Notes de Prod. : Rois et Reine

    en DVD le 25 Août 2005

Notes de Mathieu Amalric

J’ai tourné pour la première fois avec Arnaud Desplechin en 1992, dans «La Sentinelle». On fêtait alors ses 30 ans, il avait eu une mobylette ! On s’est retrouvé pour «Comment je me suis disputé». Puis les années ont passé… et ça se sent. Finies les histoires d’étudiants, «Est-ce que je vais finir ma thèse ?» ou «J’aime la copine de mon meilleur ami». À présent, on aborde d’autres phases d’évolution, des histoires d’adoption, de bannissement, de trahison, de transmission… D’où on vient, où on va ? On se dit qu’on a pris un coup de vieux quand même ! Mais tout continue à rester vivant. On voit que la vie est dure dans ce film, mais on en sort avec l’envie de la vivre plus intensément encore.

Le ton est parfois grave, grinçant, terriblement désenchanté, et à la fois, Arnaud a élargi sa palette, il n’a jamais été aussi loin dans la fantaisie. Son film est irrésistible de drôlerie ! On ne peut plus parler de naturalisme, le romanesque est au coeur de ce qu’il cherche. La vie est un roman, c’est un culte chez Arnaud. C’est-à-dire que nos vies valent le coup d’être vécu, il faut arrêter de dire que l’on ne vit rien. On vit de grandes choses, d’où le titre, « Rois et Reine ».
Dans ce film, on voit un metteur en scène en confiance totale avec son univers, dans une liberté romanesque très excitante qui lui permet de traiter la tragédie sans avoir à s’en excuser, tout en allant avec bonheur dans la Commedia dell’arte. Il y a des scènes d’une drôlerie inouïe, des scènes d’anthologie comme celle d’Ismaël dans sa bagnole avec le flic, ou ses scènes avec l’avocat, le vol des médicaments dans l’hôpital psychiatrique, le hold-up dans l’épicerie du père, des situations ahurissantes ! Et les scènes d’information pure, comme le coup de téléphone à sa psychanalyste, sont traitées avec impertinence. C’est aussi un film sur le rapport à la loi, à l’obéissance et la désobéissance. Ismaël demande à son père de détacher les sangles de sa camisole, et le, « Je ne peux pas » du père, c’est le rapport à la loi. Alors qu’est-ce qu’on fait avec ça ?

Notes d'Emmanuelle Devos

Le rôle de Nora me faisait un peu peur. Arnaud me l'avait proposé à un moment de ma vie où je n'avais pas envie d'aller dans cette douleur-là. Je voyais quelqu'un de terriblement seule. Nora vit dans un désert, aucune femme autour d'elle, aucune amie, pas même sa soeur. J'enviais Mathieu Amalric, son personnage est tellement drôle ! Moi, je devais me coltiner la partie dramatique… alors j'ai passé commande à Arnaud d'un personnage un peu plus gai pour la prochaine fois ! Puis j'ai découvert la vérité de Nora, « aimer, c'est n'avoir pas à demander ». Quand le médecin lui annonce qu'il n'y a plus d'espoir de sauver son père, ce père qui l'a aimée passionnément, elle dit simplement, «ah, c'est une nouvelle terrible»… Mais intérieurement, tout s'écroule, un coup de chaud monte en elle, à ce moment-là dans son oeil, dans sa voix, c'est de la fragilité pure.