Le rôle de Nora me faisait un peu peur. Arnaud me l'avait proposé à un moment de ma vie où je n'avais pas envie d'aller dans cette douleur-là. Je voyais quelqu'un de terriblement seule. Nora vit dans un désert, aucune femme autour d'elle, aucune amie, pas même sa soeur. J'enviais
Mathieu Amalric, son personnage est tellement drôle ! Moi, je devais me coltiner la partie dramatique… alors j'ai passé commande à Arnaud d'un personnage un peu plus gai pour la prochaine fois ! Puis j'ai découvert la vérité de Nora, « aimer, c'est n'avoir pas à demander ». Quand le médecin lui annonce qu'il n'y a plus d'espoir de sauver son père, ce père qui l'a aimée passionnément, elle dit simplement, «ah, c'est une nouvelle terrible»… Mais intérieurement, tout s'écroule, un coup de chaud monte en elle, à ce moment-là dans son oeil, dans sa voix, c'est de la fragilité pure.
Nora est une parabole de la culpabilité.
Arnaud Desplechin lui a sans doute donné ce prénom en référence au personnage d'Ibsen dans La Maison de Poupée. Je me suis souvenu d'un soir, il y a quelques années, nous regardions avec Arnaud «Tess», le film de Polanski, et il m'a dit à propos du personnage interprété par Nastassja Kinski, «si elle est tombée enceinte, c'est un peu de sa faute». Comme si la femme portait cette idée de péché… Ce n'est pas de la misogynie de sa part, je pense plutôt qu'il a un intérêt profond à la littérature et à la cinématographie de l'Europe centrale et nordique, au protestantisme. Ce sont les cuisines d'Arnaud, et je ne comprends pas tout ! Nora croit peutêtre
qu'elle porte malheur… Ce dont je suis sûre, c'est que Nora est une héroïne mythologique. Elle a un côté « mère courage », Brecht aussi est convoqué. Brave et émouvante, sans acrimonie, elle se bat pour se marier, pour donner à son fils le nom de son père mort. À la mairie, seule avec son bébé, elle est digne, mais dans un tel gouffre !
Il y a toujours une filiation souterraine dans les films d'Arnaud, celui-ci est un film d'amour absolu. Il aborde le thème de la reconnaissance, de la paternité, de l'adoption, de la quête d'identité, de la transmission d'un père. La relation de Nora avec son père est très troublante, elle en a peur. Et son père la craint. Il voudrait l'emmener avec lui dans la mort, il lui prend le bras, s'accroche à elle... Sa lettre d'adieu est terrible. À la lecture du scénario, j'avais dit à Arnaud, «comment veux-tu qu'elle s'en sorte après un tel aveu ?», il m'a répondu, «c'est une lettre d'amour». C'est toujours comme ça avec Arnaud, quand un personnage dit, «je te hais», ça veut dire, «je t'aime». Et quand il dit, «je t'aime», il faut se méfier ! L'agonie de son père provoque une fissure dans cette forteresse de femme responsable que Nora s'est construite, sans doute sous l'influence de son père qui lui a appris « à cacher ses sentiments ». Ce sens de la responsabilité l'amène à de grandes douleurs intérieures, même si il lui évite de se perdre comme sa soeur ou Ismaël. Pour se reposer de toutes ces tempêtes, Nora choisit finalement un homme protecteur, une figure masculine imposante, rassurante. Jean-Jacques est amoureux, elle ne l'aime pas vraiment, mais ça durera ce que ça durera…
Il arrive souvent qu'après avoir vécu une liaison passionnée, folle, épuisante, on fasse un bout de chemin avec un partenaire plus reposant. On sait qu'on ne fera pas sa vie avec lui, mais ça fait un bien fou de calmer le jeu, le temps de réapprendre à vivre et à aimer autrement. Avec Ismaël, c'est différent, ils ont dû s'aimer follement. Nora lui demande d'adopter son fils, et il a raison de refuser.
En découvrant l'épilogue où Ismaël explique à ce petit garçon son refus de l'adopter, j'ai fondu en larmes. À travers une sorte de vaste conte mythologique, il lui transmet de précieux repères pour vivre et être un homme. Il l'encourage à discuter avec son imagination. C'est ce qu'on devrait savoir dire à tout enfant, surtout un père !