mis dans un état spécial.
Qu’est-ce que ce régime vous a laissé ?
Je ne sais pas... Je suis devenu très coquet, je m’aimais beaucoup à 53 kilos, je me trouvais super. Il y avait des sensations anorexiques aussi dangereuses que séduisantes. Il y a quelque chose d’euphorisant à maigrir comme ça, se réveiller tous les matins avec un ventre creux, se regarder dans la glace. C’est un plaisir très étrange. Bien sûr j’ai regrossi depuis. Petit à petit, on revient dans la vie.
C’est ce qui a été le plus difficile à jouer pour vous ?
Ce qui était difficile, comme pour tous les rôles, c’était de trouver la justesse des émotions. À quel moment mon personnage craque, à quel moment il est lucide, puis totalement ailleurs. Et puis il y a l’épisode de la sortie, il ne fallait pas la surjouer, faire en sorte qu’on y croit, qu’on ne vous sente pas la fabriquer, parce que malgré tout vous la jouez, vous avez conscience de ça. Il fallait faire face au premier regard de la famille, habillé de façon particulière, mortifiante, face à la police. Sans pathos ni démonstration, il fallait voir à quel point cet homme est tout de même très touché, meurtri par le regard des autres, et notamment celui de ses enfants. Nous avons enregistré de nombreuses prises avec toute une gamme d’émotions différentes afin qu’au montage Lucas le travaille comme il voulait. Quand j’apprenais mon texte dans ma chambre, le soir, je me rendais compte qu’il me touchait tout de suite, c’était très facile de s’y laisser aller, mais je pense que c’est très difficile de savoir à l’avance la façon dont on veut jouer, ce qui va fonctionner.
Maintenant que le film est terminé, comment vous a-t-il marqué ?
Ce qui m’a marqué c’est vraiment la détention, aussi bête que cela puisse paraître. C’est très intimidant aussi. Ça veut dire qu’on est loin, très loin d’imaginer ce que ressent un type qui est ainsi séquestré, humilié. Quand on tournait en Belgique, j’étais encore contraint avec le régime de manger seul, sans l’équipe. Le soir je rentrais dans ma chambre d’hôtel et je me faisais à manger. Ça ne m’était jamais arrivé. D’habitude je dîne ou je bois un verre avec tout le monde, là, ce n’était pas possible. J’arrivais épuisé, je rentrais, je cuisais 50 grammes de riz, des courgettes à la vapeur et j’allais me coucher. Tout ça vous met dans un état spécial, vous ne voyez personne, et puis tous les jours vous retournez sur le tournage. Vous êtes dans une cave, on vous met des chaînes autour du cou, au bout d’un moment c’est psychologiquement malaisant, épuisant. Quand l’accessoiriste parfois venait pour m’attacher, j’avais la sensation palpable d’à peine effleurer le calvaire de ce que cela a pu être. Tout à coup, tous les documents et documentaires que j’avais pu voir sur ces gens enfermés, bizarrement me sont revenus. Ça m’a affecté d’avoir à tourner ces scènes tous les jours, réellement j’ai très humblement pensé à Empain, à tous ceux qui vivent ce type d’expérience, ça m’a fait beaucoup réfléchir.
Avez-vous rencontré le baron Empain ?
Non, mais je suis curieux de savoir comment il pourrait recevoir le film. J’ai très peur de ce qu’il va penser parce qu’évidemment ce film, ce n’est pas sa réalité, sa vérité ob- jective. Ce ne sont pas les endroits où il était détenu, ni les manières ou les voix de ses ravisseurs. Et je ne parle pas de moi évidemment... il peut peut-être s’accrocher à ce genre de détails. Donc j’ai très peur de sa réaction, mais cela me toucherait beaucoup de pouvoir lui parler. Car si je n’ai absolument pas vécu ce qu’il a vécu, le fait d’avoir essayé de m’en approcher me pousse à vouloir lui poser un tas de questions. Et puis je suis touché par lui, donc oui cela me ferait plaisir et serait important pour moi de le rencontrer même s’il y a, enfin, la gêne de savoir qu’on a joué un personnage s’inspirant directement de la vie d’un autre être. Mais je ne sais pas s’il souhaite parler de tout ça à nouveau. C’est aussi pourquoi j’aimerais le rencontrer, pour savoir ce qu’il est devenu réellement.

Aujourd’hui que pensez-vous de « Rapt » ?
Il y a une vérité qui sort du film. Par exemple, on ne voit pas les flics jouer aux flics. Ce que je trouve très intéressant, c’est l’humilité de ces policiers face à ce milieu de grands bourgeois. Il y a même de l’émotion qui ressort de ces flics qui touchent à cette enquête. On sent qu’il y a la vie d’un homme en danger, un milieu social très particulier qu’on ne fréquente pas tous les jours. Il y a quelque chose aussi de très retenu avec ces policiers. Ils font leur travail de façon tenace. Et, d’une manière générale, Lucas a su établir un très bon casting. Tous ces visages les uns à côté des autres, ça crée un univers. Et chacun est vraiment à sa place. Tout est très tenu, maîtrisé. Lucas fait exister chaque personnage. On n’est pas braqué sur mon seul rôle, mais sur tout un dispositif d’êtres humains. Le film balance, il y a un côté polar avec l’enquête et toute l’action qui en découle ; et puis il y a vraiment, au cœur de cette action, quelque chose d’intime qui se joue. Les protagonistes font face à des problèmes de famille qui émergent au cœur de ce drame. Et tout cela s’entremêle comme il faut. Il y a un vrai équilibre dans l’histoire.
Y a-t-il un aspect de votre personnage que vous n’avez pas eu le temps d’aborder, que vous avez dû en quelque sorte laisser de côté ?
Non. Mais la reconstruction de ce personnage, la façon dont il doit repartir à zéro qui correspond à la toute fin du film, seraient évidemment passionnantes aussi à interpréter. Bien qu’il n’y aura probablement jamais de «
Rapt 2 », moi c’est un personnage que je voudrais continuer de jouer.