Qu’est- ce qui vous a frappé la première fois où Jean-paul Rouve vous a parlé de son désir d’un film sur Albert Spaggiari ?
Jean-Paul était totalement habité par le personnage. Son désir était plein d’élan et de sincérité. Au départ, quand il m’en a parlé, ce n’était pas pour qu’on travaille ensemble, je crois même qu’il avait envisagé d’écrire avec quelqu’un d’autre. Et puis nos conversations sur le sujet se sont enchaînées jusqu’au moment où on a plongé ensemble dans cette histoire. Pendant un mois ou deux, on a collecté du matériel, on cherchait notre angle, notre sujet. Comme on était assez occupés tous les deux, on s’est même dit qu’on allait juste amorcer l’écriture et trouver un scénariste pour développer le script. Mais une idée en entraînant une autre, on s’y est collés nous-mêmes !
Qu’est-ce qui vous séduisait, vous-même, dans ce projet ?
J’avais 12 ans quand Spaggiari a fait son casse et j’habitais près de Nice. Pour moi, c’était une sorte de Robin des Bois, un héros absolu. Il me fascinait d’autant plus qu’il était entouré de mystère, de rumeurs, de légendes et qu’il a toujours échappé à la police. J’étais ravi que Jean-Paul ait envie de ressusciter tout ça. Mais, ce qui m’attirait le plus dans le projet de Jean-Paul, c’était d’aborder la face cachée de la montagne. La descente de ce gars qui a fait un truc extraordinaire dans sa vie. Qu’est-ce qu’on fait après un tel coup de génie ? Comment vit-on après ça ? Dès lors qu’il a touché le jackpot, il entame sa descente. Ça, ça m’excitait.
Comment expliquez-vous le désir de Jean-Paul d’interpréter ce personnage ?
D’abord, pour un acteur, c’est un très beau rôle, un personnage passionnant à jouer, qui a un côté Cyrano de Bergerac... Et puis, je pense qu’il y a de nombreux points communs entre eux. Leur origine, le miracle de la célébrité, le doute permanent, une façon aussi de croire à son destin...
C’est vous qui avez poussé Jean-Paul à réaliser le film et pas seulement à l’interpréter...
Au début, il était en effet seulement question qu’il joue Spaggiari. Et puis, plus on en parlait, plus on avançait dans notre travail, plus je me rendais compte qu’il avait une idée précise et singulière de ce qu’il voulait, pas seulement pour le personnage mais pour le film en entier.
Son approche dépassait largement l’investissement d’un acteur pour un rôle... Je me suis dit - et je lui ai dit - qu’il était à mon avis le mieux placé pour réaliser ce film-là.
Dès le départ, vous avez donc choisi de vous concentrer sur la cavale plus que sur la biographie de Spaggiari ou sur le casse...
C’était lié à ce dont Jean-Paul voulait parler et qui nous intéressait tous les deux... La gloire et la solitude, le panache et le pathétique, la fuite et le désir d’être reconnu, l’image publique et la réalité quotidienne... Comment vit-on à la fois célèbre et caché ? On trouvait aussi que la fin de sa vie était assez émouvante... Et puis, sur le casse, il y avait déjà eu le film de Giovanni
Les égouts du paradis qui était assez précis. D’ailleurs, je ne sais pas si notre film raconte le vrai Spaggiari, c’est plutôt la vision qu’on en a, nous. Celle d’un gangster en fin de course qui reçoit un journaliste en grande pompe et qui vit une dernière histoire d’amour. Peut-être que pour nous, il a été un prétexte pour raconter une histoire de fascination et de séduction autour d’un être hors du commun.
À quel moment avez-vous décidé d’inventer un personnage de pure fiction - le « journaliste » joué par Gilles Lellouche ? N’avez-vous pas hésité à mêler fiction et réalité ?
Notre thème de Spaggiari-vedette nous a mis sur la voie. Qui peut mieux avoir accès à une vedette qu’un journaliste de « Paris Match » ? Le désir d’être vu et interviewé était très important chez lui, vital même. Il était donc aisé d’imaginer que le meilleur moyen de l’approcher était d’utiliser le circuit journalistique. On s’est appuyés sur la réalité : quelques journalistes se sont liés d’amitié avec Spaggiari. Certains ont eu des relations régulières avec lui pendant sept ou huit ans, jusqu’à sa mort. Avec le recul, ça paraît d’ailleurs étonnant. On a été hallucinés de voir que Bernard Pivot, par exemple, avait pu faire une interview de lui sans être inquiété. Vous imaginez aujourd’hui, même si les choses ne sont pas tout à fait comparables, Ben Laden interviewé par Larry King ! Peut-être au fond que le désir de l’arrêter était assez... timide. Avait-il braqué, comme on l’a sous-entendu, des trucs compromettants dans les coffres ? Bénéficiait-il de protections particulières ?...
En tout cas, une fois qu’on a pensé à ce personnage de journaliste, on n’a pas hésité, non, à mêler fiction et réalité. Cela rejoignait notre parti pris de départ. On ne voulait pas d’une bio traditionnelle, ni d’un film policier. On voulait être davantage sur les sentiments et l’émotion. Le film est presque conçu comme une longue interview, ponctuée de flash-back, à laquelle on a ajouté l’histoire de ce soi-disant journaliste et qui se révèle à lui-même au fur et à mesure de ses rencontres avec Spaggiari.
