Comment est née l’envie de consacrer un film à Françoise Sagan ?
Je n’ai pas connu Françoise Sagan. J’aurais pu, elle croisait beaucoup de monde. Mais curieusement, j’ai toujours eu l’impression qu’elle faisait partie de ma vie. C’est sûrement la même chose pour beaucoup de gens de ma génération. Elle nous a accompagné depuis l’adolescence, à la fois comme un personnage familier et comme un mythe vivant. Pendant des années, elle a défrayé la chronique, on connaissait sa mèche rebelle, son débit saccadé, son aplomb, son originalité et d’une certaine façon, on la croyait immortelle. Quand elle a disparu, en 2004, j’ai eu le sentiment d’être passé à côté d’une rencontre importante, d’autant que nous avions failli travailler ensemble. Je savais qu’elle adorait la correspondance de Sand et Musset, et je lui avais proposé d’écrire le scénario des
Enfants du siècle avec moi : cela avait failli se faire. En lisant les articles qui lui étaient consacrés dans la presse au moment de son décès, en découvrant les dizaines de photos d’elle et de ses amis, j’ai vu à quel point sa vie avait été romanesque, intense, riche. Le film était là, dans ces portraits en couleur, dans les photos en noir et blanc de son accident de voiture, dans celle de son mariage avec Guy Schoeller… Je n’avais qu’à tourner les pages. Je me suis mise à lire tout ce qu’on avait écrit sur elle, je me suis replongée dans ses romans, j’ai regardé ses interviews, et l’idée de faire un film sur sa vie ne m’a plus quittée.
Quelle est la Sagan dont vous aviez envie de faire le portrait ?
Je ne savais rien du film que j’allais écrire. Françoise Sagan a toujours été pour moi une figure singulière, énigmatique. La femme que j’ai découverte est quelqu’un de très complexe.
Pudique dans la tragédie, exubérante dans la futilité, insouciante, épicurienne, avide de stupéfiants et d’alcool, flambeuse. Elle a goûté à tout. Elle a tout eu, tout perdu et elle a traversé la moitié du siècle avec une insouciance et une insolence qui n’appartiennent qu’aux poètes et aux artistes. C’est surtout, et avant tout, une personne libre : libre d’écrire, d’aimer, de partager… C’est aussi quelqu’un qui a essayé de concilier à la fois sa vie d’artiste, de femme, de mère… J’ai voulu la montrer dans son ambiguïté, à la fois proche, humaine et totalement imprévisible. Je n’ai pas cherché à la rendre meilleure qu’elle n’était, j’ai seulement voulu la rendre vraie, en essayant de m’approcher au plus près. Elle était généreuse, passionnée, passionnante et elle pouvait être un monstre d’égoïsme, elle était lâche aussi, parfois. Faire le portrait de quelqu’un, c’est aussi faire un portrait de soi-même. En choisissant ce qui nous touche dans un personnage, ce qui nous parle, ce qu’on comprend le mieux, on se dévoile autant que le modèle.
Peut-on parler d’un souci de réhabilitation de votre part ?
Non. Elle n’a pas besoin de moi pour ça. D’ailleurs le succès des livres qui lui sont consacrés cette année le prouve : elle est dans le cœur des gens, elle est dans notre mémoire. On va redécouvrir son œuvre. On parle même de la Pléiade... Mais si on évoque une réhabilitation à son propos, c’est qu’elle a été injustement méprisée par une partie de l’intelligentsia, sans doute parce que le tapage fait autour d’elle, son côté « star », empêchait qu’on la prenne au sérieux. Elle en a souffert, sans pour autant changer de mode de vie… N’empêche qu’on a confondu le personnage public avec l’auteur et qu’on s’est trompé sur les deux tableaux : le personnage est plus profond qu’on ne croit, et l’auteur n’a souvent rien à voir avec la « petite musique » à laquelle on l’a associé. Il faut relire
Bonjour Tristesse, le livre n’a pas pris une ride, c’est un petit bijou de perversité, écrit dans une langue magnifique. Ne serait-ce que pour cela : on doit lui rendre hommage! J’espère qu’on va la relire, ce ne serait que justice qu’on la redécouvre, d’autant qu’elle a travaillé beaucoup plus que la plupart des écrivains, y compris à l’époque où elle avait des problèmes de santé.
Quel était votre rapport au biopic, devenu un genre cinématographique très codifié ?
Je n’ai pas vraiment pensé en termes de codes. A l’écriture, nous nous sommes plutôt intéressés aux moments qui nous paraissaient les plus signifiants, les plus forts, les plus émouvants et les plus drôles, et à ses relations les plus importantes : Jacques Chazot et Bernard Frank, Peggy Roche, son enfant, ses deux mariages, ses bouquins, ses problèmes de santé, Mitterrand… Elle a évidemment eu une vie beaucoup plus riche que ce que peut montrer un film de deux heures. On ne parle pas de son enfance dans le film, et il y a beaucoup de thèmes sur lesquels on a dû faire l’impasse - le théâtre notamment – même si l’on traverse beaucoup d’années.
