Entretien avec Emanuele CrialeseAprès avoir fait votre premier film aux Etats-Unis, ressentiez-vous le besoin de tourner Respiro dans votre pays, et de retrouver quelque chose de votre passé ?
"J’avais un fort désir de retourner en Italie, simplement pour me ressourcer, trouver un endroit où me reposer. Je suis tombé sur l’île de Lampedusa, et j’ai senti tout de suite que c’était un endroit magique, qui me ramenait à mes souvenirs d’enfance. Je devais rester trois semaines en vacances, et j’y suis resté six mois. J’ai fait connaissance de Filippo, l’un des enfants du film, qui m’a introduit dans la communauté des pêcheurs. J’ai commencé à écrire une histoire sur les gamins de l’île, c’était une sorte de conte, dont je n’avais pas au départ l’intention de faire un film. Mais il s’est rapidement transformé en scénario. Je cherchais à tourner mon premier film en Italie, et j’avais trouvé, sans m’en rendre compte tout de suite, le lieu et le sujet à Lampedusa. J’ai ainsi pénétré un univers que je ne connaissais pas, sauf dans mon fort intérieur, car c’est ainsi que j’envisage le cinéma, comme un moyen d’explorer un monde nouveau, qui me ramène à quelque chose d’ intérieur et de personnel que j’ai pu oublier."
Il y a en effet dans Respiro quelque chose qui ramène à l’enfance, à la nostalgie d’un monde enfui. Mais aussi à un certain cinéma italien qui a disparu…
"La découverte du cinéma italien, en particulier du néo-réalisme, a été très importante pour ce film. Par exemple Miracle à Milan de Vittorio de Sica. C’est un film qui prend en compte la réalité quotidienne, mais la sublime pour atteindre quelque chose qui est de l’ordre du mythe personnel. Exactement ce que j’aime et ce que je cherche à faire. Je n’ai cependant pas voulu faire un film " à l’italienne ", avec tout le pittoresque que peut avoir l’Italie telle qu’on la représente parfois. Je voulais que le film ressemble à une fable, à ce qu’il ait un impact sur l’imaginaire du spectateur. C’est peut-être pour ça que j’ai d’abord écrit un scénario sans dialogue. Par la suite, j’ai inséré les dialogues, en tenant compte du dialecte parlé à Lampedusa. l’Italien est une langue très littéraire, très belle mais qui éclipse parfois les très nombreux dialectes que l’on parle en Italie. Les dialectes ont souvent quelque chose de poétique, de musical, d’immédiat qui me plait beaucoup. C’est pourquoi je tenais à ce que les acteurs soient pour la plupart des gens de l’île."
Comment s’est déroulé le casting, composé en grande partie de non-professionnels ?
"Cela s’est fait assez naturellement. J’ai rencontré quelques-uns des enfants et je leur ai d’abord fait jouer des situations familières. J’ai commencé à savoir ainsi qui pouvait faire quoi. Filippo passait souvent devant ma maison, il était chargé de transporter du bois. Un jour, je lui ai offert une petite charrette, et c’est ainsi que nous avons lié connaissance. J’ai pu tourner un documentaire sur lui. Il avait l’habitude de tuer des oiseaux, et je lui ai demandé d’arrêter, car c’était cruel. Les jours suivants, il m’apportait les oiseaux qu’il avait capturés.
Il leur avait attaché les pattes et ils étaient à moitié morts, mais c’était une manière de me montrer sa bonne volonté… De là est venu la vision un peu sauvage et cruelle de l’enfance qu’il y a dans le film. Quant à Pasquale, je cherchais un adolescent qui puisse exprimer une certaine douleur, un garçon à problèmes. Je faisais un casting dans un quartier en difficulté de la banlieue de Palerme, et Pasquale était là, pas pour le casting, mais pour porter les cafés.
Je l’ai tout de suite remarqué. C’était une bonne chose de s’intéresser d’abord aux enfants, cela m’a aidé à comprendre les personnages adultes, car tous les habitants de l’île ont eu cette enfance-là. Marinella, la jeune fille, est un peu le reflet de ce qu’était sa mère Grazia, à son âge. J’ai cherché à jouer sur cette ressemblance."
Comment s’est imposé le choix de Valeria Golino pour jouer Grazia ?
