Avant le tournage, j’avais un scénario. Pour un documentaire, c’est plutôt antinomique. Mais le film est indissociable des outils narratifs que je voulais utiliser, et donc de l’écriture. Je voulais raconter la vie de Billy the Kid sans pour autant faire du film un documentaire historique. L’idée des voix (Billy, la Narratrice, Pat Garrett) est née de là. La voix de Pat Garrett, qui est moins présente dans le film terminé qu’elle ne l’était dans sa conception, vient directement d’une source historique, le livre que Garrett écrit après la mort du Kid. La voix de Billy, elle, est composite (sources historiques, littéraires et fictionnelles).
Les poèmes de Rimbaud et Verlaine sont entrés en jeu très tôt, avant même que l’écriture du scénario commence. C’était une idée de mon coscénariste,
Jean-christophe Cavallin, qui m’a paru aussitôt une évidence. Du coup, on ne s’est pas posé la question de la langue dans laquelle on allait écrire. Les poèmes étaient en français, on écrivait en français. Pourtant, dès le départ, je savais qu’il y aurait une version du film en anglais avec des voix en anglais. C’était naturel puisque Billy the Kid est un mythe américain. Un Billy parlant français posait un problème. Le film s’est donc mis à exister dans ma tête dans deux versions, ce qui est assez cohérent avec mon histoire personnelle (naissance et éducation en France, immigration aux Etats-Unis).
J’ai commencé à réfléchir à qui ferait la voix de Billy. On ne pouvait commencer le montage image sans qu’on ait préalablement enregistré les voix. On avait deux sortes de rushes : les rushes images, et les rushes son (celles des voix). La longueur des unes avait une implication directe sur la longueur des autres, et vice-versa. C’était un aller-retour constant qui a parfois pris des allures de cauchemar. Le nœud du problème était le suivant : comment faire croire au spectateur à des personnages qu’il ne voit jamais ? On est habitué, dans le documentaire en particulier, à avoir une narration. Mais là c’était différent, il s’agit de personnages fictionnels dont la relation va se développer au fur et à mesure du film. Simplement ils n’existent qu’au son. Pour la voix de Billy notamment, il était fondamental qu’il n’y ait aucun doute, que le spectateur se dise ‘c’est Billy qui parle’. Pour la voix de Billy en anglais, j’ai tout de suite pensé à
Kris Kristofferson. Il rentrait complètement dans le thème du film, dans le rapport fiction/réalité. Il ‘était’ Billy the Kid, puisqu’il avait joué Billy dans le film de Peckinpah. Je crois que le choix est évident aujourd’hui, mais dans ces moments de réflexion, on m’opposait un argument de poids : Billy était un ‘Kid’, un gamin mort à vingt-et-un ans, comment imaginer pour le jouer la voix d’un homme de soixante-dix ans ? C’était une vraie question, elle est restée en suspens jusqu’à ce que je rencontre Kris la première fois. On s’est d’abord vu pour que je fasse une interview à propos de son rôle dans le film de Peckinpah. La première chose qu’il m’a dit c’est qu’il s’identifiait à Billy the Kid depuis gamin. Et là, les doutes se sont envolés, il n’allait pas ‘jouer’ Billy, il était Billy. L’identification marcherait, l’âge de sa voix n’avait pas d’importance. Il serait un Billy fantomatique qui se retourne vers son passé pour parler de sa vie. À la fin de l’interview, j’ai proposé à Kris de faire la voix de Billy et il a accepté. Mais pour enregistrer sa voix, il fallait que le texte soit définitif et traduit... On n’en était pas encore là.
On a donc commencé le montage avec des voix en français, la mienne pour jouer la narratrice parce que c’était plus facile et que je pouvais réenregistrer directement sur l’AVID les réécritures qui étaient nombreuses. Mais j’étais déterminée à faire jouer ensuite le rôle à une actrice dès que le texte serait définitif et pour jouer Billy je voulais un comédien français à la voix juvénile, enjouée, moqueuse qui me semblait juste. On est arrivé vers la fin du montage et Jean-Christophe et moi avons commencé à travailler sur la traduction en anglais. L’écriture de Jean-Christophe est très précise, basée le plus souvent sur une scansion en 7 ou 8 pieds. Les passages les plus poétiques s’appuyaient aussi sur des jeux de mots intraduisibles en anglais. Par ailleurs, la plupart des poèmes de Verlaine n’avait jamais été traduits et nous n’étions pas toujours satisfaits de la traduction des poèmes de Rimbaud. Jean-Christophe connaissait Matthew Tiews et nous avons travaillé tous les trois sur le texte anglais. Le résultat a été un texte anglais différent du français, plus concret, moins poétique, dans lequel les poèmes passaient plus inaperçus.

Je suis allée enregistrer en studio avec Kris. Entre-temps, après plusieurs essais infructueux avec des actrices, j’avais décidé, non sans mal, de faire moi-même la voix de la narratrice dans les deux versions. En studio avec Kris ça a été à la fois très ludique et très émouvant. L’évidence que j’avais ressentie durant l’interview, plusieurs mois auparavant, se confirmait - Billy c’était lui. Le film était là, enfin. Et c’est la version qui est partie à Cannes. Mais j’avais toujours un problème avec la version française. On a pensé à d’autres comédiens, mais quelque chose manquait, je sentais que le problème n’était pas de trouver le bon comédien... C’était encore une fois un problème d’identification, ‘jouer Billy’ en français ça ne marchait pas. Et finalement j’ai compris : ce n’est pas un comédien qu’il fallait, mais un chanteur. C’est-à-dire quelqu’un qui ne se pose pas le problème du jeu mais celui de l’interprétation, qui s’approprie le texte. De là à
Arthur H, il n’y avait qu’un pas. Il y a la voix d’Arthur, bien sûr, mais ce n’était pas l’argument principal. Les textes des chansons d’Arthur me faisaient penser qu’il pourrait en quelque sorte savourer les mots de Billy, que ça existerait pour lui, qu’il en ferait un univers. Et en effet Arthur a été sensible au texte. Il se l’est mis en bouche, il a joué avec. La version française existait.
A l’arrivée, même si le montage image est le même, ce sont dans les deux cas des V.O. On a deux films très différents - ce qui n’est pas étonnant puisque les deux versions ont existé simultanément dès le départ et qu’elles ont présidé à la genèse du film. C’est la raison pour laquelle nous avons souhaité que les deux sortent simultanément.
Dans la version
Arthur H, il me semble que le film est plus poétique. J’aime l’idée que le spectateur puisse, par exemple, se laisser hypnotiser par le long pan des sables blancs sans avoir à lire des sous-titres qui sont toujours réducteurs du texte. La poésie du texte, le spectateur l’absorbe parce qu’elle est dans sa langue. Par ailleurs, comme Billy parle en français, il appartient au même monde que la narratrice ; on a donc d’un côté un monde fictionnel qui n’existe qu’au son, celui de la narratrice et de Billy, et de l’autre celui des cow-boys de l’Ouest américain aujourd’hui. Alors que dans la version
Kris Kristofferson, la dichotomie est différente, on a d’un côté la Narratrice dont on comprend par son accent que c’est un outsider, et de l’autre, Billy et les cow-boys qui appartiennent clairement au même monde. En bref, les deux versions fonctionnent sur des ressorts fictionnels et narratifs différents. Nous avons souhaité que le public ait le choix entre ces deux versions.