Quelle image aviez-vous de Françoise Sagan avant que l’on vous propose de l’interpréter ?
Avec le recul, je me suis rendu compte que j’avais une image d’elle assez fausse. C’est l’écrivain que je retenais, mais associé à une figure d’intellectuelle, à quelqu’un de cérébral et d’assez strict. Sa tenue vestimentaire apprêtée, comme son ton grave, me faisaient imaginer quelqu’un de moins vivant.
Vous dites d’ailleurs avoir été à la fois enchantée et paniquée quand Diane Kurys vous a offert le rôle…
Oui, parce qu’au départ, je ne voyais pas de rapport évident entre Sagan et moi. Diane avait l’intuition qu’il existait des points communs, et assez vite, je m’en suis rendu compte à mon tour. Cela me plaisait d’ailleurs. Et puis j’étais très flattée que Diane me propose d’incarner Sagan : c’est un personnage fascinant, très fort. Quand on est acteur et qu’un beau rôle se présente, on a beau avoir peur d’être « en dessous », on a envie de faire ce qu’il faut pour y arriver : je savais que la montagne serait haute à gravir.
Avec le recul, pensez-vous toutefois que le fait d’écrire vous a aidée pour le rôle ?
Je ne crois pas qu’il faille passer au travers de ce que vivent les gens pour les jouer, mais il est vrai qu’il existe une chose commune à tous ceux qui écrivent : une difficulté à exprimer à l’oral une pensée, un rythme interne. Si bien que quand vous écrivez, votre meilleur ami devient ce que vous êtes en train d’écrire. C’est quelque chose qui se ressent chez elle : une forme de solitude, y compris quand elle est très entourée.
En quoi vous êtes vous rendu compte que vous étiez finalement proche de Sagan ?
En lisant des biographies, en l’écoutant, en la regardant, j’ai effectivement découvert beaucoup de points communs. Par exemple, comme elle, j’aime les belles voitures : si j’avais beaucoup d’argent, je m’achèterais volontiers le genre de modèles qu’elle conduisait. Je reconnais le sentiment dont elle parle quand elle évoque la vitesse qui la grise : cette impression de voir la vie défiler plus vite, ce lâcher prise. Il y a beaucoup d’autres détails dans lesquels je me suis reconnue : elle explique qu’elle ne boit pas de champagne – ce qui est plutôt rare – et qu’elle est très déprimée dans les soirées qui n’offrent que du champagne : moi aussi.
Vous retrouvez-vous aussi dans la peur de la solitude qui est au cœur de sa vie et de son œuvre ?
Evidemment. Le fait de choisir le métier d’acteur n’est pas anodin, celui d’écrire encore moins : on ne fait pas autant de choses, on ne se fouille pas à ce point, on ne cherche pas autant à travailler avec les gens, si l’on ne fuit pas une solitude, une incompréhension.
Quel était le principal danger à éviter : tomber dans des tics d’interprétation ?
Il y avait des pièges partout. Ce qu’il fallait enlever, c’est tout ce qui ne lui appartient pas, car Sagan ne s’est jamais déterminée, elle ne s’est jamais dit que sa ligne de conduite serait telle ou telle, elle a toujours vécu comme la vie se présentait à elle. Il n’y a pas d’étiquette avec Sagan, elle le dit très vite dans ses interviews : elle ne veut se priver d’aucune possibilité, elle n’a pas peur de vivre. Pour autant, ce n’est pas une activiste : elle n’est pas féministe malgré sa grande liberté. Elle est drôle, sans pour autant provoquer l’hilarité à chaque phrase, elle est impertinente et très bien élevée à la fois : comment attraper un personnage qui ne s’interdit rien ? Et puis elle change beaucoup avec les années tout en restant la même : il n’y a pas de transformation radicale, elle évolue.
Dans des cas comme celui-ci, la voix-off aide-t-elle ?