Vous ouvrez le film sur une image saisissante de Françoise Sagan à la fin de sa vie : seule, malade, cloîtrée chez elle dans un fauteuil roulant. Pourquoi ce choix ?
C’est la bascule entre cette image de Sagan juste avant sa mort, et celle de la toute jeune Françoise, qui m’est apparue la plus parlante : passer, en un fondu enchaîné, de cette déchéance au moment où elle s’apprête à vivre ce dont rêve tout jeune de 18 ans, au moment où elle a toutes les cartes en main et où elle va les gaspiller les unes après les autres. J’avais l’impression que c’était ce qu’il y avait de plus percutant pour montrer la façon dont elle avait vécu : sans s’économiser, en brûlant sa vie.
Toute biographie filmée pose la question de la licence poétique : quelle était votre position quant à la liberté prise par rapport aux faits ?
Le film devient une fiction : il s’agit de l’histoire d’une femme, sans que l’on ait besoin d’être toujours dans l’exacte vérité des dates et des événements. Tout est vrai, et tout est un peu réinventé. Evidemment, les spécialistes de Sagan pourront toujours trouver à redire sur tel événement qui ne s’est pas produit comme je le raconte. Par exemple, en mai 68, Françoise Sagan est allée à l’Odéon dans sa Maserati : comme je n’avais pas envie de reconstituer cet épisode, j’ai transformé l’histoire, et j’ai préféré en retrouver l’esprit plutôt qu’en conserver la lettre. J’ai pris des libertés, parfois même avec les dates, comme pour la rencontre avec Peggy, qui intervient plus tôt dans le film que dans la réalité. Mais il me semble que cela n’a pas d’importance dans la mesure où l’on ne prend pas de liberté avec sa vérité. Je crois que si elle voyait le film, elle ne serait pas trop mécontente, y compris en ce qui concerne les tricheries : elle adorait inventer !
Denis Westhoff, le fils de Sagan, est toutefois cité au générique en tant que conseiller artistique : parce qu’il était important d’avoir sa caution ?
Oui, c’est la première personne que j’ai appelée quand j’ai eu l’idée de faire ce film : j’avais besoin de son approbation, de son regard, et de son aide. Il lui ressemble beaucoup, j’étais d’ailleurs très impressionnée à l’idée de le rencontrer. Il était aussi capital pour moi de rencontrer Florence Malraux, Jean-Claude Brialy, Régine, Charlotte Aillaud, Madame Bartoli, Mme Le Breton : tous m’ont raconté une histoire, chacun m’a donné un point de vue, et j’ai vampirisé tout cela.
La voix off était-elle la meilleure façon de faire entendre la « musique » de Sagan ?
Il m’a paru essentiel d’utiliser ses mots à elle dans la voix off comme dans les dialogues d’ailleurs… Elle adorait dire « la barbe », « C’est rasoir », « C’est charmant » etc… J’ai beaucoup écouté ses interviews. De façon générale, j’aime beaucoup la voix off, son côté littéraire, cet accès à la pensée de quelqu’un, et, en l’occurrence, cela s’y prêtait vraiment.
À l’écran, il y a une réelle évidence à voir Sylvie Testud dans la peau de Sagan : à quel moment avez-vous pensé à elle ?
J’ai déjeuné un jour avec Thierry Taittinger qui revenait de l’enterrement de Françoise Sagan – qu’il avait bien connue – et il m’a dit : «
si un film se faisait sur Sagan, il faudrait prendre Sylvie Testud ». Cela m’a paru une évidence, et c’est elle que j’avais en tête quand je me suis lancée dans l’aventure. C’est une femme intelligente et courageuse, comme Sagan, et elle écrit elle aussi… Elle a compris le challenge que représentait le rôle. Elle a aussi un côté « petit soldat » : elle entraîne son monde derrière elle, et c’était un vrai bonheur de voir son travail, sa concentration et la légèreté avec laquelle elle avait l’air de faire tout cela.
Comment avez-vous travaillé la préparation du rôle avec elle ?
Le personnage est né d’une vraie complicité : on a souvent dîné ensemble, on a beaucoup parlé, de tout, de nous, on a beaucoup ri aussi… Elle m’a présenté Jean-Paul Scarpitta qui était un ami de Françoise, et qui l’a accompagnée les dix dernières années de sa vie. De son côté, elle a énormément lu, regardé des images de l’INA et écouté des heures d’entretiens…
Qu’a-t-elle apporté à votre vision du personnage ?
