« Romanzo criminale » est adapté d'un roman de Giancarlo De Cataldo. Qu'est-ce qui vous a attiré dans ce livre ?
J'ai aimé sa façon de raconter l'Italie des années de plomb du point de vue d'une bande de criminels. Et puis sa lecture a remué beaucoup de souvenirs en moi. C'est à cette époque que je suis arrivé à Rome pour devenir acteur. J'ai vécu tous ces événements : l'enlèvement d'Aldo Moro, l'attentat de la gare de Bologne… J'ai d'ailleurs ajouté des choses qui ne figuraient pas dans le roman, comme les passages sur l'enfance des personnages, au début, ou l'histoire du coup de téléphone des Brigades rouges indiquant que le corps du leader politique pourrait être retrouvé dans une voiture, près du siège du PC, à Rome.
La bande que vous mettez en scène s'inspire d'une bande qui a vraiment existé.
Oui, elle s'appelait la bande de la Magliana. C'était un gang de Romains qui a fait régner sa loi sur la capitale italienne pendant les années 70. Ces garçons étaient des petites frappes. Je trouvais intéressant que le public découvre enfin leur histoire. Celle des Brigades rouges et du terrorisme politique a longtemps retenu toute l'attention des Italiens. Mais le temps a passé, on a plus de recul, aujourd'hui, par rapport aux événements des années de plomb. Il me semblait donc possible de revenir sur une organisation comme celle-ci.
Ce sont Stefano Rulli et Sandro Petraglia qui ont écrit le scénario. Vous aviez déjà travaillé ensemble à plusieurs reprises.
Oui, j'avais déjà réalisé des oeuvres importantes de ma carrière avec eux, à la fois comme acteur et comme réalisateur, de « Mery pour toujours » à un volet de « la Piovra », de « Lamerica » à « Pummaro ». Ils ont également écrit le scénario de « Nos meilleures années ». Ils connaissaient donc bien, eux aussi, cette période de l'histoire de l'Italie.
« Romanzo criminale » pourrait d'ailleurs être la face sombre de « Nos meilleures années ».
C'est vrai. En Italie, le film a même été rebaptisé « Nos pires années ».
L'Italie que montre ce « gangster movie » est une Italie sanglante et violente, loin des clichés de la dolce vita.
Oui, « Romanzo criminale » est un film assez dur, assez noir. Le cinéma italien a longtemps été un cinéma politique. Il suffit de se rappeler les longs-métrages de cinéastes comme
Francesco Rosi ou Elio Petri. Avec « Romanzo criminale », j'ai voulu renouer avec cette tradition et lui rendre hommage.
Francesco Rosi m'a d'ailleurs remercié d'être revenu à ce genre.
Les attentats terroristes, qui constituent la toile de fond du récit, finissent par relativiser la gravité des actes criminels du Libanais et de ses hommes.
Oui, et c'est cette mise en perspective qui m'intéressait. Je voulais notamment montrer l'Italie à travers les yeux d'un gars comme Freddo. Quand il assiste à l'attentat de la gare de Bologne, il se rend compte qu'il se produit des actes encore plus criminels que les leurs, et il réalise que le désordre, dans son pays, dépasse tout ce qu'il avait imaginé.
Cette découverte l'ébranle profondément.
Oui, car à partir de là, Freddo comprend que ses copains et lui sont contrôlés et manipulés par la partie occulte de l'Etat, qui se sert d'eux pour ses basses œuvres. Les membres de la bande pensaient avoir conquis Rome par eux-mêmes, mais Freddo réalise alors que sans l'aide de ce pouvoir occulte, ils n'y seraient jamais parvenus. Ils ne sont que des marionnettes et cette découverte marque le début de sa prise de conscience, de son désir de changer de vie et des déboires de la bande, qui est désorientée.
Quels souvenirs gardez-vous des années de plomb ?
Des souvenirs de guerre. Le monde était en guerre : le Viet - Nam, le Chili… A Rome aussi, l'atmosphère était à la guerre, au combat. Comme dans le Paris de mai 68, on occupait les écoles, la jeunesse était très politisée. Moi-même, qui étais à droite à mon arrivée à Rome, je suis passé à gauche en 1968, après mon inscription à l'Académie nationale d'art dramatique. Pour autant, je ne suis pas allé aussi loin que certains de mes amis. J'en connais qui ont rejoint les Brigades rouges pour devenir des terroristes. Ils ont ensuite trouvé refuge en France. Dans ce contexte, on comprend qu'une organisation comme la bande de la Magliana ait longtemps pu agir en toute impunité.