Enormément. Une éditrice m’a dit : «
c’est la première fois que je vois un film qui parle de la littérature ». Parce que c’est dans les phrases de Françoise Sagan que l’on retrouve sa petite musique, qui a à voir avec l’intimité profonde. Sont retranscrits avec la voix-off des moments qui n’appartiennent qu’à elle : ils viennent en support du personnage que l’on voit à l’écran.
En amont, quelle a été votre collaboration avec Diane Kurys ?
Ce n’est hélas pas moi qui ai écrit cette phrase que j’adore, mais «
travailler ensemble, c’est mettre son dictionnaire à la même page » : qu’un mot veuille dire la même chose pour les deux. Si bien que parler était presque plus important que répéter, même si j’ai essayé beaucoup de choses avec elle avant d’arriver sur le plateau. Nous nous sommes vite rendu compte que nous parlions la même langue, et cette confiance s’est prolongée sur le tournage. Il faut dire que Diane n’est pas très loin de Sagan, c’est elle aussi une femme libre.
Comment vous êtes vous appropriée la langue et le débit de Sagan ?
À force de regarder et d’écouter ses interviews, il m’avait semblé attraper deux ou trois choses dans sa façon de parler. Assez vite, je suis allée voir un ami orthophoniste qui m’a rassurée, me confirmant que j’étais sur la bonne voie : la difficulté vient de ce que l’on ne place pas sa langue de la même façon, on n’adopte pas le même rythme. Diane et moi avons répété cette façon de parler : la gymnastique était complexe, car nous voulions aussi retranscrire l’élégance du parler de Sagan. Sans chercher à l’imiter, j’aimais l’idée de m’approcher d’elle.
Avez-vous rencontré beaucoup de contemporains de Sagan pour la préparation du rôle ?
J’ai rencontré certains de ses amis encore en vie, mais je me suis aperçue au bout d’un moment que plus j’en rencontrais, et plus j’étais perdue. Le premier la disait timide, le deuxième la qualifiait de séductrice, le troisième voyait en elle une introvertie… Chacun se l’était appropriée. Finalement, ce qui m’a le plus aidée, ce sont les enregistrements de Sagan avec Antoinette Fouque, et les documents de l’INA, dans lesquels j’ai trouvé un rythme. Après, c’est la vision artistique de Diane qu’il me fallait suivre.
À propos de votre travail sur Christine Papin pour Les Blessures Assassines, vous disiez avoir voulu laisser vivre le personnage une fois vos recherches terminées. Cela a-t-il été le cas pour Sagan ?
Oui. Il doit d’ailleurs y avoir quelque chose qui me poursuit dans ces destins réels. Je remarque qu’en termes de littérature, je suis aussi attirée par les choses ancrées : je ne suis pas très attirée par les romans inventés, je crois que la vie, avec tous ses paradoxes, a plus d’invention que l’imagination. Et j’aime que les personnages résonnent chez le spectateur. Effectivement, la préparation de ce rôle a eu beaucoup à voir avec
Les Blessures Assassines, dans la mesure où c’est mon métier de défendre les paradoxes d’un personnage. Les défendre, pas au sens où un avocat le ferait, mais plutôt les ressentir. Pour cela, il est évidemment nécessaire de se documenter, mais il faut aussi savoir s’arrêter à temps pour laisser vivre le personnage.
La première image du film est très troublante : comment êtes-vous arrivée à un tel résultat ?
