Comment êtes-vous arrivé sur Rien à Déclarer
Isabelle de la Patellière, qui était alors notre agent commun à Dany et moi, est la première à m’avoir parlé de ce projet en me disant que Dany écrivait pour moi. Avant cela, je n’avais croisé Dany qu’une fois, au congrès des exploitants, le jour où il y présentait
Bienvenue Chez Chez Les Ch’tis et j’étais allé voir un de ses spectacles. C’est quand je suis revenu le voir sur scène que l’on s’est vraiment rencontré. À l’issue de la représentation, nous avons pris un verre ensemble, il m’a confirmé qu’il était bien en train d’écrire pour moi. Et un peu plus tard, il m’a envoyé son scénario.
Quelle a été toute votre première réaction en le lisant ? La première ?
Mais pourquoi je n’ai pas eu cette idée des douaniers alors que je suis belge ? C’était devant moi et j’ai été incapable de m’en emparer ! (rires) Mais j’ai tout de suite aimé son scénario parce que j’ai trouvé ça très drôle. Mais moins drôle pourtant que le résultat final et même que le tournage où on s’est vraiment tous marré du début à la fin et où on avait senti cette tonalité là envahir le film. En tout cas, en refermant le scénario, j’étais sûr d’une chose : du plaisir que j’allais avoir à jouer dans ce film !
Cet univers des douaniers vous est familier ?
Non, contrairement à Bouli (Lanners) dont le père était douanier. Je n’ai par exemple aucun souvenir vraiment marquant de mes passages de douane. Mais je me suis régalé à porter l’uniforme. Plus que devenir un douanier d’ailleurs, c’est jouer l’ordre qui m’a plu ! Dès que tu endosses l’uniforme, 80% du personnage est là.
Justement, comment décririez-vous ce personnage que vous incarnez ?
Ruben Vandevoorde n’est pas un mec costaud. Il fait peur parce qu’il peut tirer sur tout le monde sans la moindre hésitation. Or dans une comédie, c’est quand même gonflé de me faire tirer dès la quinzième minute dans le dos d’un mec. Je craignai d’ailleurs de provoquer l’antipathie des spectateurs avec cette scène. Mais, à la vision du film, je me suis rendu compte qu’elle déclenchait surtout la peur que va susciter ce douanier francophobe et raciste. Et elle aidait à comprendre, par ricochet, la hantise que le personnage de Dany a à lui avouer qu’il aime sa soeur !
Vous êtes facilement entré dans la peau de ce personnage ?
Honnêtement, ce n’est pas très compliqué. C’est même le plus évident à jouer de tous. Il suffit de s’être déjà fait arrêter par un flic pour savoir comment jouer cette mauvaise foi-là ! (rires)
Ce personnage permet aussi de parler de racisme, sur le ton de la comédie…
Oui, avec en plus pas mal de trucs culottés. Puisqu’à la fin du film, je reste raciste. Ce qui n’est ni très courant ni politiquement correct dans une comédie. C’est vraiment gonflé de la part de Dany. Il n’a pas cherché à faire une morale à deux balles.
Quel réalisateur est Dany ?
Il sait très bien ce qu’il veut donc il te laisse beaucoup de liberté. Tu es à la fois porté et bordé. Avec lui, on ne fait pas beaucoup de prises, mais sur chacune, il travaille avec toi. Sur la première, je ne peux pas m’empêcher de faire des propositions. À partir de là, lui est capable d’en prendre certaines et de les intégrer à ce qu’il souhaite. Il travaille comme tous les grands, à l’oreille. Mais aussi et surtout, c’est un gourmand, un jouisseur. Il prend un plaisir dingue à regarder les autres. C’est rare chez un metteur en scène, d’autant plus qu’il a fait
Bienvenue Chez Les Ch’tis et pourrait prendre tout le monde de haut. Mais c’est tout le contraire : il se marre en nous regardant. Et du coup, il offre des séquences d’anthologie qui ne m’apparaissaient pas forcément comme telles sur le papier. Comme la séquence où
Bruno Lochet se fait arrêter avec des sachets de drogue dans l’arrière-train. Sans l’oeil de Dany et le rythme qu’il sait impulser, cette scène peut être pathétique ou vulgaire. Mais avec lui, ça décolle ! Dans une comédie, il est indispensable d’avoir un réalisateur en qui tu as confiance car il va savoir si tu en fais trop ou pas assez. Or Dany est un mec de scène. Il a le rythme de son film et de chaque réplique en tête, comme un chef d’orchestre avec ses musiciens. Il n’y a donc qu’à se laisser porter et savourer les répliques incroyablement écrites qu’il nous met en bouche. Mais, moi, dans les comédies, il m’est souvent arrivé de me retrouver avec des «bâtons merdeux»…
C’est-à-dire ?
Quand à partir d’une situation moyenne et mal écrite, on demande à l’acteur de transcender le tout. Le réalisateur compte sur toi, il ne te donne aucune direction et te demande comment tu dirais, toi, telle ou telle phrase. Et là, ça ne marche jamais !
Et quel plaisir y a-t-il à jouer en duo avec Dany ?