C’est une actrice impressionnante. Elle a su incarner le personnage sans effort apparent. Tout a l’air évident avec elle. Quand elle jouait, j’avais l’impression de voir exactement Sagan, comme je l’avais imaginée. La surprise est venue de la drôlerie qu’elle a apportée, notamment dans le couple qu’elle forme avec
Jeanne Balibar. J’avais beau le pressentir, je ne mesurais pas la force comique qu’a fait naître la connivence entre les deux comédiennes, dans des scènes à la Absolutely Fabulous ! Sylvie est très drôle dans la vie, et elle a apporté beaucoup d’humour au film.
Une belle complicité ressort de l’ensemble des comédiens qui forment la « bande » de Sagan : y a-t-il eu beaucoup d’improvisation dans les scènes de groupe ?
Oui : depuis quelques films, moi qui avais tendance à tout vouloir contrôler, je me « lâche » sur l’improvisation. Moins on contrôle, plus on est heureux à la fin : je laisse donc aller autant que possible, dans les moments où cela vient, et en fonction des personnalités.
L’amitié est au cœur de la vie de Sagan : un thème que l’on retrouve également dans vos films…
Depuis Coup de Foudre, qui racontait une amitié amoureuse, traiter ce thème au cinéma m’a toujours intéressée. À l’époque, j’aimais cette définition de l’amitié : « c’est de l’amour qui dure ». Et comme le dit Sagan, l’amour dure trois ans, alors qu’une amitié peut se poursuivre sur une vie. Elle avait peur de la solitude, elle aimait être entourée, avoir sa bande autour d’elle. Elle était d’ailleurs aussi tyrannique que généreuse : ce n’est pas dans le film mais on m’a raconté qu’il y avait, dans sa maison de campagne à Honfleur, une boîte, dans laquelle elle mettait de l’argent pour les courses, un pot commun dans lequel chacun puisait. Elle a toujours eu ce sens de la fête et du partage, une qualité qui me séduit beaucoup. Etre capable de donner de soi, de son temps, être à l’écoute des autres…
L’ambiance de l’époque est là, mais sans qu’on ait le sentiment d’une reconstitution appuyée : pour mieux souligner la modernité du personnage ?
En partie oui, mais cette impression vient surtout du fait que l’on traverse beaucoup d’époques, si bien que l’on n’a pas le sentiment de s’appesantir sur une décennie en particulier. Pourtant, tout y est, les costumes, les coiffures, la musique.
Cela vient aussi du style de Sagan, qui résiste aux modes…
Elle est effectivement très moderne, dans sa façon de vivre comme dans sa façon de s’habiller : c’est elle qui a imposé les ballerines, les espadrilles, le pantalon court, près du corps. On a créé les costumes d’après photos, et l’on s’est aperçu qu’elle était déjà vêtue du fameux petit pull marin et surtout de jeans, à une époque où les femmes n’en portaient pas : c’était très rare en 1956 ! Il y a aussi la coupe de cheveux, courte, et le fameux manteau panthère qui revient très à la mode ! Tout cela donne au film une sorte de modernité : dans l’allure, et dans les thèmes abordés.
On commémore les 40 ans de mai 68 : que représentait Sagan pour la jeunesse de l’époque ?
Sagan était un peu dépassée par les idées de 68, parce qu’elle les avait portées bien plus tôt : elle avait vécu 68 en 50 ! Avec Bardot, elles ont vraiment symbolisé la démarche de liberté et d’indépendance des femmes. Elles ont incarné toutes les deux un modèle de femme très en avance sur les autres, une femme qui prend son destin en main et qui ne compte pas sur le prince charmant.
Est ce que le film s’adresse aussi à un public jeune ?
Un jour, je suis partie en vacances avec mon fils, qui avait 15 ans à l’époque, et je me suis aperçue qu’il avait Bonjour Tristesse dans sa valise. J’ai trouvé curieux qu’il connaisse ce roman, quand je le lui ai dit, il m’a répondu : «
Mais tout le monde l’a lu autour de moi ». Il m’a posé beaucoup de questions sur Sagan, et j’ai été frappée de voir que sa génération s’intéressait à ce personnage, notamment à son côté rebelle : cela m’a convaincue qu’il existait un public plus large que celui auquel j’avais pensé.
Quelle est la phrase de Sagan qui vous a le plus marquée ?
À la fin de Répliques, on lui demande ce que serait son souhait, et elle dit «
Je voudrais avoir dix ans, je voudrais ne pas être adulte. Voilà ». C’est vraiment elle : quelqu’un qui n’a pas voulu grandir, qui a voulu, dans sa pensée, dans son mode de vie et son désir de liberté, rester une petite fille en révolte, une enfant un peu trop gâtée mais désireuse de garder son innocence.