Avec beaucoup d’angoisse, car je n’aime pas les transformations, même s’il était évident, dans ce cas, que j’aurais besoin de maquillage. J’ai toujours eu peur des artifices, de ces petits bouts de plastique que l’on vous met sur le visage. Heureusement, les choses se sont faites petit à petit : les maquilleurs et les coiffeurs ont été formidables, car ils m’ont laissé intégrer les différentes étapes du vieillissement. Ils ont respecté mon besoin de digérer cette transformation : je ne pouvais pas fermer les yeux et me réveiller en Sagan à la fin de sa vie, je n’y aurais pas cru. Ils sont allés dans le sens de la narration et du personnage, ils n’ont pas confectionné un masque d’un tenant. Au contraire, il fallait cinq heures par jour pour ajuster les petites veines, les tâches, pour faire en sorte que cela ressemble à de la peau et que le visage bouge en dessous : c’est tout sauf une prouesse de technicien. Il n’y a rien de grossier dans leur travail, ils ont utilisé mes traits pour s’approcher du visage de Sagan. Et cela a très bien fonctionné, de même que les lentilles, qui nous faisaient un peu peur. Diane était même prête à filmer une Sagan aux yeux bleus pour ne pas perdre l’acuité du regard.
Continuiez-vous à évoluer « en Sagan » entre deux prises ?
Je ne sais pas vraiment répondre à cette question, je ne m’en rends pas compte, même si je remarque que j’avais envie d’élégance pendant le tournage : le Régina semblait naturellement me convenir.
On a l’impression d’une réelle complicité avec l’ensemble des seconds rôles…
C’est tout l’art des réalisateurs : savoir constituer une équipe, en particulier quand il s’agit de représenter un groupe d’amis dans lequel l’un ne va pas sans l’autre. Diane m’a ainsi fait rencontrer
Pierre Palmade, que je ne connaissais pas personnellement, et avec qui la complicité a été immédiate : je ne pensais pas que nous deviendrions amis aussi vite. Il me voyait comme une femme très sombre et, de mon côté, j’avais l’image de quelqu’un de constamment drôle, autant d’a priori idiots qui sont tombés très vite. Cela a été la même chose avec
Jeanne Balibar : quand elle est arrivée, il a fallu une seconde pour que cela fonctionne entre nous.
On devine que Sagan va redevenir très à la mode : cela vous paraît-il logique dans l’époque où nous vivons ?
Bien sûr, nous en avons besoin. Nous avons besoin de voir quelqu’un qui respire comme elle, qui n’a pas peur de vivre. Les messages préventifs fleurissent de toute part, comme si notre objectif était de mourir en bonne santé : mais en vivant dans le formol, on ne vit plus. Il ne s’agit pas vraiment d’avoir un modèle, mais au moins de se voir proposer autre chose : j’ai l’impression qu’aujourd’hui, être rock’n roll est forcément synonyme de déjanté, mais Sagan prouve qu’on peut être rock’n roll et élégant. Elle l’était, tout en restant très bien élevée.
Quelle est la phrase de Sagan qui vous « parle » le plus ?
Un jour où un journaliste l’interrogeait sur le fait qu’elle était une intellectuelle, mais qu’elle allait quand même à St Tropez, elle a répondu cette phrase : «
ce n’est pas parce que je suis une intellectuelle que je dois vivre comme un croûton ». C’était mon leitmotiv sur le tournage, car cela la représente assez bien : elle admet qu’elle est une intellectuelle, mais refuse de vivre dans les convenances.
Que vous reste-t-il d’elle aujourd’hui ?
Cette élégance, cette oisiveté mêlée à des moments d’accélération : j’ai eu le sentiment d’une grande bouffée d’air frais. Je n’ai jamais été fatiguée pendant le film, malgré un tournage physiquement exigeant : j’étais ravie d’aller travailler, j’aimais l’ambiance, les lieux dans lesquels nous tournions. La première fois que je l’ai vu,
Pierre Palmade m’a dit : «
il y a des gens que l’on admire, mais dont on n’a pas forcément envie de vivre la vie. Sagan, on aurait bien aimé ». Ce n’est pas faux : si j’avais dû vivre sa vie, cela n’aurait pas été un calvaire. Elle dégageait une énergie dingue, sans effort. Tous ceux qui l’ont connue le disent : dès qu’elle était là, il se passait quelque chose, sans même qu’elle le provoque. C’est l’un des personnages les plus attachants que j’aie « rencontrés »…