"J’avais vu le film de Francesco Maselli, Histoire d’amour, où elle m’avait beaucoup impressionné. Je n’ai jamais oublié son regard dans la scène finale de ce film. Elle a pour moi quelque chose d’une divinité grecque, qui correspond très bien à l’univers de l’histoire. J’ai vu d’autres actrices, mais Valeria a été mon premier choix, et mon dernier. C’était vraiment à elle que je pensais depuis le début."
L’héroine, Grazia, semble au début heureuse, parfaitement intégrée à la communauté de l’île, et avoir de bons rapports avec tout le monde. Or, peu à peu, son goût de la liberté et d’un certain hédonisme devient la cause d’une exclusion brutale de la part de son entourage…
"Grazia, au début, fait en quelque sorte la liaison entre les différents groupes qui forment la société de l’île, celui des pêcheurs, des enfants, et des femmes, qui sont en réalité des mondes séparés. Graziadevient donc peu à peu un élément de rupture, celui que présente toute communauté, et qui est souvent le bouc émissaire.
Elle est une victime toute désignée car elle ne veut pas jouer son rôle de femme, vis à vis de son mari Pietro ou vis à vis des autres femmes qui travaillent à la poissonnerie. Elle a même du mal à se comporter comme une mère avec ses enfants, car elle a avec eux une complicité très infantile. L’histoire raconte donc, sur un mode tragi-comique, la manière dont sa " maladie " la met peu à peu à l’écart des autres, et même de son mari Pietro.
C’est vrai que la mentalité des gens de l’île est par bien des côtés très archaïque. On prend Grazia pour une folle alors qu’elle veut simplement être elle-même. C’est elle qui pourtant s’avère la plus capable de faire évoluer cette communauté, même s’il lui faut pour cela disparaître…"
Le film a des teintes très particulières : ce sont des couleurs primaires, délavées par le soleil. Cela donne une impression très poétique, à l’encontre d’un certain réalisme…
"Il fallait transcender la réalité. Les paysages de Lampedusa ont quelque chose de mythique, ça ressemble presque à la Grèce. Je voulais que la lumière soit un peu blanchie, car c’est la lumière du sud. Cette lumière a quelque chose de primitif, de magique. C’est une lumière propice à tous les mirages."
Il y a également la mer, qui joue un rôle important. C’est un élément qui peut signifier le danger et la mort, et l’oubli, mais aussi le renouvellement…
"Oui, la mer était très importante. Pour moi, c’est l’élément de Grazia. Quand Grazia plonge dans l’eau et se laisse flotter, elle éprouve autrement son corps et son existence. C’est ce qu’évoque le titre Respiro, qui va contre l’idée de l’asphyxie et de l’étouffement qui guette Grazia pendant tout le film. L’élément marin a aussi à voir avec une certaine idée de la liberté. C’est pour moi un symbole très important lorsque la communauté des gens de l’île décide d’aller vers cet élément, lors de la cérémonie qui termine le film. C’est un rite qui existe, qui fait intervenir le feu et l’eau pour en finir symboliquement avec le passé. Cela signifie une évolution possible, une renaissance, et donc de ma part un certain optimisme." Entretien avec Valeria GolinoQuelle a été votre réaction lorsque Emanuele Crialese vous a proposé le rôle de Grazia ?
"Le scénario de Respiro m’avait été transmis par un producteur italien, en qui j’ai une grande confiance, et qui m’a dit qu’ Emanuele Crialese pensait à moi pour le rôle de Grazia. Je ne connaissais pas encore Emanuele, mais j’ai été très impressionnée par son scénario, c’était de loin ce que j’avais lu de meilleur ces derniers mois. Il était très bien écrit, avec beaucoup de grâce, de finesse. Et il y avait vraiment quelque chose de vrai, de vivant dans le personnage de Grazia. J’ai donc vu Emanuele, il y a eu tout de suite une familiarité entre nous. Nous n’avons commencé à tourner que six mois plus tard, mais toujours dans ce même esprit, avec beaucoup de plaisir et de complicité. Ce n’était pourtant pas un tournage facile, le rôle de Grazia était très physique et éprouvant, et en plus il faisait très chaud à Lampedusa…" |
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