Quelle a été votre réaction lorsque Emanuele Crialese vous a proposé le rôle de Grazia ?
"Le scénario de Respiro m’avait été transmis par un producteur italien, en qui j’ai une grande confiance, et qui m’a dit qu’
Emanuele Crialese pensait à moi pour le rôle de Grazia. Je ne connaissais pas encore Emanuele, mais j’ai été très impressionnée par son scénario, c’était de loin ce que j’avais lu de meilleur ces derniers mois. Il était très bien écrit, avec beaucoup de grâce, de finesse. Et il y avait vraiment quelque chose de vrai, de vivant dans le personnage de Grazia. J’ai donc vu Emanuele, il y a eu tout de suite une familiarité entre nous. Nous n’avons commencé à tourner que six mois plus tard, mais toujours dans ce même esprit, avec beaucoup de plaisir et de complicité. Ce n’était pourtant pas un tournage facile, le rôle de Grazia était très physique et éprouvant, et en plus il faisait très chaud à Lampedusa…"
Il semble que vous ayez investi avec beaucoup de naturel ce personnage, pourtant très différent des rôles que vous avez interprétés auparavant. Votre jeu dans ce film est d’ailleurs typiquement italien, à l’opposé du style de jeu américain…
"C’est ce que je recherche le plus dans mon travail d’actrice, avoir l’impression de tourner pour la première fois, de retrouver l’enthousiasme et l’excitation de mes débuts. Emanuele m’a demandé d’être la plus instinctive possible. Je suis parvenue à oublier mon expérience d’actrice, et même l’image que je m’étais forgée à travers mes films précédents. Je n’y ai pas pensé du tout, j’ai retrouvé une spontanéité, une disponibilité que je n’avais pas ressenties depuis longtemps."
Êtes-vous familière de l’Italie qui est décrite dans le film ? C’est un monde très attirant, plein de charme, mais aussi violent et archaïque…
"Je viens du sud de l’Italie, de Naples précisément. Je connais ce sud-là, je m’y sens chez moi, protégée. Je n’ai pourtant pas vécu comme Grazia, je ne viens pas du même milieu social. Pourtant cette vie suscite en moi une grande nostalgie de l’enfance. Je crois que les enfants de Lampedusa ont beaucoup de chance, ils sont en contact avec les choses essentielles de la vie : la nature le travail, le plaisir…Il y a dans le film une certaine violence qui se dégage d’eux, ils passent leur temps à se chamailler et à se battre, mais c’est une violence naturelle, qui ne porte pas vraiment à conséquence. C’est aussi de l’intensité, de la vie. C’est leur manière de grandir. Emanuele n’a pas fait un film sur les problèmes sociaux du Sud, il a vu plus loin que ça."
Grazia est une jeune mère qui semble plus proche et complice de ses enfants que des adultes de l’île. Avec ses fils Pasquale et Filippo, elle se comporte comme une sœur plus que comme une mère…
"Grazia n’est pas du tout l’archétype de la femme du sud, une " mamma " exubérante, avec une féminité et une sexualité très revendiquées. C’est un personnage plus enfantin, elle est très spontanée, elle vit pleinement sa féminité, mais avec beaucoup d’innocence. Par exemple, elle ne se rend pas compte qu’elle a une relation charnelle et presque empreinte de sexualité avec Pasquale. Ils ont un rapport assez exclusif et amoureux. Cela fait partie du charme du personnage, elle transgresse certaines règles sans le savoir, sans penser à mal."
Respiro repose beaucoup sur l’harmonie qui règne entre les différents interprètes, en particulier la complicité de Grazia et Pasquale. Comment s’est déroulé la collaboration avec de si jeunes acteurs ?
"C’était quelque chose de très beau, de très poétique à voir. Ils étaient parfois très concentrés, parfois très distraits, comme tous les enfants. Ils n’avaient aucune expérience du cinéma et du spectacle. Ils ont eu la chance de ne pas apprendre à " faire les enfants ". Ils étaient tout simplement eux-mêmes. C’est ce qui les rendait aussi émouvants."
Comment s’est déroulé le travail avec Emanuele Crialese ? Vous a-t-il donné beaucoup d’indications concernant le personnage ? Y a-t-il eu beaucoup de répétitions ?
"On est resté longtemps ensemble dans l’île, à discuter avec les habitants, avec les enfants, à s’imprégner de cette atmosphère très particulière. J’ai vraiment appris à être Grazia au fur et à mesure, en laissant les choses se faire naturellement. Je ne me suis pas du tout préparée à ce rôle comme pour les autres. Je n’ai pas été inspirée consciemment par un type de jeu, ou par les actrices italiennes. Je n’ai même pas été inspirée par moi-même (rires) ! J’ai simplement cherché à être naturelle, tout en exagérant certains côtés de ma personnalité, car Grazia est quand même assez différente de ce que je suis dans la vie. Il y a aussi les souvenirs de mon enfance qui m’ont aidée, surtout celui de ma mère. Comme Grazia, elle nous a eu, mes frères et moi, très jeune. Nous avons eu une très forte complicité, elle était très belle, avait une relation très charnelle avec ses enfants. Ainsi, comme ce personnage touchait chez moi des choses intimes, je ne pouvais pas seulement faire appel à ma technique d’actrice, je n’ai même pas cherché à réfléchir, à penser mon jeu. Je me suis avant tout laissée guider par les émotions.
Grazia est aussi un personnage de rebelle. Elle refuse la soumission des autres femmes, la mentalité très machiste de la communauté des pêcheurs et de son mari Pietro. On l’imagine heureuse au début, mais son désir de liberté finit par se retourner contre elle…"