Son côté rieur. Tu as l’impression, quand il te regarde jouer, qu’il redécouvre son texte et le plaisir qu’il a eu à l’écrire. Il te laisse vraiment t’amuser. Mais pour ça, tu n’as pas besoin de changer ses dialogues. J’ai peut-être glissé quelques mots à moi par-ci par-là, mais toujours en plus de ce qui était écrit, pas pour remplacer quelque chose de mal foutu. Or Dany joue aussi juste qu’il écrit. C’est comme une voiture automatique. Si tu n’es pas capable de rouler avec une automatique, c’est que tu es vraiment une brêle !
Vous formez un autre duo à l’écran avec une connaissance à vous, Bouli Lanners…
C’est la huitième fois qu’on travaille ensemble ! Il croit qu’il joue toujours mon souffre-douleur. Mais quand on voit le film, c’est bien plus fort et plus subtil que ça. Il est vraiment magnifique car il se renouvelle à chaque fois. Mais là, on s’est dit qu’on arrêtait ! Ou alors que, la prochaine fois, il fera un méchant et moi un gentil !
Et dans le rôle de votre soeur, on découvre Julie Bernard… Elle est géniale, hein ?
Elle a une telle aisance ! Mais sa présence dans le film reflète aussi les choix courageux de Dany qui est allé dénicher cette jeune femme qui n’avait jamais fait de cinéma alors qu’avec le succès des Ch’Tis, il aurait pu avoir qui il voulait. Et à l’arrivée, c’est une force pour le film. Car la comédienne disparaît d’emblée derrière le personnage et cela crédibilise encore plus les habitants de ce village frontière, donc le village lui-même.
Quelle fut la scène la plus complexe à tourner pour vous ?
Lorsque j’ai dû me lancer dans cette tirade où je commence par : «Comment ça il n’y a pas eu mort d’homme ?» et je poursuis par un récit de l’histoire de la Belgique. Depuis que je fais ce métier, c’est la seule fois où j’ai appris mon texte la veille du tournage. Sinon, comme je suis surtout instinctif, je préfère me plonger dedans dans la loge, juste avant le maquillage. Et quand je vois le résultat, j’admire vraiment la qualité du montage car tout paraît très juste et précis alors que j’ai vraiment ramé. Parce qu’à vouloir l’apprendre par coeur, j’ai fini par caler dedans.
À l’inverse, quelle est la scène que vous avez préféré tourner ?
Celle où, face à mon chef qui me reproche de ne pas aimer les Français, je réponds : «Moi, mais je suis le plus francophile des Belges». Pour quelqu’un comme moi qui adore Louis de Funès, c’est un bonheur de jouer avec une mauvaise foi sans borne tant dans les mots, que dans la voix et le regard. Car c’est vraiment une scène qui aurait pu se retrouver dans un de ses films. Jouer tous ces moments de mauvaise foi et de lâcheté, c’était vraiment du sur mesure pour moi !
Dany explique que vous n’étiez pas un grand fan des cascades en voiture. C’est vrai ?
Lui, il adore ça : il a fait du rallye ! Moi, je ne suis pas un peureux de nature, mais, contrairement à lui, je ne vais pas aller dans une voiture faire la cascade alors qu’on ne me voit pas. En tout cas, je n’y prends aucun plaisir alors que Dany a vraiment un côté inconscient !
C’est la première fois depuis longtemps que vous avez vu un des films que vous avez tourné. Pourquoi ?
Je ne pouvais pas faire autrement car je l’avais promis à Dany. Cela fait en effet six ans que je n’avais pas vu un de mes films, parce que cela me parasite. Et puis là, pris dans l’énergie d’une soirée que je passais avec Dany, quand il m’a dit : «Pour le mien, s’il te plaît, fais une exception, j’aimerais tellement que tu le vois», j’ai répondu : «Pour le tien, j’irai !». Mais quand le jour J est arrivé, je n’en menais pas large. Je me voyais déjà entrer dans la salle et ressortir en catimini. Une fois que j’étais dedans, je suis resté, mais je vivais une double angoisse. La première : me revoir à l’écran après tant d’années. La deuxième, liée au film lui-même. Mais Dany a réussi ce qu’il voulait : cet équilibre entre humour et tendresse. Il lui suffit d’ailleurs – et c’est sa grande force et son immense talent de conteur – d’un plan, le premier en plan séquence, pour installer son univers. On y entend la belle musique de
Philippe Rombi et ses petites clochettes qui donnent tout de suite un air de Noël, puis on découvre la neige fondant sur le bord des fenêtres, les couleurs, le décor et la première phrase dite par Bouli. C’est comme ouvrir les premières pages d’une BD d’Uderzo ou de Hergé. Ou découvrir les premières images d’un Demy. Le ton est donné. Certains refuseront peut-être de rentrer dans cet univers. Mais une fois qu’on est à l’intérieur, on n’en sort plus. Dany est un enchanteur. Dans ses films, tout paraît plus beau, des journaux aux pièces de monnaie… Il a reproduit ce qu’on adorait dans les comédies de Gérard Oury où le soleil brillait sur Paris comme on ne l’a jamais vu briller !