Le dispositif de l’histoire était vraiment intéressant à trouver.
Qui en a eu l’idée, Jean-Paul ou vous ?
Disons que Jean-Paul savait de quoi il voulait parler à travers Spaggiari. Quant à moi, à la suite d’une rencontre avec un journaliste qui l’avait bien connu, j’ai eu l’idée de m’en servir. Et puis, en discutant, les choses se sont enclenchées !
Comment écriviez-vous ensemble ?
On parlait beaucoup, je travaillais sur la construction, j’écrivais le traitement, je lui faisais lire, on en rediscutait, on cherchait ensemble des idées, et ainsi de suite... Jusqu’à ce qu’on ait un récit d’une trentaine de pages. J’ai fait la première version, puis on est partis tous les deux à Nice et on a tout repris, on a travaillé sur les dialogues. Je me suis régalé à faire ça avec Jean-Paul.
Quel compagnon d’écriture était-il ?
À la fois jovial et exigeant. Il sait ce qu’il veut et tant qu’il ne le trouve pas, il continue de chercher. Il avait une telle envie de plonger dans ce sujet que c’était très inspirant et très motivant. Il m’a fourni de quoi bâtir une histoire formidable. J’étais surpris de voir à quel point il était engagé dans son premier film, à quel point il était exigeant. Il n’y a pas de dilettantisme chez lui malgré une apparente légèreté. Puis, bien sûr, il est très drôle. Ce qui est merveilleux car écrire ensemble, c’est un peu vivre ensemble.
Quelles étaient vos principales difficultés pendant l’écriture ?
La construction. On voulait être sûr qu’il n’y ait pas de problèmes de compréhension entre le récit au présent et les nombreux flash-back...
Le fait que des deux personnages principaux, l’un ait existé et l’autre non, est-ce que cela changeait quelque chose pour vous dans l’écriture ? Vous sentiez-vous plus libre par exemple pour le « journaliste » que pour Spaggiari ?
C’était pareil. Ce qui était le plus passionnant, c’était justement d’inventer leurs rapports, d’imaginer la confrontation de ce type qui vient de sa banlieue avec une vie sinon rangée, du moins un peu quelconque, face à cet homme hors normes qui, paradoxalement, lui montre la liberté, lui apprend la vie... Et de le voir peu à peu se laisser gagner par ce panache, se laisser toucher aussi par tout ce que ça cache, et se laisser troubler par cette histoire d’amour si forte... Spaggiari, c’est du gâteau pour un scénariste ! C’est un tel personnage ! Par exemple, j’adore, quand il emmène la fille à dîner, son dialogue avec le maître d’hôtel
« À quel nom, la réservation ?
- Spaggiari.
- Comme le gangster ?
- Oui, comme le gangster ! ».
J’ai beaucoup aimé aussi me pencher sur le cheminement intérieur du « journaliste », ses interrogations, ses questionnements sur l’attitude à adopter face à ce gars qui le fascine et face à cette femme qui le séduit...
On sent d’ailleurs comme un trouble entre la compagne du gangster et le « journaliste »...
Pour ça, il faut remercier Alice [Taglioni]. Elle y est pour beaucoup dans la manière dont le film pivote à ce moment-là. Pareil pour Gilles [Lellouche]. Il y a ce qu’on écrit et la manière dont les acteurs l’incarnent. Tout était dans le scénario mais ça ne nous était pas apparu avec cette force, cette ambiguïté-là...
Aujourd’hui, avec le recul, qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans l’histoire de Spaggiari ?
J’ai été marqué, en plongeant dans la documentation, en écoutant les gens qui l’ont connu et rencontré, par ce destin, par cette angoisse aussi... Des journalistes racontent qu’il avait les ongles noirs parce qu’il tentait de creuser des tunnels chez lui pour s’enfuir au cas où... Mais j’avoue que ce qui m’a fait le plus rêver dans son histoire, c’est cet amour pur qui va l’accompagner jusqu’à la fin. Malgré toutes ses zones d’ombre, malgré ses opinions douteuses - en 68, pour se distinguer, il rêvait de créer une internationale de l’extrême droite ! - malgré son côté étrange, volage, vantard, pauvre, fou, Julia, sa femme, l’a adoré. Peut-être est-ce nous qui fantasmons tout ça, mais je ne crois pas... Elle a continué à l’aimer, elle n’a jamais voulu en parler après. C’est pour moi la preuve de son amour. Disons peut-être justement que, pour moi, ce film est une manière de redonner la parole à cette femme qui n’a pas souhaité nous l’accorder... Il n’y a pas longtemps, j’étais en Italie où, apparemment, elle vit encore et j’ai beaucoup pensé à elle. Je me demandais si elle irait voir le film...
Spaggiari, Le gang des postiches, Mesrine... Comment expliquez- vous ce «revival» au cinéma des gangsters des années 70 ?
Peut-être, à travers ces bandits, est-ce l’expression d’une forme de nostalgie d’un rapport à l’argent différent. On le voit avec l’histoire de la Société Générale, l’argent n’a quasiment plus d’existence réelle, il s’est virtualisé. Il y a aussi sans doute la nostalgie du goût du risque et du sens de l’aventure qui étaient également d’une autre nature... Là encore, il suffit aujourd’hui de cliquer sur les ordinateurs de sa banque et on devient une vedette planétaire du jour au lendemain !
Propos recueillis par Vincent Goumard.